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Reflets poursuivi par Altice : la liberté d'informer menacée

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par Antoine Champagne - kitetoa

Darmanin : la recherche du problème sécuritaire à tout prix

L'enquête GENESE va-t-elle remplacer une précédente qui ne « donnait pas satisfaction » ?

Le rapport d’enquête « Cadre de vie et sécurité » 2019 qui abordait les questions de "ressenti" de sécurité jusqu'ici, ne place pas la sécurité comme un problème important pour les Français. Est-ce pourquoi l'enquête GENESE est lancée ? Darmanin ordonne par ailleurs un audit en quelques jours sur « la situation du pays en matière de faits violents ». Une obsession ?

Gerald Darmanin - D.R.

Comme nous le faisait remarquer en commentaire un lecteur après notre article sur l'enquête GENESE, le rapport d’enquête « Cadre de vie et sécurité » 2019 abordait la question du ressenti des problèmes de sécurité et il ne s'agit pas d'une priorité pour les Français, loin de là. En 2019, lorsque le ministère de l'Intérieur interroge les Français sur ce sujet, la délinquance arrive en sixième position sur huit comme « problème le plus préoccupant dans la société française ». Loin derrière le terrorisme bien entendu, la pauvreté, le chômage, l'environnement ou la santé.

« La "préoccupation sécuritaire" hors attentats – mesurée comme la proportion de personnes ayant désigné la délinquance comme le problème le plus préoccupant de la société – est très peu influencée par les caractéristiques personnelles des répondants. Hommes ou femmes, quel que soit l’âge, le statut d’activité, le niveau de vie ou le lien à la migration, la proportion de personnes considérant la délinquance comme le problème le plus préoccupant de la société française est dans la moyenne, sauf parmi les étudiants et élèves où elle est plus faible (7% en 2019). Le lieu d’habitation en revanche impacte légèrement les réponses : les personnes vivant en Île-de-France, Centre-Val-de-Loire et Provence-Alpes-Côte-d’Azur ainsi que celles vivant dans les quartiers prioritaires de la ville placent plus souvent que la moyenne la délinquance en tête des problèmes les plus préoccupants. L’action de la police ou de la gendarmerie dans la société française en 2019 est jugée très satisfaisante ou satisfaisante pour 61 % des personnes âgées de 14 ans et plus vivant en France métropolitaine, peu ou pas du tout satisfaisante pour 31 %, les 8 % restant n’ayant pas d’opinion. Ces niveaux de satisfaction sont stables par rapport à 2018. »

Extrait du rapport d'enquête "cadre de vie et sécurité 2019"
Extrait du rapport d'enquête "cadre de vie et sécurité 2019"

Seul 10% de la population qui estime que la délinquance est un problème important ? Mince, cela ne colle pas avec la préoccupation principale de l'exécutif : faire de la sécurité le thème central de la campagne présidentielle en espérant très très fort qu'avec le bon discours sur ce sujet, il pourra ravir des électeurs au Rassemblement National. Comme si ce sujet et l'éventuelle réponse du gouvernement pouvait occulter la défiance contre le parti au pouvoir dans une tranche de plus en plus large de la population, comme si cela pouvait occulter la l'extrême-droitisation des discours, l'explosion des théories complotistes les plus farfelues et généralement diffusées et reprises par les sympathisant d'extrême-droite... Bref, un pari probablement perdu d'avance. Mais qu'importe, depuis Papy Voise, les politiques pensent qu'il est possible de gagner une élection en misant exclusivement sur ce sujet. Et certains veulent faire de la surenchère comme Gérald Darmanin qui trouvait Marine Le Pen « un peu molle » face à l’islamisme, dans un débat sur France 2.

Ce chiffre de 10% est sidérant. Si l'on ne s'informe que sur CNews ou BFMTV, si l'on n'écoute que les politiques, on pourrait croire que 80 à 90% de la population est concernée, puisque l'on ne parle que de cela. Existerait-il une fabrication médiatique d'un « problème » qui n'en serait pas un ?

Si l'on descend au niveau local, le chiffre reste le même : 10% des personnes interrogées estiment que la délinquance est le problème le plus important du quartier. Mais les sujets étant forcément différents, la délinquance passe en quatrième position.

Extrait du rapport d'enquête "cadre de vie et sécurité" 2019
Extrait du rapport d'enquête "cadre de vie et sécurité" 2019

« Entre 2007 et 2019, une personne sur six à une personne sur cinq considère que leur quartier ou leur village n’est concerné par aucun des problèmes listés dans l’enquête. Le classement des différents problèmes dans le quartier ou le village est très stable sur l’ensemble de la période couverte par l’enquête. Les dangers de la circulation sont loin en tête de ce classement. Ils sont désignés comme le problème le plus important de leur quartier ou de leur village, selon les années, par 21% à 24% des personnes âgées de 14 ans ou plus. La délinquance arrive, selon les années, devant ou derrière les transports inadaptés en 2ème ou 3ème position (sauf en 2008), dans des proportions allant de 9 % à 12 %. La pollution, le bruit et le manque d’animations sont cités chacun par 6 % à 11 % de la population et les autres items, manque d’équipements, environnement dégradé et mauvaise réputation par 5 % ou moins.

En 2019, 10 % des personnes âgées de 14 ans ou plus considèrent que la délinquance est le problème le plus important de leur quartier ou leur village. Cette proportion varie fortement selon les caractéristiques du lieu de résidence et aussi selon les caractéristiques personnelles des répondants. Elle est notamment plus élevée en Île-de-France, Pays de la Loire, Hauts-de-France et Provence-Alpes-Côte d’Azur. Elle augmente avec le degré d’urbanisation, de 4 % dans les communes rurales à 15 % dans l’agglomération parisienne. Dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV), 26% des habitants considèrent que la délinquance est le problème le plus important de leur quartier. Enfin, en lien avec les territoires où ils sont surreprésentés, la proportion de personnes désignant la délinquance comme problème le plus important du quartier est plus élevée parmi les personnes au niveau de vie modeste (13 %), les chômeurs et inactifs hors retraités (13 %-17 %) et les immigrés (13 %).

L’efficacité de l’action de la police ou de la gendarmerie en matière de lutte contre la délinquance dans le quartier est jugée très efficace ou efficace pour 48% des personnes de 14 ans et plus vivant en France métropolitaine, peu ,voire pas du tout efficace pour 21 %, les 31 % restant n’ayant pas d’opinion. »

Caramba ! Encore raté.

Mais que faire pour se mettre une histoire de problème lié à la sécurité sous la dent alors que l'enquête GENESE ne publiera ses premiers résultats qu'à l'approche de la présidentielle ? Peut être ordonner aux préfets et aux hauts responsables des forces de l’ordre de pondre un rapport en cinq jours sur un « état des lieux des faits de violence sur les cinq premiers mois de l’année » en prenant soin de fournir des chiffres précis, une « appréciation circonstanciée du développement de ces faits » et des propositions de « solutions de traitement (…) dans une perspective résolument interministérielle ». Le Monde qui révèle la teneur de ce courrier adressés aux préfets et patrons des forces de l'ordre, note que le délai est aberrant.

Les préfets et autre patrons policiers auront-il les moyens et le temps de produire des notes exploitables ? Iront-elles dans le sens voulu ? Au cas où, l'exécutif a visiblement décidé de communiquer sur ces sujets clivants et pas tout-à-fait au cœur des préoccupations des Français. Après avoir multiplié les textes sécuritaires et attentatoires aux libertés fondamentales (loi asile et immigration, sur la sécurité globale, loi sur le séparatisme), après avoir lancé une chasse au dahu avec « l'islamo-gauchisme », après avoir supprimé l’Observatoire sur la laïcité, l'exécutif annonce, et il est repris dans toute la presse, qu'il va s'atteler au « problème » de l'immigration. Le Figaro l'affirme (sans citer la moindre source) : « C'est l'un des thèmes forts du débat public », Emmanuel Macron a présidé une réunion sur l'immigration en présence de plusieurs ministres mercredi 9 juin. Selon un conseiller du Président cité par 20 minutes, qui n'avance aucun chiffre vérifiable à l'appui de cette affirmation, « le taux d’acceptabilité de l’immigration dans notre pays est de plus en plus bas ». En voilà un combo gagnant : la sécurité est au cœur des préoccupations des Français, parlons-en vingt-quatre heures sur vingt-quatre sur toutes les ondes et les immigrés sont un problème. Mais qu'est-ce qui pourrait déraper alors que les fanatiques d'extrême-droite appellent à un coup d'État, qu'ils font des appels au meurtre en vidéo sur Internet avec des armes et des simulacres d'exécutions, que le Covid et les confinement ont déclenché des épisode paranoïaques sans précédent ?

Ces apprentis sorciers sont dangereux pour la Démocratie.

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