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par shaman

Quand l'utopie se charge de la misère

Troisième volet de notre enquête dans les lieux réquisitionnés à Montpellier

La mouvance squat est souvent présentée dans les médias comme une entité à part, inquiétante et autonome. Pourtant se pencher sur le sujet révèle un milieu d'une grande diversité, en lien avec les autres pans de la société. Et si celui-ci reste très inspiré par l'autonomie et l'anarchisme, il tire aujourd'hui beaucoup de son inspiration de la philosophie du "commun". De la reprise de lieux pour les mettre à la disposition de la société.

Le bureau dans lequel nous reçoit Gwen pour cet entretien

Le milieu squat est très vivace à Montpellier. Ces dernières années ont vu l'occupation de nombreux lieux et dans des buts bien différents. Notre premier volet avait mis en avant la ZAD de Las Rebes, initiée lors du mouvement Nuit Debout et première ZAD de France à destination des milieux populaires. Dans notre deuxième volet nous vous avions paré de l'"Hôpital éphémère", un lieu réquisitionné par une association de soutien au migrants et destiné à faire de l’accueil pour ces populations. Notre troisième volet se penche sur l'Utopia 003, un des plus gros lieu réquisitionné à Montpellier et un de ceux qui tient depuis le plus longtemps.

La coordination Lutopia est créé par 7 personnes en 2014 dans le but de mettre à l'abri les gens qui sont à la rue. Ils occupent un premier lieu appartenant à l'ordre des avocats. Utopia 001 tiendra cinq mois et sera violemment expulsé par les forces de l'ordre. Quelques mois plus tard, la coordination réquisitionne les locaux de l’ancienne direction départementale des affaires sanitaires et sociales. Utopia 002 tiendra onze mois avant d'être à nouveau expulsé. S'en suit une période de plusieurs mois sans lieu. Mais le besoin est toujours bien présent. L'Utopia 003 surnommé "le paquebot" est alors réquisitionné durant l'hiver 2016. Et il tient toujours aujourd'hui.

Partons pour un visite de ces anciennes archives transformées en lieu d’accueil et de mise à l'abri. Gwen, travailleuse sociale et l'une des dernière de la coordination Lutopia à être active au jour le jour sur ce lieu :

"Oui bien évidement notre mission première c'est la mise a l'abri des personnes, parce que c'est le premier besoin visible quand on se balade dans les rues de Montpellier. On le rappelle, il y a plus de 1500 personnes dehors et sur les 4 lieux à vocation sociale sur la ville de Montpellier, cela fait plus de 500 personnes accueillies. Mais on n'est pas représentatifs du milieu squat, le milieu squat est bien plus gros. Là où on va rajouter une dimension, en utilisant cet outil qu'est le squat, c'est qu'on va y rajouter une réelle dimension de travail social."

"Ici on a une équipe de plusieurs personnes qui sont des travailleurs sociaux, assistants de services sociaux et éducateurs spécialisés. C'est ce qui va nous permettre d'obtenir un nouveau rapport de force. Jusqu'à présent on avait un rapport de force grâce à la visibilité médiatique et grâce aussi aux soutiens. Au soutien de tout le tissu associatif mais également d'énormément de collectifs citoyens sur la ville de Montpellier. On est également en lien avec différents services assimilés d’état ou associations subventionnées par l'état. C’était déjà le cas depuis 2014 mais aujourd'hui c'est un peu plus assumé. Du coup on est un réel relai qui permet, là où l’état ne peut plus répondre pour X raisons, d'assurer d'abord cette mise à l'abri et la continuité de l'accompagnement."

Les anciennes archives de la ville on été réquisitionnées par la coordination Utopia il y a deux ans et demi. L'Utopia 003 est situé dans le quartier des beaux arts, à deux pas du centre ville de Montpellier.
Les anciennes archives de la ville on été réquisitionnées par la coordination Utopia il y a deux ans et demi. L'Utopia 003 est situé dans le quartier des beaux arts, à deux pas du centre ville de Montpellier.

"On est 2 coordinateurs permanent sur le lieu et deux autres qui sont là beaucoup mois souvent que nous mais très régulièrement quand même. Les 2 coordinateurs permanent ont ce rôle de gestionnaires, d'animation, et de coordination avec le reste des partenaires avec qui on travaille. Et les deux autres aident pour l'accompagnement des personnes."
"On est 2 coordinateurs permanent sur le lieu et deux autres qui sont là beaucoup mois souvent que nous mais très régulièrement quand même. Les 2 coordinateurs permanent ont ce rôle de gestionnaires, d'animation, et de coordination avec le reste des partenaires avec qui on travaille. Et les deux autres aident pour l'accompagnement des personnes."

L'église que l'on aperçois à l'entrée sur la gauche ne fait pas partie de la réquisition. Y est stocké du matériel des ancienne archives. Elle est fermée. Pour le reste, ce sont 4 000 mètres carrés en plein cœur de la ville
L'église que l'on aperçois à l'entrée sur la gauche ne fait pas partie de la réquisition. Y est stocké du matériel des ancienne archives. Elle est fermée. Pour le reste, ce sont 4 000 mètres carrés en plein cœur de la ville

Le bâtiment avait déjà été squatté à l'époque puis expulsé. La mairie avait fait saboter le bâtiment  (câble électriques et arrivées d'eau coupés, fenêtres murées) pour éviter une réoccupation. Cela n'aura pas suffit.
Le bâtiment avait déjà été squatté à l'époque puis expulsé. La mairie avait fait saboter le bâtiment (câble électriques et arrivées d'eau coupés, fenêtres murées) pour éviter une réoccupation. Cela n'aura pas suffit.

"Dès le premier passage en procès, on a obtenu une jurisprudence, en juin 2017. C'est important de la rappeler car c'est inédit dans l'histoire du squat. La justice a reconnu que dans une certaine mesure, dans un cadre spécifique et pour répondre à des missions et des publics spécifiques, on peut violer le droit de propriété pour faire respecter le droit au logement. Pour les bâtiments publics, on part du principe que l’État, dans ses missions régaliennes, est censé répondre à ces questions-là, y mettre les moyens. Et qu'il a en plus son propre pouvoir de réquisition, qu'il est le seul à avoir ce pouvoir de réquisition. Pour contrer le fait qu'il y ai un manque de volonté politique mais également un manque de moyens, il y a eu une reconnaissance d’utilité publique de l'existence ce type de lieu."

"On respecte les deux principes qui régissent la mise à l'abri d'urgence. Le principe d'inconditionnalité et le principe de la continuité de l’accueil. Du coup si on part du principe que l'on va accueillir des personnes de manière inconditionnelle, ça sous-entend tous les publics qui composent une société. Ça va de la personnes migrante qui a fui son pays à cause de dictatures en place ou de conflits armés, à la personne française précarisée depuis des années dans la rue en passant par des familles entières avec des bébé ou des femmes enceintes. Et également des jeunes adultes. Parce que personne ne mérite de vivre dans la rue et les textes sont très clairs sur cette question là. C'est bien l’état qui doit répondre à la mise en sécurité de toutes les personnes présentes sur son territoire."

"Le principe de continuité va s'exprimer par le fait qu'on a pas de « spleeping », qu'on a pas de dortoir et qu'on ne fait pas d’accueil pour une nuit. Même si circonstanciellement ça nous arrive de prendre le relai pour une nuit ou deux le temps de trouver une autre solution, on ne le fait pas. Les gens, quand ils sont accueillis, ont leur propre espace individuel et ils restent le temps qu'ils ont besoin de rester. Des études très sérieuses démontrent que quand on sort quelqu’un d'une situation et qu'on le remet dans cette situation, c'est une multiplication de trauma et ça ne fait que renforcer ces traumas. Et l'on sait aussi que pour se remettre d'une semaine à la rue, il faut à peu près un mois et demi à deux mois. Donc si on sur-multiplie les semaines à la rue ça fait des mois à s'en remettre."

Un terre plein à l'entrée a été transformé en jardin potager et en lieu de détente
Un terre plein à l'entrée a été transformé en jardin potager et en lieu de détente

"L'homme est un loup pour l'homme". L'utopie pourrait-elle le sauver ?
"L'homme est un loup pour l'homme". L'utopie pourrait-elle le sauver ?

Parfois des événements ont lieu dans la cour. Mais ils sont limités pour préserver la communauté qui habite ici.
Parfois des événements ont lieu dans la cour. Mais ils sont limités pour préserver la communauté qui habite ici.

Des artistes sont passés par là
Des artistes sont passés par là

"On est dans un centre social autogéré, encore faut-il avoir les outils à l'auto-gestion et encore faut-il être conscientisé à cette question. Les autres lieux, dans le milieu squat, sont souvent tenus par des militants politiques. Indépendamment des quelques squats à vocation sociale, on a en général une majorité des gens conscientisés. Nous, c'est un peu le contraire, c'est à dire que l'on est très peu de militants engagés pour une majorité de gens qui n'ont absolument pas les mêmes priorités que nous. C’est compliqué d'amener ces gens là à se sentir responsable d'un bâtiment de 4000 mètres carrés. Par contre on va encourager tout les jours au quotidien pour que ça puisse se faire petit à petit. On va être là pour faciliter la vie au quotidien mais également pour servir de régulateurs, de modérateurs, de gestion des conflits, animation et tout ce qui va permettre le vivre ensemble pour limiter au maximum les conflits voir les phénomènes de violence. Donc dans la maison, chaque Utopien ou Utopienne sait que le ménage ne se fait pas tout seul, que de préférence il faut qu'il y ait de la vie collective."

"Ces derniers mois on a eu plusieurs épisodes assez houleux à supporter, on a eu des coupures d'électricité mais aussi pleins d'autres soucis qui font que la vie collective en a pris un sacré coup. Du coup les espaces collectifs ont mangés parce que du coup moins usités, moins fréquentés, des espaces qui se sont vu dépouillés de leur matériel. Avec ces coupures d’électricité récurrentes, on a perdu beaucoup de cette ambiance du vivre ensemble, ses repas collectifs et ses chantiers collectifs. Mais on est en train de reprendre petits à petits cette dynamique, on arrive à maintenir des espaces plus ou moins propres. Mais on a encore des gros problèmes récurrents et qui bouffent le quotidien de tout le monde. Mais on sait aussi que ces incivilités sont des actes isolés d'une minorité de gens. Pour une maison qui accueille plus de 220 personnes, les dégâts sont super limités. Bizarrement ça pourrait être un coupe-gorge, ça pourrait être la zone et ça l'est pas. Pourquoi ? Parce que il y a quand même un cadre. Même si le bâtiment n'est jamais fermé à clef, même s'il n’y a pas d'agents de sécurité et qu'on a pas les moyens de fonctionner. Parce que je le répète on est complètement indépendant, complètement autonome et complètement auto-géré par rapport à l’état, sans aucunes subventions."

"Tout fonctionne par le principe acteur-bénéficiaire. Ce sont les habitants, les Utopiens et les Utopiennes qui font tourner la boutique. Parce que tout le ménage qui a été fait là ben c'est pas nous, tout ce qui a été rangé c'est pas nous, c'est à dire que nous, on va principalement faciliter, impulser"
"Tout fonctionne par le principe acteur-bénéficiaire. Ce sont les habitants, les Utopiens et les Utopiennes qui font tourner la boutique. Parce que tout le ménage qui a été fait là ben c'est pas nous, tout ce qui a été rangé c'est pas nous, c'est à dire que nous, on va principalement faciliter, impulser"

Le rez de chaussée est le seul espace librement ouvert au public. Ces escaliers mènent vers les trois étages du haut qui accueillent la plupart des logements
Le rez de chaussée est le seul espace librement ouvert au public. Ces escaliers mènent vers les trois étages du haut qui accueillent la plupart des logements

Pendant longtemps les Utopiens ont bénéficié de livraisons de récup de nourriture hebdomadaires. Depuis les problèmes d’électricité, elles ont été interrompues jusqu'à nouvel ordre.
Pendant longtemps les Utopiens ont bénéficié de livraisons de récup de nourriture hebdomadaires. Depuis les problèmes d’électricité, elles ont été interrompues jusqu'à nouvel ordre.

"Les bureaux des accompagnateurs sociaux. Lorsque je passe ils discutent de récentes expulsions, les demandeurs d'asiles ayant été arrêté lors de leur passage hebdomadaire et imposé au commissariat"
"Les bureaux des accompagnateurs sociaux. Lorsque je passe ils discutent de récentes expulsions, les demandeurs d'asiles ayant été arrêté lors de leur passage hebdomadaire et imposé au commissariat"

Des rappels à la loi qui seraient bien utiles pour beaucoup de monde
Des rappels à la loi qui seraient bien utiles pour beaucoup de monde

"Il faut clairement le dire, on laisse faire l'Utopia. C'est pas tous les collectifs qui peuvent s'en vanter mais effectivement, on a pas subi de répression. L'expulsion de 001 a été violente mais après, il y a eu je pense un commun accord tacite qui a permis de visibiliser d'un coté nos actions mais aussi de rendre compte de ce constat de carence étatique. On est bientôt à deux ans et demi d'occupation ici, on est expulsable depuis le 20 sept 2018, mais il n'y aura sûrement pas d'expulsion cette année. Et peut-être pas l'année prochaine non plus. Et peut être aussi une nouvelle manière de porter ce projet de manière légale. C'est possible. On verra, parce qu'il n'est pas question qu'on pactise avec le diable et il n'est pas question qu'on accepte des conditions. Donc effectivement si on nous met à disposition quelque chose et qu'on peut continuer à faire ce qu'on fait, comme on le fait mais en mieux parce qu'avec un peu plus de moyens et surtout une situation légale, pourquoi pas ? Par contre si il y a derrière une manière pour eux de contrôler ces populations, on ne pourra pas accepter quoique ce soit."

"_Ce qu'on peut dire en tout cas au niveau local, et ça me fait bizarre de dire ça, mais j'ai l'impression qu'il y a un climat qui s'adoucit. Alors c'est pas vrai tous les samedis et c'est pas vrai pour les gens qui sont dans la rue. Mais c'est vrai pour ce qui nous concerne nous. L’état a autant d’intérêts que nous à nous laisser ici. Que ce soit des intérêts de tranquillité publique, comme des intérêts politiques et médiatiques mais également des intérêts économiques. Du coup tant qu'on continue ce travail ici et tant qu'il y a des besoins, il y a moyen de s'entendre. Il y a un message clair, il y a des évidences et en face ils sont obligés de se poser les bonnes questions. Ça les arrange bien de savoir les populations à certains endroits plutôt que de ne pas savoir où elles sont. Et ça arrange bien les gens d'avoir 500 personnes en moins à la rue. _"

L'habitation que nous allons visiter se situe au sous-sol
L'habitation que nous allons visiter se situe au sous-sol

Les habitations sont construites dans les grande salles qui contenaient les archives. Les murs sont assemblés avec les anciennes armoires en fer qui portaient les documents.
Les habitations sont construites dans les grande salles qui contenaient les archives. Les murs sont assemblés avec les anciennes armoires en fer qui portaient les documents.

Une famille de trois personnes vit ici. Ils ont pu construire leur habitation dans l'espace qu'ils jugeaient nécessaire.
Une famille de trois personnes vit ici. Ils ont pu construire leur habitation dans l'espace qu'ils jugeaient nécessaire.

La chambre des parents
La chambre des parents

La chambre de l'enfant et du chat
La chambre de l'enfant et du chat

"Du coup ça m'amène à parler de cette période. On est le 28 mars 2019 et comme tous les ans à cette période on arrive à la fin de la trêve hivernale. Ça veut dire qu'à partir du 1 avril dans tout le pays, il y a des millions de personnes qui sont concernées par une éventuelle expulsion. Il y a les bidonvilles qui sont en occupation sans droits ni titre, les squatteurs qui sont en occupation sans droits ni titre et également les locataires qui sont prisonniers pour un congé pour vente ou une expropriation ou un impayé de loyer par exemple. Ce sont des gens qui sont expulsables, qui sont passés en justice à un moment donné et où la justice a dit "il faut quitter les lieux"."

"Et là ça pose la question de l'hypocrisie autour de cette problématique. Cette trêve hivernale elle dit que, en hiver, les publics à la rue étant plus exposés au froid, on va les mettre à l'abri six mois supplémentaires parce que l'on va considérer que c'est inhumain de les y laisser. Et en fait c'est une hypocrisie totale, c'est un peu comme les feuilles slim qu'on nous vend au tabac mais avec le cannabis qui est toujours illégal. C'est à dire on nous fait croire qu'on a des valeurs un petit peu humanistes, on nous fait croire qu'on respecte les droits de l'homme alors que c'est totalement faux. A la rue on y meurt toute l'année. Il n'y a pas plus de morts en hiver qu'en été. Et pour l'année 2018 on a eu plus de 534 morts sur tout le territoire français. La seule chose qui change c'est la cause de mortalité. En hiver les gens meurent d'hypothermie et en été les gens meurent de coups de chaud ou de déshydratation."

"Et là, une fois de plus, l'état dans sa toute puissance fait croire à son peuple qu'il se saisit de ces questions là et le bon français lambda va se avoir bonne conscience parce qu'on va lui dire "ne t'inquiète pas les pauvres en hiver ils sont mis à l'abri". Alors déjà c'est complètement faux parce qu'il n'y a absolument pas de place en hiver pour tout le monde dans les dispositifs AHI. Et en plus de ça on viole le principe de continuité de l’accueil et d'inconditionnalité. Donc c'est une fois de plus nous qui payons des impôts, qui votons, qui avons notre droit de regard sur l'argent public, sur les bâtiments publics. A nous de savoir qu'est ce qu'on veut ou pas laisser faire à cet état qui est particulièrement menteur, voleur, tricheur et dépensier. Parce que l'argent public il le dépense très très facilement. Qu'est ce qu'on veut faire de cet argent ? Parce que l'argent il y en a, il faut arrêter de dire qu'il n'y a pas d'argent."

"Ce qu'on démontre aussi avec l'Utopia c'est qu'en plus de ça on a pas besoin de beaucoup. Parce que si on se ré-approprie la vacance immobilière , on peut mettre à l'abri les un million de personnes sur toute la France et si on arrête de jeter de la bouffe dans les poubelles, on nourrit absolument tout le monde. Et voilà, juste ça déjà, si demain on a la volonté politique, on règle la misère tout de suite immédiatement sur toute la France."

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