Maroc : Le meilleur ami de la France se met au DPI grâce à Amesys, la filiale de Bull

Ces temps-ci,  la France exporte les droits de l’homme à un rythme un peu moins soutenu  que ses systèmes de surveillance. Amesys, filiale de Bull, avait été prise la main dans  le sac avec son centre d’écoute globale à Tripoli. Une journaliste du Wall Street Journal qui pensait visiter un centre de détention dans la capitale libyenne avait en fait découvert un QG d’écoute de la population mis en place par cette société française, ayant pris le contrôle de Bull via son président. Aux murs, des affiches informant les employés des méthodes d’écoute, le tout siglé avec le logo Amesys. Dans une autre salle, des tonnes de dossiers concernant les opposants, avec des extraits de mails ou de conversations en ligne.

Le Canard Enchaîné expliquait par la suite sous la plume de Claude Angeli, que la DRM avait apporté son concours à l’installation du centre et à la formation des Libyens.

L’implication des services spéciaux de la république dans une entreprise de surveillance des opposants au coeur d’une dictature dure est particulièrement troublante. On peut critiquer les Etats-Unis sur bien des plans (légalisation de la torture, emprisonnements à durée indéterminée sans espoir de procès, etc.) mais il faut noter que lorsque Telecomix, Reflets et Fhimt ont pointé du doigt la présence d’appliances BlueCoat en Syrie, le département d’Etat a immédiatement décidé  d’enquêter.

En France c’est une toute autre partition qui est jouée. D’une part le gouvernement fait la sourde oreille et ne répond à aucune des questions qui lui sont posées, d’autre part, la gauche, qui vient de remporter la majorité au Sénat, se hâte très lentement sur la voie d’une commission d’enquête parlementaire.

Pourquoi ce lourd silence ?

Il y a bien entendu l’implication de l’homme d’affaire Ziad Takieddine dans les contrats d’Amesys/Bull en Libye, le fait que l’entreprise se recommandait, dans ses courriers aux autorités libyennes, de Nicolas Sarkozy… Mais Amesys n’est pas seulement une société qui vend des centres d’écoute utilisant le Deep Packet Inspection.

 

 

Cette petite entreprise est une sorte de pivot avec le secteur militaro-industriel.

Amesys/Bull a par exemple des relations commerciales avec les entreprises ou administrations suivantes :

MBDA, Vectra, Dassault, Alcatel Lucent, Alstom, la DGA et sa branche SEREB (société pour l’étude et la réalisation d’engins balistiques), la  DIRISI (Direction Interarmées des Réseaux d’Infrastructure et des  Systèmes d’Information de la défense),  Eutelsat, ministère de la  justice français, Sagem, Thales, Eurocopter, EADS, Eutelsat, Astrium,  Zodiac Data Systems, Teledyne, Al Fahad Smart Systems, Serpikom.

Bien sûr ce n’est pas là la totalité de son activité : nous avions évoqué dans un précédent article le fait qu’Amesys/Bull sait aussi s’investir dans la culture puisqu’elle a financé le Festival mondial des arts nègres au Sénégal en 2010 pour un peu plus de 100.000 euros.

Éclectique, la société, on vous dit.

 

Un beau palmarès

 

Nous sommes donc en présence d’une entreprise qui a des liens très étroits avec le complexe militaro-industriel français ainsi qu’avec le pouvoir en place, qui, avec l’aval du gouvernement et le soutien des services spéciaux installe un centre de surveillance de la population dans une dictature sanglante, dirigée par un ancien soutien du terrorisme international et qui a de notoriété publique fait sauter un avion de ligne français. Et cela n’émeut personne.

La presse elle-même, après avoir évoqué l’épisode libyen dans la foulée de Reflets, du Wall Street Journal et d’Owni, est désespérément muette. Désespérément car il faut bien comprendre que la Libye a représenté pour Amesys/Bull un vaste bêta testing. D’une part pour affiner sa solution d’écoute DPI EAGLE. D’autre part pour mesurer ce qu’il est possible de faire avec le DPI. Nul doute que les applications de ce bêta testing se verront en France sous peu.

En attendant le déploiement en France de ces technologies intrusives, Amesys/Bull déploie des EAGLE dans quelques autres pays aux démocraties riantes et pour le moins improbables.

Les développements avancent bien, merci. Les opposants, dans ces pays où les droits de  l’homme sont un concept assez relatif, n’ont qu’à bien se tenir, grâce à  la belle technologie de pointe française d’Amesys/Bull ou de Qosmos, leurs  mails, leurs conversations téléphonique etc., seront bientôt entre les  mains de leurs futurs interrogateurs.

Qosmos, une autre société française fleuron du secteur de l’écoute globale et  dans laquelle le Fonds stratégique d’investissement (FSI) a investi 10  M€vient d’être pointée du doigt par Bloomberg. Elle participait à un consortium mené par l’italien Area SpA qui travaillerait à l’installation d’un vaste centre d’écoute de la population syrienne. Moyen, en ces temps de répression sanglante. Qosmos fournissait les sondes qui écoutent le trafic sur Internet. Interrogé par Bloomberg, le patron de cette  charmante société expliquait : « Ce n’était pas une bonne chose de  soutenir ce régime ». Vraiment ? Selon lui, le conseil d’administration a décidé  début octobre de sortir de ce projet mais n’a pas encore trouvé comment.  Etrange manque d’imagination pour une entreprise « innovante »… On se demande bien ce que peut penser de tout ça l’un des actionnaires de Qosmos, le Fonds stratégique d’investissement (FSI) qui a par ailleurs placé un de ses représentants au conseil d’administration de la société le 22 novembre.

Mais on n’en saura rien.

Chez ces gens-là, monsieur, il y a du secret défense à tous les étages, en particulier dans les annexes des contrats des salariés. Ils n’ont pas le droit de parler de ce sur quoi ils travaillent, ni durant leur contrat qui les lient à Amesys, ni après. On imagine donc bien que les responsables de ces stratégies de soutien à diverses dictatures ne parleront pas non plus. Encore moins les politiques qui donnent leur aval à tout cela.

 

Popcorn anyone ?

 

Pendant que Qosmos se propose de fournir des sondes DPI à la Syrie, Amesys poursuit le déploiement de EAGLE dans des pays exotiques. Oui, Amesys et la presse ont oublié de vous dire, ami lecteur, qu’il n’y a pas qu’en Lybie que l’on trouve un  projet EAGLE. Non, il y en a plusieurs. En voici deux importants…

Les salariés de la société étaient encore au Qatar en septembre, octobre et novembre, où se prépare un nouveau EAGLE (le projet « Finger »). Ce riche émirat est facilement  pardonné pour ses écarts en matière de respect des droits de l’homme, son interdiction des partis politiques et l’emprisonnement d’opposants. II faut dire que le Qatar est un investisseur providentiel par ces temps de crise  financière…  La liste de ses participations au travers de la QIA  (Qatar Investment Authority) est longue : EADS (actionnaire à hauteur de 6%), le London Stock Exchange (15%) ou  Volkswagen (17%). Plus près de nous, le Qatar est l’heureux propriétaire (à 70%)  du club de football Paris Saint-Germain. Le premier ministre François  Fillon soulignait lui-même en mars 2010 le « caractère exceptionnel » des  relations entre les deux Etats.

Mais  le Qatar n’est pas l’unique heureux bénéficiaire du logiciel miracle. Le  Maroc, qui tente de montrer, lui aussi, un visage progressiste, se prépare à écouter sa population avec les outils d’Amesys.

Le roi du Maroc a tenté de désamorcer la contestation populaire avec des élections législatives et la promesse de choisir un premier ministre au sein du parti qui les remporterait. Ce qu’il a fait.

A première vue, on avance vers plus de démocratie. Dans les coulisses, le Maroc s’apprête à mettre en route un bel EAGLE.

Le projet  « Popcorn » (c’est son nom) est en bonne voie. Rien qu’en matériel on approche les 2 millions d’euros. Des super calculateurs (IBM probablement, mais fournis par une filiale de BULL) dont tout le monde conviendra qu’il s’agit d’une priorité pour le développement du pays…

 

 

La dernière fois que Bull avait utilisé des produits IBM, on avait bien rigolé…  Bref…

Mais les centres d’écoute qu’Amesys a installés ou est en train d’installer en Libye, au Maroc ou au Qatar sont pour le moins disproportionnés en termes de puissance par rapport aux cibles annoncées : quelques barbus d’Al Qaida.

Tout comme la présence de membres de la Direction du Renseignement Miliaire lors de  l’installation du QG de Tripoli est pour le moins intrigante.

Il n’est  pas incongru d’imaginer que les services français y trouvaient un intérêt particulier.

On peut bien sûr penser à un accès à l’infrastructure pour la DGSE et une possibilité d’écouter les dirigeants locaux.

Mais il existe une théorie plus farfelue (pour ce qui est de l’idée parce que techniquement parlant c’est tout ce qu’il y a de plus réaliste). Le câble Internet qui relie l’Europe (Marseille) à  l’Inde passe opportunément par la Libye, mais aussi par l’Egypte,  l’Arabie Saoudite, Djibouti, Oman, les Emirats Arabes Unis… D’ici à  imaginer que la France, en ayant accès à de tels centres, pourrait écouter le traffic Internet de ces pays, ou délocaliser des écoutes franco-françaises ciblées…

 

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20 thoughts on “Maroc : Le meilleur ami de la France se met au DPI grâce à Amesys, la filiale de Bull”

  1. Déplorable… Mais le jour où les états feront strictement ce qu’on attends d’eux (gouverner, gérer, etc) sans en faire plus (comme ceci) n’est pas près d’arriver… ! Le pouvoir donne envie du pouvoir, paraît-il.
    Excellent article au demeurant.

      1. Cf votre article précédent évoquant le fait qu’EIG servait à une connexion directe entre Bull et la Libye.
        Des câbles, sous-marins ou pas, entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie, il y en a plein.

        Insister sur ce câble comme si il était la colonne vertébrale d’un vaste complot d’écoute des populations, ça dé-crédibilise votre propos qui, lui, mérite d’être connu du grand public.

        Que Bull loue ou non de la capa en L2 vers tel ou tel pays n’est pas le problème. Le problème, c’est que Bull fabrique des armes de guerre, les exporte et aide des régimes pas franchement démocratiques à les utiliser.

  2. l’article ne nous donnes que peu d’informations sur l’implémentation du DPI au Maroc. Les frais sont évalués à 2 millions d’euros; cela signifie que le contrat a été signée ? Ce contrat émane t-il d’un appel d’offre de l’Etat Marocain pour implémenter cette technologie ? Ou bien s’agit il pour le moment que d’un contrat entre deux entreprises privées ?

  3. Mouais 2 millions c’est vaguement le prix d’un mainframe IBM Zsystem un peu equipé. Je pense que ca coute un poil plus d’installer un DPI dans un pays. Je pense qu’au mieux il s’agit d’une avance ou d’un mecanisme pour faire une POC.

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