Ztohoven, ou l’art de se réapproprier l’espace public

Je ne résiste pas à la tentation de vous reparler des trublions de Ztohoven que vous avez pu découvrir hier ici même. Le détournement, ils l’ont dans la peau. Pour la petite histoire, ces artistes multitâches ont commencé leur aventure en s’attaquant à une énorme œuvre d’art qui illumina la ville de Prague fin 2002, un cœur en néon rose de 16m de haut, érigée à la gloire du président Vaclav Havel et réalisé par l’un de ses amis plasticiens, Jiri David.

A l’époque, Havel — seul artiste dissident élu président de son pays en Europe — devait quitter la présidence après deux mandats, une fonction suprême acquise en 1992 suite à la scission opérée avec la Slovaquie. Ils s’y sont pris à trois fois, mais les Ztohoven, en plein hiver, sont monté sur l’échafaudage arnaché à l’une des basiliques du Château de Prague, et, armés de rouleaux de scotch, ont transformé le cœur en énorme point d’interrogation (cf le sujet Tracks diffusé dans le billet précédent).

La semaine dernière, ils ont à nouveau fait parler d’eux dans la capitale tchèque. Cette fois, leur cible était un monument aux morts, installé sur les pavés de la place de la Vieille Ville, le centre historique de Prague. D’après le récit de Radio Praha (en français) qui a suivi pas à pas ce nouveau projet de Ztohoven, c’est un symbole historique qu’ils ont défiguré, avec une certaine classe.

Les Ztohoven en action (21 juin 2011) – crédit photo: Tomáš Třeštík

Le 21 juin 1621, 27 seigneurs tchèques protestants, leaders de l’insurrection contre le pouvoir catholique des Habsbourg (roi Ferdinand II), sont décapités. C’est un peu leur « Nuit de St Barthémémy », ce 21 juin 1621. Pour commémorer la mémoire de ces sacrifiés, 27 croix blanches ont été apposées sur les pavés de la place de la Vieille Ville. Mais au fait, pourquoi 27 « seigneurs »? Les manuels d’histoire n’en citent pas un de plus. Et pourtant, cette purge religieuse a fait d’innombrables victimes.

Les Ztohoven, qui préparent leur coup depuis de longs mois, ont donc décidé d’en rajouter une, de croix. A la gloire de la « 28ème victime » de ces exécutions. A peu près la même symbolique que notre « soldat inconnu », et la flamme en son honneur qui brûle toujours place de l’Etoile à Paris. Ils se sont donc, juste après la commémoration, invités sur les lieux, déguisés en employés de la voirie, et se sont tranquillement installé sur les pavés pour rajouter, à la vue des touristes, quelques carreaux blancs sur le sol. La suite est racontée par Radio Praha…

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L’un des Ztohoven décrypte la portée de leur action ainsi :

« Tous les ans, ici, se déroule une cérémonie en l’honneur de ces 27 seigneurs exécutés après la bataille de la Montagne blanche, premier événement qui a exercé une forme de violence sur la liberté de pensée, chose qui s’est reproduite à plusieurs reprises, notamment au XXe siècle. La conséquence a souvent été des départs massifs de citoyens, notamment de l’élite. On s’est dit pourquoi commémore-t-on 27 victimes, alors qu’il y en a eu beaucoup plus ? En réalité, il y a eu 28 personnes condamnées de facto : la 28e était Martin Früwein, un juriste, mais qui est mort avant le jour de l’exécution. »

Il faut chercher ce qui relie tous nos projets. Le point commun, c’est qu’on essaye de dévoiler des formes de manipulation et de contrôle. Le champignon atomique pointait du doigt la manipulation des médias. Dans le projet ‘Občan K’ (‘Citoyen K’, ndlr) on s’est amusé avec des cartes d’identité et on voulait montrer comment certaines institutions peuvent manipuler notre identité. Là, on s’intéresse à la manière dont on manipule l’histoire, mais pas seulement : on se pose la question de savoir ce que signifient aujourd’hui les monuments et les actions politiques qui se déroulent autour. »

Aux dernières nouvelles, l’affront a aussitôt été levé et la 28ème croix arrachée du sol, le lendemain de leur action. Pourtant, le maire de la capitale, Bohuslav Svoboda, du parti ODS (droite populaire, le parti du président Klaus), élu l’an dernier avec l’appui des sociaux-démocrates, avait, dans un premier temps, réagi plutôt positivement, sans condamner la profanation historique. Sans doute pour rester du « bon côté », car des historiens ont publiquement remis en question ce nombre de 27 sacrifiés, soi-disant immuable.

La place Venceslas en 1918

L’histoire est un canular

L’un des Ztohoven, Roman Tyc, s’est fait un nom dans ce genre de détournement. En 2007, il s’est attaqué aux feux piétons de la capitale, en modifiant leur aspect pour faire apparaitre des pictogrammes autrement plus drôle… Il s’en est quand même sorti avec une belle amende.

Deux ans plus tard, il récidive en s’attaquant, là aussi, à un sacré symbole historique, mais plus contemporain celui-là…

Pour célébrer les 20 ans de la Révolution de Velours, en novembre 1989, qui libéra le pays tchécoslovaque du Parti communiste, la municipalité a érigé, dans une des stations de métro, cette belle œuvre d’art en bronze (photo de gauche).

Les « V » de la victoire étaient le signe de ralliement des manifestations pacifiques de 1989, organisées par le Forum civique, l’organisation montée par Vaclav Havel et d’autres dissidents. Elle rappelait donc au an peuple tchèque que le pays était « libre » depuis cette date mémorable, fixée pour la gloire au 17 novembre 1989, dix jours après la chute du Mur de Berlin…

Le même électron libre du street-art praguois a donc décidé de réécrire l’histoire, en y ajoutant deux autres références (photo de droite). La première, qu’il a daté du 11 novembre 1939, rappelle au même bon peuple que le pays s’était assez bien accommodé de l’occupation hitlérienne (premier pays envahi par l’Allemagne nazie, en 38); et la seconde pour rappeler que, en 2009, la population fait des doigts d’honneur à l’esprit de la révolution de Velours… Sur ce coup-là, je ne sais pas combien de temps le « replâtrage » de Roman Tyc est resté visible.

Pour finir, voici deux belles vidéos d’un autre collectif de Prague, qui se joue aussi très bien de l’espace public.

EPOS257, c’est son nom, est un groupe de grafeurs. Emmerdés comme partout dès qu’ils repeignent un mur ou une façade, ces flibustiers ont mis au point une irruption millimétrée dans l’espace public. L’action qu’ils ont mené ci-dessous s’est déroulée sur une place de la capitale, celle que la municipalité attribue généralement à tous les « rassemblements non déclarés »…

Même technique : on se fait passer pour des ouvriers de la voirie, et on fait sa petite affaire : un carré de grillage construit au beau milieu de la place. 50 mètres carrés d’espace public… privatisé d’office. Dans ce montage, ils ont rajouté une bande son : la conversation qu’ils ont eu au téléphone avec un employé municipal cinq semaines plus tard, complètement paumé…

 

 

Cette clôture arbitraire est donc resté sur place au bout de 5 semaines… Voilà la revendication des activistes après leur forfait:

« Dans la société actuelle, notre espace de vie est défini par les normes légales et réglementaires, de la même manière que les clôtures déterminent le choix de notre libre circulation. En tentant de franchir ces limites, nous apprenons de quelle manière notre espace est limité. On peut alors comprendre comment l’individualité de chacun est soumise à une existence de restrictions. »

Le même collectif a agit de même pour ériger une œuvre d’art improbable, sorte de monstre urbain qui sort de terre comme une apparition. Chapeau, les gars…

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5 thoughts on “Ztohoven, ou l’art de se réapproprier l’espace public”

  1. @ Thomas poc : très bonne vanne ! ;)
    C’est assez magique de voir qu’avec l’accoutrement adéquat, on peut faire tout et n’importe quoi sans que ça ne choque. Ce serait faisable en France aussi ça.
    J’aime particulièrement ce que fait Roman Tyc.

  2. C’est socrate qui t’as dit ça? Non je ne sais pas… En ces temps sombre… je trouve ça un peu hironique, quoique tu t’es donné beaucoup de mal pour rien, a part le côté symbolique du souvenir ben jme dis ce genre de connerie l’état le fait bien tout seul si tu veux je peux te montrer des trucs incohérent tu vas voir tu vas vraiment rire.

    Je retiens l’effort d’écriture même si j’ai rien compris :)

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