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par drapher

Influence et guerre psychologique numérique : Cambridge Analytica opère au Kenya

Le vice-président de Cambridge Analytica (CA), Steve Bannon, doit se frotter les mains. Après avoir participé à faire élire et conseillé Donald Trump, prêté main-forte au mouvement "Leave" pour convaincre les britanniques de quitter l'UE, son entreprise vient de faire remporter l'élection kényane au président sortant, Kenyatta.

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Le vice-président de Cambridge Analytica (CA), Steve Bannon, doit se frotter les mains. Après avoir participé à faire élire et conseillé Donald Trump, prêté main-forte au mouvement "Leave" pour convaincre les britanniques de quitter l'UE, son entreprise vient de faire remporter l'élection kényane au président sortant, Kenyatta. Visiblement, la politique n'est plus franchement une affaire de meetings, de discours bien léchés et de programmes aux petits oignons, mais plutôt une succession de push Facebook, de vidéos futuristes apocalyptiques pour salir l'adversaire et de campagnes numériques ciblées.

Un scrutin numérique scabreux

CA aurait touché 6 millions d'€ pour prendre en charge la campagne électorale de Kenyatta en 2017. Ce n'était pas une première opération, puisque l'agence d'influence politique avait déjà été employée en 2013 pour faire réélire le président kényan, avec succès, et s'en vante sur son site. Malgré quelques problèmes techniques qui avaient discrédité le scrutin à l'époque, l'élection de 2013 avait été validée par la Commission électorale. La Cour suprême avait quant à elle rejeté la demande d'enquête pour tricherie de Raila Odinga, le candidat opposé à Kenyatta, et on en était resté là. Le Kenya utilise des systèmes de vote électronique (avec transmissions par liaison informatique) et la panne informatique qui était survenue en 2013, en fin de scrutin, avait un peu agacé les perdants, voire jeté une suspicion sur un possible bourrage informatique des urnes binaires. Tout avait dû être recompté manuellement. Mais aucune tricherie n'avait pu être prouvée.

En 2017, le système a tenu bon, mais des bizarreries ont fortement mis la puce à l'oreille des surveillants du scrutin. Le premier événement fût l'assassinat du directeur technique des systèmes électroniques de vote, une semaine avant le scrutin. Ses accès aux bases de données auraient pu être récupérés par les meurtriers pour modifier le résultat. Rien n'a pu être prouvé, encore une fois, mais c'est un peu louche, notamment selon l'opposition au président sortant. Ensuite, la lenteur d'une bonne partie des liaisons sécurisées — censées permettre l'envoi des procès verbaux des résultats de chaque bureau de vote — ayant agacé les responsables locaux, une bonne partie d'entre eux a été remontée sous forme d'une photo du procès verbal. Hum. Pas très propre. La Commission électorale se gratte la gorge, le "piratage" des bases de données (Oracle et Dell sont partenaires) n'est pas reconnu, mais l'esquive des liaisons sécurisées (IBM est dans le coup) ne peut décemment pas passer. Quant aux tablettes biométriques fournies par les Français de Safran, elles semblent avoir permis de bien comptabiliser les électeurs, y compris le million décédé entre les deux élections et les 5 millions de plus qui se sont inscrits sur les listes depuis 2013 (+36 % d'électeurs). La Cour de justice a donc décidé d'invalider l'élection qui va donc être réjouée dans quelques semaines. Kenyatta avait gagné avec un score de 54%, tout à fait honorable, mais pas non plus une victoire écrasante.

Comment changer les esprits

Cette élection — très "électronique" pose de nombreuses questions, dont celle de la transparence —impossible — des systèmes de comptabilisation informatiques des votes et autres gestion des résultats en mode "modifiables" [potentiellement à souhait]. Mais en amont, un autre système numérique a joué fortement sur l'élection, beaucoup plus puissant en termes de résultats : l'influence de Cambridge Analytica et ses procédés de ciblage des électeurs, de prévisions de l'opinion et de propagande politique.Cambridge Analytica — une ancienne agence d'influence militaire britannique, LCL, rachetée par l'ingénieur en intelligence artificielle et milliardaire Robert Mercer — est spécialisée dans les PsyOps (opérations psychologiques militaires) et a travaillé l'opinion kényane durant des mois. Sur Internet, puisque 88% de la population de ce pays est connectée. Cette élection a été, selon la presse kényane, la pire de toutes en termes de "fakes" : fausses informations, faux sites d'information, fausses rumeurs, faux événements, etc. Les emballements en ligne, relayés par les réseaux sociaux ont été permanents, avec quelques moments de propagande particulièrement inventifs. Rappelons le témoignage d'un ancien employé de Cambridge Analytica, parlant de l'activité de l'entreprise durant la campagne du Brexit :

"Psychological operations – the same methods the military use to effect mass sentiment change. It’s what they mean by winning ‘hearts and minds’. We were just doing it to win elections in the kind of developing countries that don’t have many rules."

Des opérations psy — les mêmes méthodes qu’utilisent les militaires pour effectuer des changements de perception de masse [sur des populations]. C’est ce qu’ils voulaient dire en parlant de « gagner les cœurs et les esprits ». Nous avons fait ça pour gagner les élections dans des pays en voie de développement qui ont établi peu de règles.

Une vidéo a eu un succès important durant la campagne, "Raila's Kenya 2020", et c'est un monument de perversion politique. Basé sur un scénario à 3 ans, décrivant donc le Kenya de 2020 si l'opposant au président — Raila Odinga — était élu, ce petit film d'à peine 1 minute 30 ressemble à un trailer de série post-apocalyptique. Il ne manque que les zombies de The Walking Dead pour compléter le tableau. La qualité de réalisation est toute hollywoodienne, comme chacun peut s'en rendre compte :

https://www.youtube.com/watch?v=o45NlqZXDXw&sns=em

Le cinéma au service de la politique-fiction d'influence de masse. Il fallait oser.

Les actions de Cambridge Analytica pour modifier l'opinion ne sont pas connues dans le détail, mais au vu des témoignages d'anciens salariés ayant travaillé pour l'agence de Bannon au moment du Brexit et des retours des journalistes kényans, tout semblait permis pour faire basculer l'électeur du côté Kenyatta, ou en tout cas pour le dégoûter de voter Odinga. Des campagnes numériques d'influence sur Facebook ont été menées, comme sur d'autres réseaux sociaux, la plupart du temps ciblées en partant des données personnelles des électeurs, que Cambridge Analytica ne manque pas d'acheter chez des data brokers ou de récupérer en masse. Phoning, emails personnalisés, blogs, sites d'apparence journalistique bourrés de faux articles orientés : la PsyOp "élection Kenya 2017" a tourné à fond. Menée tambour battant par une firme d'influence politique numérique qui se vante d'avoir fait basculer "les bon électeurs" vers Trump. Et d'un point de vue électoral pur, ce fut un succès. Aux Etats-Unis comme au Kenya.

Vous reprendrez bien un zeste d'info par les réseaux sociaux ?

 

 

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