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par bluetouff

Amesys, la justice et la morale

La récente ouverture d'une information judiciaire pour complicité de torture en Libye à l'encontre d'Amesys suite à la plainte conjointe de la FIDH et de la LDH a provoqué de nombreuses réactions dans la presse. Il était temps, il aura fallu quand même 7 mois entre la plainte et l'ouverture de l'information judiciaire.

La récente ouverture d'une information judiciaire pour complicité de torture en Libye à l'encontre d'Amesys suite à la plainte conjointe de la FIDH et de la LDH a provoqué de nombreuses réactions dans la presse. Il était temps, il aura fallu quand même 7 mois entre la plainte et l'ouverture de l'information judiciaire. A titre de comparaison, le Département d'État américain aura mis un mois pour faire condamner Bluecoat dans son rôle pour la repression numérique en Syrie que Reflets avait également révélé.

Évitons cependant de passer à côté de l'essentiel, car si l'ouverture d'une information judiciaire concernant les activités d'Amesys en Libye est une chose que l'on pouvait espérer, nous n'avons dans nos articles de cesse de répéter depuis des mois que l'existence même de tels systèmes visant à mettre sur écoute l'ensemble d'une population, produits par une entreprise française, est en soi déjà un scandale.

Produire une solution dont l'objet même est la surveillance de masse à l'échelle d'une nation, par ailleurs interdite en France... ça étrangement, ça ne semble pas émouvoir grand monde. Nous, si.

Vous avez dit complicité de torture ?

L'objet de l'information judiciaire ouverte est ce qu'il convient de qualifier d'un motif lourd, peu reluisant pour une entreprise française qu'on aurait préféré voir faire reluire des valeurs un poil plus républicaines auxquelles nous sommes attachés... genre les droits de l'homme et du citoyen, la liberté, l'égalité la fraternité, tout ces machins un peu plus poussiéreux et certes moins ludiques qu'un GLINT.

Non content de produire un système d'interception et d'écoute global dimensionné à l'échelle d'une nation, Amesys a vendu ses jouets au régime de Kadhafi, plus exactement, à Abdallah Al-Senoussi un criminel condamné par contumace en France en 1999 pour son rôle dans l'attentat du DC-10 d'UTA. En juin 2011 c'est un mandat d'arrêt international pour crime contre l'humanité, émis par la Cour Pénale Internationale, qui viendra parfaire le CV d'Abdallah Al-Senoussi. Accessoirement, le bonhomme est aussi beau-frère par alliance de Mouammar Kadhafi.

En soi, on peut considérer qu'avoir cette personne notoirement peu fréquentable en interlocuteur "client" quand on s'appelle Amesys et que l'on a de fait quelques relations bien placées dans le monde du renseignement... ou de quoi se payer un stagiaire capable de consulter une page Wikipedia, ça fait tout de même un peu tache.

La justice française nous dira si oui ou non Amesys s'est rendu coupable de complicité de torture en Libye, mais elle s'est déjà prononcée sur la culpabilité du client d'Amesys, Abdallah Al-Senoussi, pour un acte de terrorisme.

Pour fournir un tel système à Abdallah Al-Senoussi, il y a environ trois alternatives :

  • Être con.
  • Être dénué de tout sens éthique.
  • Servir d'obscurs intérêts d'une non moins obscure raison d'État

Attention, retenez bien la 3e alternative, car Amesys n'est évidement pas la seule concernée, si la justice passe au bon endroit, on devrait en retrouver des bouts sur les plafonds de l'Elysée.

La défense dite "spanou®"

La défense "spanou®", vous la connaissez tous, c'est celle d'un enfant pris la main dans le pot de confiture qui enchainera les mensonges pour faire porter le chapeau à son poisson rouge.

Celle d'Amesys est intéressante car elle s'est faite en 4 temps, elle est un véritable modèle du genre :

Temps 1 : l'amnésie

Quand en Juin 2011, Owni vient poser des questions concernant la Libye à Olivier Boujart, responsable de l’export chez Amesys, ce dernier semble frappé d'une amnésie et nie avoir connaissance d'un quelconque projet dans ce pays... et vous êtes ? Responsable de l'export ? c'est bien ça ? ... intéressant.

Temps 2 : le communiqué de presse

La rédaction de Reflets s'était délectée du communiqué publié par Amesys rédigé par la directrice de la communication de Bull, accessoirement fille de Gérard Longuet alors ministre de la Défense, qui poussera le cynisme jusqu'à recracher mot pour mot ce communiqué dans l'hémicycle en réponse à des questions de parlementaires pas dupes.

Tout le monde aura relevé l'argument clé : "le système a été détourné". Et on a l'explication du détournement dans le temps 3 de la défense d'Amesys.

Temps 3 : le stylo traqueur de pédophiles libyens

Encore une ritournelle dont nous sommes coutumier. Quand on cherche à restreindre les libertés d'une population, on a généralement deux bonnes excuses capables de faire avaler la pilule à la ménagère de moins de 50 ans :

  1. La pédophilie
  2. Le terrorisme

Alors certes, chez Reflets, on ne s'attendait pas à un effort imaginatif impressionnant de la part d'Amesys pour justifier l'injustifiable, mais quand même, de là à nous servir une caricature odieuse et insipide de ce discours mâché et remâché... La variante d'Amesys se situera simplement dans l'image du "stylo" qu'elle aurait vendu et dont elle ne saurait être tenue responsable des écrits qui en découlent... Ok, sauf que le stylo qu'évoque le directeur commercial d'Amesys dans cette vidéo a quand même servi à retranscrire l'ensemble des communications des 8 millions de pédo-terroristes internautes libyens. Un stylo de compet'... Sincèrement messieurs, celles là si vous la faite au juge, merci de la podcaster qu'on en rigole un peu nous aussi.

Nous le disions à l'instant en relatant le cynisme de Gérard Longuet lisant les communiqué de presse de sa fille en réponse à des questions de parlementaires, Bruno Samtmann nous apporte la réponse à la question à deux roupies :

Question : "Mais comment le stylo nationwide d'Amesys, dimensionné pour l'ensemble de la population libyenne, a t-il pu être détourné de son utilisation première qui est la traque des 8 millions de pédo-terroristes notoires libyens ?"

... le suspens est insoutenable ! Encore une question à laquelle nous espérons une réponse que la justice ne manquera pas de donner.

Réponse : il a été détourné car on nous avait dit que les 8 millions d'internautes libyens étaient des pédo terroristes... onsavaitpas®.

Temps 4 : "z'avez rien compris, on va vous expliquer"

Aujourd'hui, Amesys "conteste très fermement cette accusation" et "souhaite rapidement pouvoir informer le magistrat instructeur de la réalité du dossier". La presse c'est bien connu, ça comprend rien, les communiqués de presse, c'est vachement plus fiable. Puis ça ne suffit pas, on peut toujours menacer ses salariés. À la rédaction de Reflets, nous sommes, et c'est un euphémisme, plutôt perplexes concernant la ligne de défense d'Amesys. Cette ligne de défense, classique, est celle de personnes que nous commençons à avoir l'habitude de pratiquer.

Notre réalité à nous, après des mois d'enquêtes, c'est qu' Amesys a vendu un système dont l'existence même est une hérésie à un criminel qui n'a pas hésité à s'en servir contre sa population à des fins de répression de l'opposition politique. Le documentaire de Paul Moreira diffusé sur Canal+ il y a quelques semaines est tout bonnement édifiant sur la question.

Ah elle est belle cette république irréprochable !

La société a beau plaider un rapprochement diplomatique entre la France et la Libye, elle a tout de même fourni des moyens de repression, massifs, à l'échelle d'une population, dont les autorités libyennes ont usé, et surtout abusé. Si la diplomatie française consiste à fournir des armes de guerre électronique qu'on sait par définition applicables à l'ensemble d'une population, c'est bien que notre "République irréprochable" a un sérieux problème et qu'elle n'est plus en phase avec les valeurs qu'elle prétend défendre.

Amesys ne pouvait pas ne pas savoir. La présence, quelques jours à peine avant le soulèvement libyen, de la direction d'Amesys à Tripoli pour un "upgrade" du système à l'image de celui qu'elle a fourni au Qatar viendra certainement parfaire le décor.

 

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