Journal d'investigation en ligne
par Antoine Champagne - kitetoa

N'est pas révolutionnaire qui veut, dans le petit monde du journalisme

Ces dernières années, le nombre de "pure players" a drastiquement augmenté. Rue89, Mediapart, Owni, ..., ils sont nombreux dans le petit monde du journalisme à choisir la publication uniquement sur le Net, cet outil formidable de diffusion d'informations. Et tous d'expliquer qu'ils allaient faire un journalisme d'un genre nouveau. Pratiquement révolutionnaire. Ça tombe bien, il y a un désamour croissant des générations actuelles pour la presse. Oui, sauf que, n'est pas révolutionnaire qui veut.

Ces dernières années, le nombre de "pure players" a drastiquement augmenté. Rue89, Mediapart, Owni, ..., ils sont nombreux dans le petit monde du journalisme à choisir la publication uniquement sur le Net, cet outil formidable de diffusion d'informations. Et tous d'expliquer qu'ils allaient faire un journalisme d'un genre nouveau. Pratiquement révolutionnaire. Ça tombe bien, il y a un désamour croissant des générations actuelles pour la presse. Oui, sauf que, n'est pas révolutionnaire qui veut. Peut-être parce que pour faire les journaux "pure players", on a recréé des rédactions très classique, avec des journalistes tout à fait traditionnels, suivant des règles très anciennes ?

Depuis la nuit des temps, les journalistes mettent leur travail, leur "mission", sur un piédestal. Leur rôle est très important. Il consiste à informer le public. Sans eux, le peuple dans son ensemble serait sans doute inculte. Et pour pouvoir être irréprochable dans cette mission d'intérêt public, les journalistes ont adopté en 1938 une "charte" qui fixe les règles d'exercice du métier. Une charte qui mérite d'être un peu revue. En outre, une sorte de jurisprudence du journalisme s'est mise en place. Et s'est figée.

Par exemple, il est convenu que l'on doit donner la parole à ceux qui sont évoqués dans un article. Ils ont le droit de se défendre si besoin. Non ?

Par exemple, le journaliste doit être "objectif".

Par exemple, le journaliste se présente sous son nom et énonce sa qualité de journaliste s'il est à la recherche d'informations.

Bref, le journaliste est honnête, respectueux, transparent. Tout cela parce qu'en face, il a affaire à des gentlemen. Qui bien entendu, répondront à ses questions avec la plus grande honnêteté, la plus grande transparence et dans le souci d'une information complète et juste du public.

L'arrivée du Net aurait pu changer les choses. Le journalisme 2.0 aurait pu voir le jour. Et pourtant...

S'ils se vantent d'inventer un nouveau genre de journalisme, les sites des pure players ont failli. Bien entendu, ils ont réussi partiellement. Avec moins de contraintes que les journaux traditionnels, avec moins de dinosaures et de pachydermes dans les structures de direction, avec moins de financiers fanatiques des fichiers Excel, dans la liste des actionnaires, les pure players ont ouvert des portes. Ont signé quelques enquêtes jamais vues ailleurs, ou rarement (si l'on excepte le Canard Enchaîné). C'est paradoxalement la cas de Mediapart dont la rédaction est pourtant composée de nombreux journalistes venant de la presse papier 1.0.

Mais pour ce qui est des règles qui régissent leur façon de travailler, rien n'a vraiment changé. On donne toujours la parole à ceux que l'on évoque dans les articles. Et puisqu'il s'agit de la parole "officielle", on ne la remet pas clairement de doute, on ne la critique que très partiellement. Franchement, à quoi sert d'obtenir une citation des patrons d'Amesys ou des autorités françaises sur l'AmesysGate pour l'insérer dans un article sur ce sujet ? A rien.

Ils ont un "agenda", des choses à défendre, à enterrer, qui sont tellement éloignés de la réalité et de ce qui s'est passé, que cela n'a aucun intérêt.

No info-hacking allowed

Depuis 1938, on ne fait pas de social engineering, sous aucune forme, pour obtenir des informations. Tout ça, c'est mal, pas honnête.

Ce qu'oublient les journalistes 1.5, c'est qu'en face, il y a une armée de communiquants, disposant de budgets faramineux, dont l'unique but est de construire une image positive de leurs employeurs. Qu'il s'agisse des politiques, des entreprises, tout est fait pour fabriquer une image policée, acceptable et même "appétante". Chez nos amis communiquants (c'est de bonne guerre), personne n'hésitera un instant à mentir, travestir la réalité, manipuler les journalistes, tenter de les acheter, soutirer des informations à grand coups de social engineering. Le monde a beaucoup évolué depuis 1938. Les journalistes, peu.

Bien entendu, le monde de la presse n'est pas resté figé. On est moins "objectifs" (neutres)  que par le passé, on utilise parfois des méthodes peu avouables pour obtenir des informations, mais dans le fond, la presse dans sa grande majorité continue de participer à la fabrication d'un monde idéal (pour les communiquants) ayant pour combustible le storytelling.

Ce qui est étrange c'est que depuis des années, le nombre de lecteurs baisse, qu'en dépit de toutes les solutions stupides testées par les dirigeants de sociétés de presse, la tendance ne s'inverse pas. Il suffit de lire un peu ce qui se raconte à propos des journalistes sur Internet pour prendre la mesure du désamour croissant des générations actuelles vis-à-vis de la presse. Peut-être qu'ouvert à un monde moins teinté par le storytelling (via Internet ?), le public aspire à une presse moins complaisante vis-à-vis de la communication ?

Il est peut-être temps de se lancer... de s'auto-déterminer ? Essayer de ne plus être aussi "objectif", d'user de méthodes plus radicales pour faire émerger une information moins standardisée ?

Mais pour cela, il faudrait que la presse n'appartienne pas à de grands patrons d'industrie et redevienne la propriété de patrons de presse...

L'arrivée de pure players offre un espoir dans ce sens. Sauf bien entendu, quand leurs propriétaires décident de revendre à des grands groupes, comme ce fut le cas, par exemple de Rue89.

Mais l'on retombe sur une équation que seul le Canard Enchaîné a su résoudre : comment gagner de l'argent pour garantir son indépendance sans reposer sur des investisseurs extérieurs, et sans avoir besoin de la publicité pour vivre ?

 

 

Full disclosure : Kitetoa a toujours travaillé dans la presse.

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