Journal d'investigation en ligne
par Eric Bouliere

Les églises se cachent pour mourir (Acte 2)

Séparation des Églises et de l'État : quand la loi de 1905 tourne au Vaudeville.

La comédie se joue à guichet fermé sur la scène Rochelaise ; une affaire de cœur et d'argent où le cours de la vertu s'effondre face à la hausse du bel écu. Du pur Feydeau. Genre et tradition obligent, les portes claquent de cathédrale en mairie pour finalement se gausser du cocu : ciel mon église !

Mgr l'évêque et M le maire à l'affiche des Feydeau-folies de La Rochelle - © reflets
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Les trois coups ont été frappés au mois de juin 2021 par un audacieux promoteur immobilier : « Nous prévoyons une nouvelle construction, nous souhaitons vous la présenter ». Pour rappel, il s'agissait de démolir une église de quartier au profit de la construction de logements d'habitation. Refusant cette virile invitation un collectif citoyen s'était instantanément formé en retour afin de protéger le site.

Reflets s'était intéressé du sujet lors d'une précédente enquête réalisée début juillet (rappel des faits ici). Depuis, cette association composée d'une armée de bonne volonté (dont des artistes chorégraphes, un architecte, un ingénieur en BTP, un juriste, un professeur d'université…) s'est employée à mettre sur pied un projet culturel basé sur la réhabilitation de l'église Saint-Joseph. Restait à convaincre la municipalité d'user de son droit de préemption pour emporter la vente et offrir un nouveau lieu de vie à ce secteur déclaré zone prioritaire. Rien n'était vraiment acté à cet instant, mais dans le feutré des alcôves on se donnait déjà la réplique.

Ainsi le ministère épiscopal se flagellait en coulisse d'un « Faut bien vivre mon pov'paroissien». L'édile républicain se défaussait d'un : « Faut bien vivre mon pov'électeur ». Quant au promoteur, caution comique de la scène des lamentations, concluait à dessein : « Faut bien construire pov'concitoyens…».

L'église Saint-Joseph en proie des flammes de la bourse ? - Reflets
L'église Saint-Joseph en proie des flammes de la bourse ? - Reflets

Une séparation qui rapproche ?

Défendue par Aristide Briand et adoptée le 9 juillet 1905, cette loi de séparation des Églises s'est imposée dans un grand tumulte parlementaire. Reconnaitre toutes les chapelles, mais n'en financer aucune, interdire toute interférence religieuse, mais garantir d'une liberté de culte à tous, tels étaient les pieux fondements de la nouvelle république laïque. Cette redistribution des rôles et des pouvoirs dans la société civile s'est accompagnée de l'inventaire des biens, meubles et immeubles, de l'Église Catholique. À ce jour les cathédrales et le bâti d'avant 1905 demeurent donc propriétés de l'État, alors que les églises construites après cette année charnière appartiennent aux diocèses. Charge revenant aux uns et aux autres de disposer et d'entretenir leur patrimoine. Avec un recul de plus d'un siècle, cette historique et douloureuse séparation semble offrir quelques « modernes » avantages aux divorcés de bonne compagnie. Le païen y verrait presque là une sorte de réconciliation tacite propre à régler les petites affaires courantes ; comme celle qui consisterait à se dessaisir communément et à l'amiable d'une encombrante église…

Alors chers spectateurs, calez-vous bien dans votre fauteuil, ce soir au théâtre les décors appartiennent à Georges Colomb, Évêque de La Rochelle et Saintes, et les costumes sont de Jean François Fountaine, maire et président de la communauté d'agglomération. Rideau…

L'État n'en veut pas…
Scène 1 : l'équipe municipale reçoit le collectif   - © Reflets
Scène 1 : l'équipe municipale reçoit le collectif - © Reflets

Nous avions bien noté le manque d'intérêt de la municipalité pour cette affaire. Avec l'humour qu'on lui connaît, le maire nous avait confessé dès le mois de juillet: « Nous sommes laïques, nous on n'achète pas d'églises. Je ne vais pas faire des prêches, mes bien chers frères, mes bien chères sœurs… La moitié des églises de La Rochelle appartiennent à la ville, car construites avant 1905. » Ce qui ne l'empêchera pas de promettre de faire le maximum pour éviter le fatidique coup de bulldozer. Un rendez-vous fut d'ailleurs proposé aux représentants de l'association pour les tenir informés de l'évolution du dossier

Z'avez les ronds les gars… ?

Lors de cette réunion, qui s'est tenue en septembre, l'absence du premier magistrat fut largement compensée par la présence de deux avocats dévoués à la cause. Après avoir écouté les doléances du collectif une bonne heure durant, l'élu responsable des projets de quartier restituera le débat en trouvant les mots pour le dire : « Dans ce projet-là, il y a une phase que vous avez oubliée, j'entends bien que vous allez vous investir pour tout remettre en ordre, si besoin, et je pense que l'expertise nous le dira s’il y a besoin, je n'en doute pas, mais il y a une phase opératoire avant, qui est l'achat du terrain. Alors… comment pensez-vous acheter votre terrain pour faire ce que vous proposez ? ». Et d'ajouter pour finir d'être agréable : « Attendez, attendez, Il y a quelque chose qu'il faut que vous compreniez : c'est qu'on ne peut pas empêcher, je vais dire, un propriétaire de vendre son terrain quand même ! ».

Tout aussi prudent dans ses comptes, le second élu en charge de l'urbanisme et du droit des sols donnera de la hauteur au débat : « Moi personnellement je ne suis pas compétent en termes de culture, je suis à l'urbanisme, j'entends bien la philosophie de votre projet, il me paraît cohérent par rapport au quartier, après nous avons une élue en charge de la culture, c'est un projet à lui présenter sur l'aspect culturel, moi je ne suis pas expert sur le sujet, je vous laisse continuer, mais… ». Toutefois pour réchauffer les cœurs, Il laissera entrevoir une solution : « S’il y a une discussion à avoir, c'est avec l'évêque ».

Mais bon sang, mais c'est bien sûr, soudain tout devient plus simple en s'adossant à cette si pratique séparation des trucs et des mystères : « Sur la question de l'évêché, je ne peux pas prendre un rendez-vous avec l'évêché alors que j'ai un dossier en instruction. Vous avez le droit de présenter un projet parce que vous y croyez, parce que c'est un projet social, humain, et cetera… et toutes les qualités que vous avez pu nous présenter, et il faut aller le défendre auprès de l'évêché, moi je ne peux absolument pas me mettre dans une position où je vais défendre un projet qui est aujourd'hui ciblé par un promoteur qui a des engagements financiers. ». En termes simples la petite assemblée fut priée d'aller prier ailleurs…

… Et l'Église n'en veut plus !
Cène 2 : le duo épiscopal dans son rôle - © Reflets
Cène 2 : le duo épiscopal dans son rôle - © Reflets

C'est ainsi que le chemin de croix mènera le collectif vers la sainte troupe du diocèse de la Rochelle courant novembre. Mgr George Colomb accompagné de son conseil, l'économe diocésain, se prêteront de bonne grâce à l'entretien. Bien avant cette rencontre, le père Monnard, vicaire général de la paroisse, nous avait fait part de son ressentiment sur la question de l'église Saint-Joseph : « Nous sommes propriétaires de cet immeuble qui s'en va en quenouille et nous le vendons pour construire une autre église (…) Ça nous appartient parce que ça a été construit après la séparation de l'Église et de l'État (…). Je veux bien que tout le monde donne son avis, mais si vous décidez de vendre votre maison... ». Il était donc à souhaiter que l'évêque soit un peu plus ouvert aux histoires de cœur et moins à l'écoute des affaires d'argent.

Peine perdue, nous assisterons ici, médusés par le discours, à de verbales et saintes pirouettes : « Nous avons décidé de vendre cet immeuble. L'église étant séparée de l'État nous ne recevons aucune aide de l'État, c'est une garantie d'indépendance dont je me réjouis. Par contre financièrement ça ne marche pas comme un long fleuve tranquille, surtout avec les affaires récentes, le lancement de la CIASE (commission indépendante sur les abus sexuels dans l'église) dont vous avez entendu parler, et nous devons dans les années, dans les mois qui viennent, tous les diocèses de France doivent fournir de l'argent pour réparer. Il faut appeler les choses par leur nom, réparer les crimes, les délits de certains prêtres, religieux, certains laïcs aussi parce que parfois se sont des laïcs qui se sont mal comportés devant 116 .000 victimes, des laïcs, des professeurs, des animateurs, tout ce qu'on peut imaginer, des moniteurs, et 214 .000 victimes entre 1950 et 2020, des prêtres, des religieux et religieuses, donc tout cela, ça a un coût et le diocèse de la Rochelle comme tous les diocèses de France doit participer à cette affaire ». La vente de Saint Joseph serait donc faute à « tout cela »..? Jean Marc Sauvé, le vice président du conseil d’État et auteur du dernier rapport de la CIASE, se serait bien gardé d'employer ce genre de raccourcis verbal pour décrire une telle déflagration... (L’enquête Reflets ici).

Pas seulement, vient à préciser l'évêque : « Nous avons là une propriété en centre-ville, qui a de la valeur, comme elle est vraiment sous-utilisée sur le plan pastoral, mes conseils ont été unanimes à me dire : vendez ! ». À la question du pourquoi cette sous-utilisation, Mgr Colomb apporte sa réponse : « J'ai des éléments objectifs, si vous voulez j'ai 15 personnes à la messe dans cette église et il y a une population musulmane, tout à fait respectable dans le quartier, qui est beaucoup plus nombreuse que la population chrétienne. Alors il faut prendre acte de ces évolutions, et prendre acte pour quelqu'un qui prépare l'avenir d'une communauté, c'est mon cas, si je ne m’en occupe pas, qui s'en occupera, je ne peux pas laisser un bâtiment pareil pour 15 personnes avec les charges que ça représente… ».

L'économe en titre viendra à la rescousse en tentant d'écarter Saint-Joseph de l'amour inconsidéré que lui portent ces artistes-pèlerins: « On a besoin de vendre ce lieux, aujourd'hui c'est Bouygues, demain si c'est la mairie ou Tartempion ou machin cela nous pose pas de problème, mais vous, ce qu'il vous faut, si je comprends bien votre projet, c'est un lieu? ».

Raté, l'un des responsables du collectif, par inadvertance ou esprit malin, y reviendra en osant aborder l'essentiel: « Mgr, pouvez-vous nous indiquer le prix de vente de votre église? ». La réponse fut instantanée et cruelle: « Non. Vous n'avez pas les moyens, vous êtes une association, vous n'avez pas les moyens financiers soyons sérieux… ». Le sérieux des affaires semble définitivement l'emporter sur n'importe quel miracle. Mais fort heureusement la parole s'adoucit au bout d'une heure d'entretien: « Et que l'esprit sain vous éclaire tous ».

La Lumière du permis de construire.

faut bien démolir avant de bien construire... - © Reflets
faut bien démolir avant de bien construire... - © Reflets

Le secret des dieux sera révélé quinze jours plus tard : 1 million d'euros la petite « chapellounette » tombée en désuétude. Selon l'évaluation de la municipalité, et sur la foi d'un diagnostic effectué par ses soins, il faudrait de surcroît ajouter 3,7 millions de travaux pour procéder à la mise en conformité des lieux ; soit une enveloppe totale de 5,7 millions d'euros. Adieu culture, vive la confiture, l'avis du Maire s'annonce donc ferme et définitif via un radical communiqué de presse : la Ville de La Rochelle ne se porte pas acquéreur et ne préempte pas. On y indique aussi qu'une DIA (Demande d'intention d'aliéner fixant obligatoirement le tarif du bien à vendre) avait été déposée en mairie début octobre. Ce qui laisse entendre que la mairie aurait pu en avertir le collectif avant la rencontre avec l'évêque. Mais là n'est pas l'essentiel.

Ou celle de l'autorisation d'en rire.

À croire que toute cette populaire agitation n'aura pas affecté outre mesure le promoteur qui ne prendra guère soin de ficeler son projet comme il se doit. Preuve en est le refus mécanique et administratif prononcé le 28 octobre dernier à l'encontre du permis de construire déposé en mairie. On y évoque une sombre histoire de nombre de paliers maladroitement maquillés en hauteur de mezzanine. Un petit coup de gomme du cabinet d'architectes Arcatur (l'étude ayant pignon sur rue à la Rochelle) résoudra sans aucun doute ce problème de perspective. À la lecture de ce document on y apprend aussi qu'il s'agit de la construction de 24 logements (1 studio, 10 T2, 11 T3, et 2 T4), dont 7 seulement à vocation sociale profiteraient d'un prêt à taux zéro. Rappelons que le quartier ouvrier de Port-Neuf est l'un des secteurs les plus défavorisés de l'agglomération Rochelaise. Enfin on y découvre la façade de la future construction qui, croix de bois croix de fer, viendra très avantageusement remplacer cette détestable église toute de béton vêtue dont les esthètes maudissaient le fronton en pierre de taille. Chacun sera juge d'estimer la modernité et les lignes gracieuses de ce magnifique volume rectangulaire. Oui franchement, entre la maison de Dieu et la maison Bouygues y'a pas photo !

Avant/après : c'est beau l'architecture moderne!  - Reflets
Avant/après : c'est beau l'architecture moderne! - Reflets

Que tous ces intérêts particuliers, tous ces impératifs techniques municipaux ou épiscopaux, ne vous fassent pas perdre le goût d'aller au théâtre. Si vous êtes de passage dans la région n'oubliez surtout pas de réserver vos places avant qu'il ne soit trop tard. La dernière représentation risque de faire un peu de bruit. Cependant soyez prévenu, selon nos sources il parait que la fin serait bâclée et pas aussi cocasse qu'on le dit.

Le  final...? - Reflets
Le final...? - Reflets

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