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Dossier
par Antoine Champagne - kitetoa

Mais d'où peut bien venir une colère comme celle qu'ont exprimée les gilets jaunes ?

Tentative d'explication par l'exemple

C'est fou ça, tous ces gens qui cassent tout, qui expriment un raz-le-bol déglingué. Se pourrait-il qu'il y ait une raison ?

Mai 68 - D.R.
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Ce mouvement de bric et de broc, qui fédère des gens de tous les bords de l'échiquier politique, des complotistes les plus dingos aux verts qui veulent sauver la Pachamama, a un point commun. L'exaspération. Une colère noire qui monte depuis des années. Nourrie par les promesses qui n'engagent que ceux qui les écoutent, par les renoncements, les politiques inverses de celles pour lesquelles les politiciens ont été élus. Mais pas seulement. Sans doute également par une amorce d'éveil. Ce n'est sans doute pas parfait, les conclusions tirées ne sont peut-être pas toujours pertinentes, mais les gilets jaunes ou les "black bloc" qui hurlent leur anti-capitalisme en marge des manifs, ont accès à l'information. Les petits arrangements entre amis qui fonctionnaient depuis des lustres parce que peu de publicité leur était faite, sont désormais sur la place publique. Et ça énerve les gens.

Prenons deux exemples. L'un concerne la morale d'une fable de La Fontaine :

Selon que vous serez puissant ou misérable Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir

En 2017, Jean-Jacques Urvoas, ministre de la justice, envoie à Thierry Solère, élu LR, des documents couverts par le secret de l'enquête. Thierry Solère était visé par une enquête préliminaire ouverte en septembre 2016 par le parquet de Nanterre, portant sur des faits de fraude fiscale, blanchiment, corruption, trafic d’influence et recel d’abus de biens sociaux. Jean-Jacques Urvoas lui avait communiqué, via la messagerie chiffrée Telegram, une note de la Direction des affaires criminelles et des grâces sur l'affaire le concernant.

Poursuivi devant la Cour de justice de la république, Jean-Jacques Urvoas risquait jusqu'à un an de prison et 15.000 euros d'amende. La Cour l'a condamné à un mois de prison avec sursis et 5.000 euros d'amende.

Que dire alors de la condamnation d'un homme à Toulouse à deux mois fermes pour simple "dissimulation de son visage" ?

L'autre exemple résonne avec une autre fable de La Fontaine :

Ne nous associons qu'avec nos égaux.

Tandis que la plèbe s'époumone dans les rues à crier que les fins de mois sont difficiles, d'autres, qui n'ont pas besoin de respirer les tombereaux de gaz lacrymogènes pour se faire entendre, n'ont aucun problème.

Nous allons prendre un exemple réel mais en anonymisant son nom. Appelons-le Jojo, ça fera plaisir à Emmanuel Macron.

Jojo est directeur au sein d'une grosse banque française. C'est un peu compliqué, mais disons qu'en 2014, on lui demande poliment de quitter la maison qu'il a si bien servie pendant plus de quarante ans. Paf, retraite forcée. L'occasion d'apprendre qu'il touchera une retraite annuelle de 334.000 euros. En 2013, il avait touché, comme salaire 1,54 million d'euros (tout compris). Le vingt du mois, à ce rythme, on est obligé d'arrêter le caviar pour passer au foie gras et au saumon. Mais ce n'est pas tout. Chez ces "égaux", on se refile les-uns les autres des postes un peu virtuels. Par exemple, on te case comme "membre du conseil de surveillance", "membre du comité de direction", "censeur", de plein de grosses boites dont les amis sont dirigeants. En clair, on de donne des "jetons de présence". La poire pour la soif.

C'est assez rigolo parce que si l'on regarde de près les grands dirigeants de boites, sur le papier, ils ont des dizaines de boulots différents dans des dizaines de boites. On se demande comment ils font pour trouver du temps pour chaque entreprise qui les rémunère. Un peu comme les éditocrates qui dirigent des rédactions tout en écrivant des bouquins et en commentant toute l'actualité de A à Z sur quinze chaînes de télévision et de radio toute la semaine. Sauf que ça paye un peu mieux, les jetons de présence.

Jojo, donc, qui a engrangé 1,54 million dans l'année en 2013, qui va toucher une retraite chapeau annuelle de 334.000 euros, va aussi engranger des jetons de présence. Petite liste issue des rapports annuels 2014 de quelques unes des boites dans lesquelles il fait de la "présence" :

  • Grosse Boite 1 : 57.500 euros
  • Grosse Boite 2 : 44.000 euros
  • Grosse boite 3 : 55.600 euros
  • Grosse Boite 4 : 40.000 euros
  • Grosse Boite 5 : 44.500 euros

Nous n'avons pas épuisé tous les rapports annuels de toutes les boites où Jojo fait de la présence, mais déjà, le gain annuel pour des postes pour lesquels le travail n'est pas complètement épuisant est de 241.600 euros... Et tout ça, en étant retraité et sans même avoir besoin de traverser la rue ! Elle est pas belle la vie ? De quoi se plaignent ces gilets jaunes ?

Même si les gilets jaunes et autres manifestants de l'année écoulée n'ont pas les chiffres exacts en tête, ils se doutent bien qu'il y a un truc du genre qui se joue pour le salaire de Jojo ou pour les politiques mis en cause par la justice.

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