Surveillance globale : prévenir et réprimer les contestations citoyennes

« Il est dans la nature de l’homme d’opprimer ceux qui cèdent et de respecter ceux qui résistent. »  (Thucydide, -460 -400 av J.C)

Fortune-teller

Un article du Guardian vient de démontrer que l’une des vocations des systèmes de surveillance massive opérée par l’administration américaine n’est pas la lutte contre le terrorisme. Le Pentagone aurait un programme au sein du Département de la Défense (DoD) pour prévoir et contrer les mouvements sociaux, protestations civiles et autres débordements contestataires citoyens. Des articles soulignant les objectifs de contrôle social des outils implémentés par des administrations aidées de multinationales ont été publiés sur Reflets. Le rapport Europol 2010, publié en 2011 et traité sur Reflets soulignait déjà la mise en place d’un système global de surveillance massive :

(…) …Considérant que la surveillance généralisée est maintenant au cœur des mesures antiterroristes et que la collecte massive de données à caractère personnel, les techniques de détection et d’identification, le traçage et le dépistage, l’exploration de données et le profilage, l’évaluation des risques et l’analyse des comportements sont tous utilisés pour prévenir le terrorisme; (…)

L’article du journaliste Nafeez Ahmed intitulé « Pentagon preparing for mass civil breakdown » et soutitré « Social science is being militarised to develop ‘operational tools’ to target peaceful activists and protest movements » n’est donc pas une surprise de premier ordre pour les fidèles et attentifs lecteurs de Reflets. Pour autant, des réponses plus précises liées aux révélations de Snowden et aux questions souvent posées par les journalistes aux politiques ou  aux ‘experts’ — à propos des programmes massifs de la NSA, commencent à voir le jour.

A quoi ça sert, et pourquoi ne démentent-ils pas ?

La carte suivante, qui dévoile les 500 différents programmes, départements, systèmes, mis en œuvre par la NSA permet de mieux saisir l’architecture globale de « profilage » de l’administration US :

NSA-500
Accéder à la carte sur le site mindmeister.com

Les 30 000 personnes employées dans ce service géant d’écoutes, d’interception et de traitements d’informations planétaires bénéficient d’un financement annuel de 10 milliards de dollars. Aucun responsable de l’administration américaine, jusqu’au président Obama, n’a contesté l’existence de cette pieuvre d’écoutes planétaire totalement anti-démocratique et violant toutes les règles de protection de la vie privée. Aucun responsable américain n’a non plus annoncé que cela allait changer, ou s’en est excusé. Si des débats ont lieu au niveau national pour contester le droit de l’administration américaine d’espionner ses propres citoyens, aucune volonté de discuter l’arrêt de l’espionnage à l’encontre du reste du monde n’est présente.

big-kitteh

Jusqu’à présent, les révélations d’Edward Snowden ont permis avant tout une chose : la mise en place d’un système panoptique mondial. Le principe du dispositif panoptique, déjà abordé sur Reflets, repose sur un présupposé pour qu’il fonctionne : la conscience par les « prisonniers » d’une surveillance permanente. Sans Snowden, les populations ne modifieraient pas leurs comportements, ne seraient pas en réflexion sur ce que l’on sait d’eux ou non, sur leurs actes, leurs modes de communication, etc. En réalité, les populations ne craignent pas un maître tout puissant si elles n’ont pas conscience de l’existence de ce maître. Désormais, le maître tout-puissant est connu, décrit, et son pouvoir semble très grand. Le maître n’a donc aucun intérêt à se désavouer, ou tenter de minimiser ses pouvoirs. Et les populations l’observent avec crainte.

« Si l’on trouvait un moyen de se rendre maître de tout ce qui peut arriver à un certain nombre d’hommes, de disposer tout ce qui les environne, de manière à opérer sur eux l’impression que l’on veut produire, de s’assurer de leurs actions, de leurs liaisons, de toutes les circonstances de leur vie, en sorte que rien ne pût échapper ni contrarier l’effet désiré, on ne peut pas douter qu’un moyen de cette espèce ne fût un instrument très énergique et très utile que les gouvernements pourraient appliquer à différents objets de a plus haute importance.  (…) L’ensemble de cet édifice est comme une ruche dont chaque cellule est visible d’un point central. L’inspecteur invisible lui-même règne comme un esprit ; mais cet esprit peut au besoin donner immédiatement la preuve d’une présence réelle. (…) Cette maison de pénitence serait appelée panoptique, pour exprimer d’un seul mot son avantage essentiel, la faculté de voir d’un coup d’œil tout ce qui s’y passe.»

Jeremy Bentham, dans « Panoptique ou Maison d’inspection », 1791

Un système prédictif pour des interventions préventives ?

Ce que dévoile le journaliste du Guardian est très intéressant et touche à de nombreux sujets qui intéressent les journalistes et lecteurs de Reflets. Un extrait de l’article, traduit sur le site de Paul Jorion :

Un programme de recherche du ministère de la Défense US (DoD) finance la modélisation par les universités de la dynamique (risques et points de basculement) de troubles civils à grande échelle à travers le monde, sous la supervision de diverses agences militaires américaines. Le programme – plusieurs millions de dollars – a pour but de développer à court et long terme une “appréhension militaire” des problématiques de politique commune de défense, à l’usage des hauts fonctionnaires et décideurs, et d’éclairer les politiques mises en œuvre par les commandements militaires.

Lancée en 2008 – année du déclenchement de la crise bancaire mondiale –, la DoD ‘Minerva research Initiative’, en partenariat avec les universités, a pour but de “renforcer la compréhension par le Dpt de la Défense des forces sociales, culturelles comportementales et politiques qui sous-tendent les régions du monde d’importance stratégique pour les États-Unis”.

Parmi les projets retenus pour la période 2014-2017, il y a une étude de l’Université Cornell dirigée par le Service de la recherche scientifique de l’US Air Force qui vise à développer un modèle empirique de “dynamique de la mobilisation et de la contagion d’un mouvement social”. Il s’agit de déterminer la “masse critique (seuil de basculement)” de la contagion sociale par l’étude des “traces numériques”  dans les cas de “la révolution égyptienne de 2011, les élections russes à la Douma de 2011, la crise d’approvisionnement en fioul au Niger en 2012, et le mouvement de protestation du parc Gazi en Turquie en 2013”.

Les messages et les conversations sur Twitter seront examinés pour “identifier quels sont les individus mobilisés dans une contagion sociale, et quand ils se sont mobilisés”.

Un autre projet retenu cette année à l’université de Washington “cherche à découvrir dans quelles conditions naissent les mouvements politiques visant un changement politique et économique à grande échelle”. Le projet, dirigé par le service de recherche de l’armée US, est centré sur “les mouvements de grande ampleur mettant en cause plus de 1000 participants engagés dans une action durable” et devrait couvrir 58 pays au total.

C’est donc un système prédictif qui est au centre de ce programme militaire. Système qui ne se préoccupe pas de stratégie militaire en tant que telle, en lien avec des adversaires militaires, mais de lutte contre l’émergence d’alternatives  sociales, politiques ou économiques. Le tout, au sein d’un dispositif panoptique planétaire. Si l’URSS existait encore, nul doute qu’un tel programme conforterait les défenseurs du « monde libre » de l’aspect totalitaire du régime ayant construit le rideau de fer. Sauf qu’en l’espèce, c’est le gagnant de la guerre froide qui aboutit aujourd’hui au « rêve » de toute dictature : tenter de contrôler, prédire et… prévenir tout changement non désiré.

Un document officiel de ce programme du DoD, offert par Kitetoa pour finir de bien comprendre le sujet :

 

DoD-HSCB-Overview.pdf by drapher

Twitter Facebook Google Plus email

Auteur: drapher

Journaliste (atypique mais encarté) web et radio — @_Reflets_ et d'autres médias. Ni "désengagé" ni objectif ou neutre, mais attaché à décrire et analyser la réalité, même la plus déplaisante. On the net since 1994. Gopher is power ;-)


17 thoughts on “Surveillance globale : prévenir et réprimer les contestations citoyennes”

  1. Nafeez Ahmed, qui s’est sacrément ridiculisé avec son article « Une étude de la NASA prévoit la fin de la civilisation » il y a quelques mois (et repris en chœur par toute la presse internationale)…
    Cf les articles de Discovery Magazine au sujet de ses recherches « scientifiques ».

    Il finira par écrire des articles pour wikistrike vu comment il est parti !

    1. Nafeez Ahmed a effectivement écrit un article sur une étude menée par une équipe financée par la NASA, mais pas DE la NASA, nuance habile qui les a permis de lancer un #spanou dès que l’affaire a chauffé un peu.

      D’autre part, l’allusion à Discover est moyennement fiable car il s’agissait de l’opinion d’UN journaliste, Keith Kloor, polémiste dans le style Zemour, qui écrit dans un BLOG (opinion personnelle donc). D’ailleurs le ton de ce blog est toujours le même et ce monsieur habilement remplit ses diatribes de références à des scientifiques (ou réputés tels) dont les opinions doivent être vérifiées une par une auprès des intéressés, ce qui rend difficile leur remise en contexte.

      Au sujet du présent article, heureusement aucune des modélisations du comportement humain n’a plus de 80% de fiabilité, et peu importe leur complexité, car il s’agit justement d’essayer modéliser des comportements non standard. En plus de cela, s’il s’agit d’études pour des militaires, or ces gens en uniformes sont obnubilés par la notion de guerre, dont eux seraient par définition du bon côté. Il leur est fonctionnellement impossible de se remettre en cause.

      « …Les mouvements de grande ampleur mettant en cause plus de 1000 participants engagés dans une action durable” et devrait couvrir 58 pays au total »… Combien de lecteurs Reflets a-t-il ?

    2. Discovery, qui à ce jour n’a toujours pas répondu à la longue contre-attaque argumentée de Nafeez Ahmed sur son blog.

      Je ne sais pas s’il « finira par écrire sur wikistrike » mais pour l’instant c’est un universitaire reconnu dont le travail a été jugé suffisament sérieux pour être utilisé par la 9/11 commission ou pour lui demander de témoigner devant le congrès américain.

  2. J’espère que les gouvernements US et autres utilisent de tels moyens pour pondre du prédictif catastrophe environnementale et/ou nucléaire, on en a bien besoin , mais vu la nature humaine et son irresponsabilité fondamentale le pire est à craindre .

  3. Pour ma part, j’aime beaucoup cette phrase de la conclusion de l’article du Guardian :

    « [le projet] Minerva est un remarquable exemple de la nature profondément bornée et auto-destructrice d’une idéologie militaire. »

    Et franchement, le powerpoint fourni par Kitetoa ne fait que le confirmer.

    Il y a vraiment un militaire américain qui a fait un document aussi creux et ridicule que celui-là ?

    Décidément, la pensée militaire est à la pensée ce que la musique militaire est à la musique.

    Quand à la théorie du panoptique évoquée par Yovan à propos des révélations de Snowden, je remarque avec plaisir qu’en changeant de pseudo, il a aussi laissé de coté ses arguments les plus délirants. C’est un progrès.

    Cependant je n’ai pas le sentiment que « les populations » observent leur maitre avec crainte et modifie en conséquence leur comportement et leur mode de communication.

    J’ai plutôt l’impression que « les populations » s’en fichent totalement.

    C’est bien ce qui m’inquiète d’ailleurs.

    1. « J’ai plutôt l’impression que « les populations » s’en fichent totalement »… Et c’est bien ça le problème, car tous ces gens qui s’en fichent risquent fort de se retrouver en situation de laissés pour compte en cas d’évolution majeure, car aucun scénario d´évolution ne permet de prendre en compte une foule passive et statique.

      Comment alors faire naitre au sein de ce magma une conscience individuelle qui est la nécessaire ? Cela risque de faire beaucoup de déchet.

  4. Je ne sais pas. Il n’y a pas de solution miracle. La seule possibilité (toujours difficile, toujours incomplète, toujours trop longue, toujours à recommencer) me semble résider dans l’éducation et l’information.

    C’est pour cela qu’en général j’aime bien lire reflets.

  5. @drapher
    Ce qui est decrit dans les documents US, c est d essayer de predire l emergence de mouvement sociaux/revolution, pas de « lutte contre l’émergence d’alternatives sociales, politiques ou économiques », ce qui sous entendrait que l armee americaine va s attaquer a des etrangers qui pourraient renverser le regime. Bon c est vrai qu il est possible que les informations passent de l armee US a disons la police politique de l etat X qui lui n aura pas de scrupule mais ca n a rien de sur
    Non pas que je pense que l armee americaine a une haute idee des droits de l homme ou de la democratie mais qu une usine a gaz telle que celle ci a plus de chance de faire des faux positifs que de reveler une vrai revolution. Et n oblions pas le poids de la bureaucratie: les USA avaient les infos indiquant que ben laden allaient frapper mais les rivalites de services et la masse d info a fait que rien ne c est passe !

    Sinon l idee de predire des changements dans des pays strategiques est quand meme tentante (meme si c est a mon avis une illusion). predire l effondrement de l URSS, le remplacement du Shah d Iran par Khomeni par ex auraient eut un impact majeur sur la politique US (enfin si les decideurs US auraient cru les resultats du modele. Certains ne croient toujours pas les resultats des modeles du GIEC pour le rechaufement climatique (petite provoc pour Yovan))

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *