Journal d'investigation en ligne
par Stanislas Jourdan

Augmenter la masse monétaire, oui mais pour qui ?

L'annonce de Mario Draghi de racheter massivement (mais sous condition) la dette publique des pays du Sud a créé beaucoup d'émoi parmi la presse allemande et autres blogueurs, et éditorialistes, qui s'inquiètent de l'augmentation catastrophique du bilan de la BCE. Pourtant lorsque l'on regarde de près les arguments invoqués, ils ne sont pas toujours justes... et leur dogmatisme évite de poser la vraie bonne question : à qui doit profiter la création monétaire ?

L'annonce de Mario Draghi de racheter massivement (mais sous condition) la dette publique des pays du Sud a créé beaucoup d'émoi parmi la presse allemande et autres blogueurs, et éditorialistes, qui s'inquiètent de l'augmentation catastrophique du bilan de la BCE. Pourtant lorsque l'on regarde de près les arguments invoqués, ils ne sont pas toujours justes... et leur dogmatisme évite de poser la vraie bonne question : à qui doit profiter la création monétaire ?

Rappel: la BCE ne peut pas faire faillite

En guise de rappel, j'expliquais dernier article sur Reflets pourquoi la BCE ne peut pas faire (comptablement) faillite. Manifestement, le mythe continue d'être asséné comme un épouvantail par certains. Ainsi, Philippe Herlin, blogueur de longue date sur la crise de la dette affirme sur son blog :

(...) la BCE encaissera la perte comme tous les autres détenteurs, alors que pour la Grèce elle était passé à travers. Vu la taille de son bilan, la BCE tombera automatiquement en faillite… à moins que les Etats actionnaires ne compensent la perte, et ils y seront obligés car une banque centrale en faillite fait tomber tout le système monétaire et financier. Et qui paiera ? Le contribuable, bien sûr. Mais cela, Super-Mario ne l’a pas expliqué.

Normal, Monsieur Herlin, ce que vous dites est faux (je vous invite à lire l'article indiqué plus haut). Mais passons, car ce point n'est pas majeur dans ma démonstration.

Création monétaire ! OMG !!?

Les chantres de malheur nous prédisent de l'inflation à deux chiffres, le chaos social et l'arrivée consécutive des martiens sur la Terre. Leur argument ? Rachat de dette = augmentation de la masse monétaire = inflation.

Rien que ce seul raisonnement est contestable car si on le suit à la lettre, il faudrait en conclure qu'il ne faut JAMAIS créer de la monnaie, puisque cela provoquerait forcément, automatiquement, irrémédiablement de l'inflation. Ce n'est bien sûr pas forcément faux, mais alors comment fait-on pour échanger avec de la monnaie ? Je veux dire : si créer de l'argent c'est le MAL, comment on fait pour le faire exister, cet argent ? Il faut bien que la monnaie soit créée à un moment où à une autre pour qu'elle circule dans l'économie. À moins que ces économistes ne défendent un système sans argent, mais j'en doute...

En fait, la masse monétaire n'est pas (et ne doit pas être) un stock fixe, sa taille a besoin de fluctuer en fonction des besoins de l'économie et de ses participants. Il faut voir la monnaie comme un flux.

Il est donc curieux que rien que l'évocation de la "création monétaire" hérisse autant de poils chez les uns et les autres. Ce sujet ne devrait pas être un tabou.

Et la planche à crédit ?

De plus, si l'utilisation de la planche à billet par les banques centrales fait autant jaser, pourquoi ne parle-t-on tout autant de la “planche à crédit" dont les banques privées ont usé et abusé ces dernières décennies et donc l'effet  inflationniste  haussier sur le prix de l'immobilier n'est plus à prouver ? (cf subprimes) Faudrait-il également rappeler que le cout du logement n'est pas pris en compte dans le calcul de l'inflation ?

Indice des prix de l'immobilier - zone euro (source: BCE)
Indice des prix de l'immobilier - zone euro (source: BCE)
Indice des prix de l'immobilier - zone euro (source: BCE)

Il est bien beau de revendiquer que les banques centrales ne doivent pas recourir à la création monétaire, mais encore faudrait-il, pour être cohérent, dénoncer également les abus des banques privées de leur usage du privilège de création monétaire dont elles disposent, et qui profite aux investisseurs immobiliers et riches épargnants plus bien sûr qu'à Madame Michu.

Quid du rabais sur les taux ?

Admettons néanmoins que l'inflation augmente suite à l'intervention prochaine de la BCE. Mais quid de la baisse des taux des bons du trésor ? On oublie en effet de rappeler que si les taux baissent grâce à la banque centrale, c'est aussi le coût du service de la dette qui diminue, autrement dit la quantité d'argent transféré du contribuable vers les investisseurs et créanciers étrangers, et autres personnes plutôt aisées, dans une forme de racket indolore bien propre à notre système capitaliste. Donc, ce que perd le pauvre petit contribuable d'un côté (par l'inflation), il le regagne d'un autre coté.

Mais bien sûr ce n'est pas ce qui se passera dans le cas présent puisque l’austérité restera la condition des rachats de dette. Mais encore une fois, ne disqualifions pas dogmatiquement toute intervention des banques centrales sous de mauvais prétextes.

Ce qu'il faut bien voir aussi, c'est que les interventions de la BCE ne font que contrecarrer les dysfonctionnements du marché monétaire de la zone euro. Cette intervention est à ce titre légitime. Si l'on part du principe que l'on s'interdit de faire défaut, alors les taux aussi élevés de la dette italienne ou espagnole sont absolument illégitimes. En effet, comme je le rappelais dans cet article :

  • soit la dette publique est effectivement risquée, alors un taux d’intérêt élevé est légitime, mais cela implique que le risque justifiant cette rente peut se réaliser. En d’autres termes, un Etat comme la Grèce peut tout à fait se mettre en faillite et ne pas rembourser ses créanciers.
  • soit on stipule que la dette souveraine n’est pas risquée (ce qu’ont présumé pendant trop longtemps les marchés, sans que cela ne soit inscrit nulle part dans des textes de lois !), auquel cas les taux d’intérêts élevés tels que le sont ceux de la dette des pays méditerranéens sont absolument illégitimes. Pourquoi ? Tout simplement car la prime de risque est alors nulle (la prime de risque étant ce qui justifie une partie du taux d’intérêt, en plus du taux d’actuariat). Dans une telle hypothèse, les taux devraient être capés à un certain niveau (+/- celui de l’inflation) , ou la Banque centrale devrait pouvoir prêter en dernier ressort à l’Etat. Mais en contrepartie, tous les moyens requis pour rembourser la dette seraient également légitime (austérités, privatisations etc).

Jusqu'alors, nous nous interdisions de faire défaut et de corriger les dysfonctionnements de la dette. Autrement dit, on donne le beurre et l'argent du beurre aux investisseurs. Mais étrangement, ceux qui s'insurgent contre l'intervention de la BCE n'évoquent que très peu ce dilemme, préférant défendre à leur insu le statu quo (qui les arrange bien?).

Alors peut être bien que l'intervention de la BCE est une mauvaise idée (je suis personnellement convaincu que le défaut est à la fois souhaitable et inévitable)... Mais des mauvais arguments pour justifier une bonne conclusion demeurent... de mauvais arguments.

Un vrai bon argument contre le QE

Maintenant, si vous voulez de vrais arguments contre le quantitative easing, jetez plutôt un oeil à cet article du Guardian qui nous indique que dans un rapport de la Banque d'Angleterre elle-même, celle-ci reconnait que sa politique de quantitative easing a profité aux plus riches :

La Banque d'Angleterre a calculé que la valeur des actions et obligations avaient augmenté de 26% (soit 600 milliards de pounds) suite à la politique monétaire, soit l'équivalent de 10.000£ par ménage du Royaume Uni. Mais elle ajoute que 40% des gains sont allés aux 5% les plus riches.

Remarquez donc bien que je ne m'enthousiasme pas de l'annonce de la BCE : tout va continuer gentiment comme avant puisque nous serons toujours les grands perdants.

Mais où est le vrai problème ? Le vrai problème est-il vraiment le gonflement du bilan de la BCE ? Où bien est-il plus précisément que cette création monétaire n'est pas affectée aux bons endroits, ne profite pas aux bonnes personnes ?

Autrement dit, et si on pouvait faire mieux, autrement ?

Renflouons les citoyens !

Imaginez par exemple que l'on utilise la planche à billet pour financer un revenu de base aux citoyens de la zone euro !! Plutôt que de verser le fruit de la création monétaire dans les comptes de trading des banques, la BCE verserait quelques centaines d'euros pas mois dans les dépôts bancaires des citoyens de la zone euro.

Prenez moi pour un fou si vous voulez, mais l'idée, si elle est hétérodoxe, n'en est pas moins sérieusement fondée. Et n'est d'ailleurs pas inconnue des hautes instances (au sein de la Banque d'Angleterre, par exemple). Jugez en cette tribune de Anatole Kaletsky sur le site de Reuters :

Une telle mesure est trop controversée pour qu'aucun décideur n'en parle publiquement, même si certains en ont discuté en privé. Plutôt que de donner l'argent fraichement imprimé aux traders, les banques centrales pourraient la distribuer directement au public. (...) Cela n'augmenterait pas la charge de la dette puisque ces versements seraient financés par la planche à billet, à un coût nul pour le gouvernement autant que pour les générations futures, au lieu de vendre des obligations à intérêt.

Donner de l'argent gratuitement peut paraitre trop beau pour être vrai, ou même largement irresponsable, mais c'est exactement ce que la Fed et la Banque d'Angleterre ont fait pour les banquiers et les traders des marchés monétaires depuis 2009. Diriger le QE vers le grand public ne serait pas seulement plus juste, mais serait également plus efficace.

Il ajoute plus loin :

Distribuer de l'argent au grand public était la seule réponse aux interminables récessions et pièges à liquidités qui unissaient Milton Friedman et John Maynard Keynes.

Le seul (vrai) problème ? Je l'ai trouvé dans cet article qui évoque également cette possibilité :

Bien sûr, si vous commencez à donner de l'argent directement aux gens, il se pourrait qu'ils finissent par comprendre que le système économique dans son ensemble est basé sur une drôle de monnaie... Et qui sait ce qui se passerait ensuite ?

Je vous laisse méditer...

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