Journal d'investigation en ligne
par bluetouff

Amesys : Abdallah Al-Senoussi, le boulet du Quai d'Orsay

Nous vous faisions part hier de l'arrestation d'Abdallah Al-Senoussi en Mauritanie en vous expliquant le rôle de "client" d'Amesys. Aujourd'hui, la France ainsi que la Cour Pénale Internationale ont demandé l'extradition d'Abdallah Al-Senoussi. C'est une nouvelle pour le moins intéressante car elle appelle à réflexion. Première question, existe t-il des accords franco-mauritaniens pour que la France puisse espérer traduire Abdallah Al-Senoussi devant la justice pénale française ?

Nous vous faisions part hier de l'arrestation d'Abdallah Al-Senoussien Mauritanie en vous expliquant le rôle de "client" d'Amesys. Aujourd'hui, la France ainsi que la Cour Pénale Internationale ont demandé l'extradition d'Abdallah Al-Senoussi. C'est une nouvelle pour le moins intéressante car elle appelle à réflexion. Première question, existe t-il des accords franco-mauritaniens pour que la France puisse espérer traduire Abdallah Al-Senoussi devant la justice pénale française ? Il existe bien un accord de coopération en matière de justice, daté de 1961, mais que vaudra ce dernier face à une Libye légitime pour récupérer l'un de ses ressortissants, ou face à la demande de la Cour Pénale Internationale qui a elle aussi fait sa demande d'extradition pour des faits de terrorisme et de crime contre l'humanité ?

S'il ne fait pas l'ombre d'un doute que la justice française veut Abdallah Al-Senoussi, ce dernier pourrait être considéré comme un cadeau un peu encombrant pour certains politiques. Abdallah Al-Senoussi avait récemment directement incriminé Nicolas Sarkozy dans une affaire de financements occultes de campagne pour les élections de 2007. Les accusations sont parfaitement claires, et comme nous allons le voir plus loin, de très nombreux éléments fournis par Mediapart, Owni, le Canard Enchaîné et Reflets (comme cet enregistrement des propos de Monsieur Horlait) tendent tous à confirmer une implication de l'Etat Français.

Traduit en justice pour l'attentat du DC10, Abdallah Al-Senoussi pourrait intéresser le tribunal d'Aix En Provence dans le cadre de son enquête préliminaire  faisant suite à une plainte de l'association Sherpa pour "atteinte à l'intimité de la vie privée d'autrui » (classée sans suite), puis d'une seconde pour "complicité de torture », déposée par la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH) et la Ligue des droits de l'homme (LDH).

Si vous n'avez pas suivi les précédents épisodes, sachez simplement, qu'Amesys, une entité du groupe français Bull, a vendu un dispositif d'écoute global, à l'échelle d'une nation, au régime de Kadhafi. Abdallah Al-Senoussi, comme l'explique fort bien Traqué, le reportage de Paul Moreira, en sa qualité de chef du renseignement militaire libyen, était le client direct d'Amesys, le chef de projet côté services libyens, la personne qui accusait bonne réception de chaque livrable, qui remontait les demandes fonctionnelles ou faisait part de son mécontentement quand quelque chose ne fonctionnait pas. C'est à "Monsieur Abdallah" que les intégrateurs français sur place rendaient des comptes... de quoi laisser songeur.

On peut donc sans grande peine intellectuelle s'interroger sur le bien fondé de vendre une telle arme à ce genre de personne, par ailleurs recherchée par la justice internationale... donc pas pour avoir dealé deux barrettes de shit dans un hall d'immeuble. Mais les remords, il y a toujours un moyen simple de les oublier, c'est avant tout une question de nombre de zéros.

"l'éthique, on l'avait laissé de côté".

Cette phrase est celle d'un technicien d'Amesys ayant opéré en Libye pour la formation des équipes d'Abdallah Al-Senoussi. Le système vendu par Amesys (brique logicielle), et par une autre entreprise française, un fabricant de routeurs que Reflets soupçonne fortement d'être Sagem.

Voir le document « SAGEM Confidentiel » sur Scribd

"SAGEM signe un accord avec CIVIPOL, reflétant la volonté des autorités des deux pays (France et Libye) de traiter le Contrat de gouvernement à gouvernement, CIVIPOL étant mandaté à cet effet par le gouvernement français. "

Le rôle de SAGEM dans le contrat entre la Libye de Kadhafi et Amesys mériterait que l'on s'attarde beaucoup plus sur la question mais reconstituer toutes les pièces de ce puzzle est un travail titanesque. Une chose est cependant certaine, c'est que ce fabricant de routeur comme le décrit Eric Horlait, pourrait nous apprendre beaucoup sur le montage qui a conduit à la vente d'une arme électronique.

« il y a un fabriquant de routeurs dont le nom apparaît pas moi je sais qui c’est qui a vendu les équipements à la Libye dans ces équipements de routeur ce fabriquant (…) qui est pas loin d’être une grande société française aussi (…) a mis les équipements de la société Amesys dont le but était d’écouter ce qu’il se passe, avec des mots clés etc … »

SAGEM pourrait être en outre l'UN des équipementiers français, non pas l'unique. L'équipementier dispose bien d'une business unit capable d'assurer l'élaboration de matériels pour systèmes critiques adaptés aux besoins d'un système comme Eagle. Il n'est cependant pas le seul, Alcatel, qui connait bien la région pour y avoir posé quelques tuyaux en est aussi parfaitement capable, voir sa gamme 7500.

Un contrat de gouvernement à gouvernement ?

On se doute bien que certains intégrateurs d'Amesys ne portaient pas la seule casquette d'admin système et réseau et qu'au moins certains d'entre eux avaient un lien plus ou moins direct avec les services de renseignement extérieurs français. Le Figaro révèlera d'ailleurs que la DRM (Direction du Renseignement Militaire) travaillait main dans la main avec les ingénieurs d'Amesys pour former les services libyens à l'interception.

Nous sommes entre 2006 et 2010, le ministre de la défense de l'époque c'est Michèle Alliot-Marie , puis c'est Hervé Morin qui lui emboitera le pas sur la période la plus intéressante, soit à partir du 18 mai 2007 ce jusqu'en novembre 2010. Est-il un seul instant possible que Michèle Alliot-Marie et surtout Hervé Morin n'aient pas été tenus au courant d'un contrat défense de plusieurs millions d'euros avec le régime libyen ? Un contrat "de gouvernement à gouvernement" portant sur de l'ELINT et du COMINT ?

Deal avec un terroriste pour chasser le pédophile... et inversement

Abdallah Al-Senoussi est très connu en Libye pour son oeuvre pas reluisante, notoirement coupable d'actes de torture ou de barbarie, comme le massacre de 1 200 prisonniers à Abu Salim ou encore pour avoir coordonné la répression dans le sang à Benghazi pendant le soulèvement libyen de février 2011. Il est cependant plus connu dans nos contrées pour son implication supposée dans l'attentat du DC10 UTA en 1989 qui couta la vie à 170 personnes, dont 54 français. On lui reproche d'avoir fourni l’engin explosif de l’attentat, donné les instructions et supervisé les opérations.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que "Monsieur Abdallah" ne pouvait pas être un parfait inconnu pour Amesys, pour la Direction du Renseignement Militaire, ou encore Hervé Morin, alors en poste au ministère de la Défense.

Quand Amesys s'explique devant la presse après de très longs mois de silence, l'entreprise admet avoir vendu son système à Kadhafi pour traquer le pédophile et le terroriste. Une situation pour le moins cocasse et un exercice de style très difficile pour monsieur Samtmann.

Encore plus intéressant, l'argumentaire du directeur commercial d'Amesys, qui nous explique que sa technologie a été "détournée" sera reprise quasi mots pour mots par Gérard Longuet dans l'hémicycle, un fait amusant quand on sait que c'est justement la propre fille du ministre de la Défense qui est directrice de la communication de Bull, maison mère d'Amesys.

Ultime pied de nez, Philippe Vannier, PDG de Bull et ancien PDG d'Amesys, l'homme qui a mené directement les négociations avec les autorités libyennes sera fait chevalier de la Légion d'Honneur, ce, pendant que le Wall Street Journal s'occupait de planter le dernier clou du cercueil de cette collaboration douteuse.

Plus qu'un deal, une affaire d'État

Le technicien d'Amesys interrogé par Paul Moreira dans son documentaire enfonce le clou :

“ c'est une opération typique, commandée par les services extérieurs français avec les services locaux : l’industriel qui vient faire l’opération apporte la technologie, mais derrière il y a un gros encadrement”  

... La boucle est bouclée, les pouvoirs politiques français ne pouvaient pas ne pas être au courant. Et au plus haut niveau, comme le démontreront vite les documents de Ziad Takieddine publiés par Mediapart. Ce n'était pas Amesys qui allait seule faire du business en Libye, la République l'accompagnait. Et avant 2007, l'homme qui incarnait la République dans les relations franco-libyennes, c'était le ministre de l'intérieur, Nicolas Sarkozy, secondé par son chef de cabinet Claude Guéant.

Dés 2004/2005, Amesys (alors I2E) recherche un partenaire stratégique capable de lui fournir une solution d'interception des communications électroniques. Il démarcha alors Qosmos, émanation du LIP6. Cette information nous est confirmée par Eric Horlait dans l'enregistrement que nous avons publié vendredi dernier. A cette époque nous ne savons pas encore si Amesys a des vues sur le marché libyen.

En Avril 2005 commence les (très nombreux) voyages de Ziad Takieddine entre Paris et Tripoli qui déboucheront sur une commission de 4,5 millions d'euros pour l'homme d'affaires, payée en toute illégalité par Amesys.

Ziad Takieddine aurait préparé la venue de Claude Guéant (alors chef de cabinet de Nicolas Sarkozy) à Tripoli, une visite "secret défense"qui aurait eu lieu à l'automne 2005 et Mediapart s'interroge justement sur un lien supposé entre cette venue et la commission de l'homme d'affaires. Claude Géant s'évertuera à nier énergiquement avoir pris part à de telles transactions. Mediapart révèlera que Claude Guéant a menti, publiant des correspondances qu'il aurait eu avec le ministre de l'intérieur libyen visant à “favoriser les relations entre la Grande Jamahiriya et la France dans le cadre de la sécurité intérieure et des coopérations décentralisées”.

Le contrat d'Amesys s'inscrit bien dans le cadre d'une coopération scellée entre les autorités françaises et libyennes, lors du voyage de Nicolas Sarkozy et Brice Hortefeux à Tripoli le 6 octobre 2006. On retrouvera d'ailleurs au coeur de ce petit voyage d'affaires, CIVIPOL, qui outre le fait qu'ils se la pètent un peu TMG...

... se décrit comme une agence de communication dont la vocation est de "promouvoir le savoir-faire du ministère de l'Intérieur français à l'étranger, au travers de missions d'audit, de conseil, d'assistance technique, et de formation."

Voir le document « VISITE DE CG 22 09 05 » sur Scribd

CIVIPOL, c'est aussi l'un des gentils organisateurs du Milipol, la petite sauterie annuelle qui se tient à Paris et à Doha, au Qatar.

Et kikikinogure le Milipol au Qatar à votre avis ?

Vous savez Doha, projet Finger chez Amesys  (jeu de mot maître Capello)... un Eagle opérant sur un trafic de 60 gigabits/seconde dont monsieur Vannier partait vanter les performances à monsieur Senoussi quelques jours à peine avant Benghazi. Ça valait bien une légion d'honneur non ?

En janvier 2006, Ziad Takieddine et Philippe Vannier, PDG d’i2e (futur Amesys), se rencontrent. Philippe Vannier est allors présenté comme “le principal fournisseur du ministère de la Défense pour ce qui est de l’interception des télécommunications”, que “les autorités françaises recommandent d’impliquer dans toutes les questions liées aux transmissions et à la sécurité en Libye”.

La suite, accablante, est déroulée par Jean-Marc Manach dans son ouvrage "Au pays de Candy" dont nous vous recommandons vivement la lecture.

"le 26 avril 2006, à 18h54, Bruno Samtmann signe en effet une feuille de calcul estimant le montant du matériel à livrer à la Libye à 39 973 000 euros.  A 22h27, Ziad Takieddine en enregistre une deuxième version, pour un montant total de 51 847 000 euros, soit 30% de plus... pour la même prestation."

Les millions de Takieddine ne seraient-ils qu'une partie de ceux que Mediapart pointe du doigt comme ayant servi au financement présumé occulte de la campagne de Nicolas Sarkozy de 2007 ?

Si monsieur Senoussi dit vrai, et sur ce coup il y a de fortes chances qu'au moins une bonne partie de ce qu'il dit soit vraie, il y a probablement quelques hommes politiques en France qui n'ont strictement aucun intérêt à ce qu'il soit extradé chez nous. La demande d'extradition d'Abdallah Al-Senoussi par l'Etat français a très peu de chances d'aboutir, c'est probablement pour cette raison que la France s'est empressée de la demander.

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