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Dossier
par Jef Mathiot

Le syndicat des homéopathes fait son Caliméro

Et envoie son avocat au charbon

C'est une tribune, signée initialement par 124 professionnels de santé, rejoints depuis par plus de 2000 signataires, qui a provoqué l'ire du syndicat, qui inonde l'Ordre des médecins d'une pluie de plaintes.

Cette tribune, publiée sur le Figaro ainsi que sur le blog du collectif à l'origine de l'initiative, monte au créneau contre ce qu'elle qualifie de « fake médecines », ces thérapies « alternatives » au sens large. Elle cite explicitement l'homéopathie, la mésothérapie, ou l'acupuncture, ses signataires ne souhaitant plus, notamment, que les diplômes correspondant soient reconnus « comme des diplômes ou qualifications médicales » et que « les soins, médicaments ou traitements issus de disciplines refusant leur évaluation scientifique rigoureuse » ne fassent plus l'objet d'une prise en charge, fût-ce partiellement, par les cotisations sociales. En creux, on peut y lire une défense de la médecine scientifique, fortement chahutée, particulièrement en France.

La France, n°1 sur la défiance envers les vaccins
La France, n°1 sur la défiance envers les vaccins

Sur l'homéopathie précisément, le texte précise qu'elle « n'est en rien scientifique » et que « ces pratiques sont basées sur des croyances ». Enfin, ses auteurs indiquent que « le Conseil scientifique des Académies des Sciences Européennes a publié un rapport confirmant l’absence de preuves de l’efficacité de l’homéopathie ». De quoi nous fâcher tout rouge les homéopathes, redoutant une évaluation par le ministère de la Santé qui déboucherait sur le dé-remboursement, comme nous l'évoquions dans un précédent épisode.

Alors ça c'est injuste, c'est vraiment trop injuste

Il n'en fallait donc pas plus pour mettre le Syndicat national des médecins homéopathes français (SNMHF) sur ses ergots. Celui-ci a donc actionné des procédures juridiques, accusant les signataires de « non-confraternité » ou de violer le « code de déontologie ». Dans la presse, ensuite, le président du SNMHF ne cache pas son indignation. Notre « Docteur Granules » en chef coiffe sa coquille d'œuf :

« C’est une question de principe. Les signataires nous ont traités de charlatans, ils ont attaqué notre titre même de docteur. On ne peut pas s’en prendre en toute impunité à près de 5 000 médecins et se retrancher derrière la liberté d’expression ! »

C'est sûr que se faire traiter de charlatan ne doit pas être très agréable… Curieux, nous sommes allés jeter un œil au compte Twitter du SNMHF, qui mélange allègrement tweets relatifs à la médecine en général et contenus plus, disons, douteux.

Tweet du SNMHF
Tweet du SNMHF

L'un de ces tweets a tout particulièrement attiré notre attention. Il s'agit d'une citation d'un autre utilisateur de Twitter, qui se présente comme « Holistic Doctor and CEO of the Portland Center Integrative Medicine » (sic) :

Tweet du SNMHF
Tweet du SNMHF

À ce stade, vous vous demandez peut-être ce que c'est que cette histoire de « signaux électromagnétiques produits par des nanoparticules aqueuses dérivées de séquences d'ADN ». Pour le comprendre, il faut remonter en 2009.

Bruit blanc, blanc bruit

Luc Montagnier est un virologue de renom, colauréat en 2008 du prix Nobel de médecine pour la découverte, en 1983, du VIH. En 2009, il co-signe une publication « scientifique » intitulée « Electromagnetic signals are produced by aqueous nanostructures derived from bacterial DNA sequences », dont le résumé débute ainsi :

« Une propriété nouvelle de l'ADN : la capacité qu'ont certaines séquences d'ADN bactériennes d'induire des ondes électromagnétiques à de hautes dilutions aqueuses. »

Les homéopathes crient alors victoire. Pensez-vous, la démonstration était faite qu'il subsiste « quelque chose » après dilution. Mieux, que ce « quelque chose » a une activité que l'on peut mesurer. Mémoire de l'eau, tout ça.

Pour son expérience, Montagnier et son équipe diluent de l'ADN de bactéries à des niveaux de dilution où il ne reste statistiquement plus d'ADN, et placent le tout dans des tubes à essai stériles. Ils insèrent ensuite les tubes dans un dispositif expérimental dont nous allons pouvoir admirer ensemble le degré de sophistication. Il s'agit d'une bobine de fil électrique, jouant le rôle d'antenne, reliée à un amplificateur. Ce dernier est à son tour placé « au cul », comme disent les ingénieurs, de la carte son d'un ordinateur.

WUT !?
WUT !?

Cet appareillage est digne d'un laboratoire de sciences physiques de lyçée, voire de collège, ce qui n'a pas empêché le professeur Montagnier, de tenter, sans succès, de breveter sa formidable « invention ». OKLM, comme disent les jeunes.

Dépôt de brevet du Pr Montagnier
Dépôt de brevet du Pr Montagnier

Mais revenons à notre expérimentation. Il s'agit donc de poser nos tubes remplis d'ADN dilué à doses homéopathiques dans la bobine et de mesurer les variations du champ électromagnétique. Constatant l'existence de ces variations, on pourra donc en déduire que notre ADN-qui-n'existe-plus émet donc lui-même un champ électromagnétique. Orgasme thermonucléaire chez les homéopathes. À un petit détail près : le bruit électromagnétique. Nous sommes constamment entourés d'un tel bruit de fond, qui peut provenir de sources diverses, qu'il s'agisse de sources lointaines comme les antennes d'émission radio ou de téléphonie mobile, ou de sources proches comme, dans le cas qui nous intéresse, d'équipements électroniques ou électriques de laboratoire.

Étonnamment, le « signal » soi-disant émis par l'ADN dilué paraît plus fort aux fréquences proches de ce bruit de fond, et le papier mentionne que ce signal disparaît lorsque l'équipe tente de réduire le bruit en éteignant ou en supprimant certains équipements. N'importe quelle personne normalement constituée en aurait conclu que ce que le dispositif est en train de mesurer est le bruit de fond, qu'il émet sans aucun doute lui-même, au moins en partie. Au contraire, Montagnier en conclut, tenez-vous bien, que le bruit de fond est nécessaire pour induire un « phénomène de résonance » qui activerait l'ADN dilué.

Les publications scientifiques, avant d'être publiées, font l'objet d'une « peer review », un examen attentif par les pairs qui doit permettre de mettre à l'épreuve leur contenu. Dans ce cas précis, le papier a été reçu le 3 janvier et a été publié le 6, trois jours plus tard. Pas très surprenant, dans la mesure où la revue était éditée par Montagnier lui-même.

Mais ce n'est pas le seul fait d'armes du professeur Montagnier, qui prétendait pouvoir téléporter de l'ADN, et que la communauté scientifique dénonce publiquement depuis maintenant plus d'une décennie. Au Syndicat national des médecins homéopathes français, on a les références qu'on mérite.

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