Merci M. Excel d’avoir si bien précarisé le métier de journaliste…

Fort heureusement, la presse est une sorte de contre-pouvoir et quand les gouvernements ou des dirigeants peu scrupuleux ont tendance à jouer avec le droit du travail, elle est là, sur son cheval blanc, prête à défendre la veuve et l’orphelin.Les exemples sont nombreux. Ici, chez Libération, là chez Le Point ou encore ici sur le site du Monde.

Mais de là regarder ce qu’elle même fait en termes de « rationalisation des effectifs », de précarisation, de recours aux stagiaires, aux petites mains esclaves, aux salaires balancés avec un lance-pierre par des pinces de première bourre, il n’y a plus personne.

Les plus vieux doivent se dire « comment en est-on arrivé là » et les plus jeunes, « est-ce que ça a toujours été comme ça ?« .

La situation actuelle est terrible. Les rédactions ont été réduites au delà du raisonnable. Chaque journaliste est tenu d’être « pluri-media ». Il doit savoir enregistrer et monter un son, des images, écrire un article pour le support papier et un autre pour le site Web, moins long, mais différent. Les journalistes doivent désormais cumuler plusieurs métiers qui étaient auparavant bien distincts. On leur demande désormais de faire la mise en forme eux-même (les secrétaires de rédaction sont une espèce en voie de disparition) dans des maquettes préfabriquées. On leur demande désormais de corriger eux-mêmes leurs fautes de français ou d’orthographe et du coup, adieu les correcteurs qui permettaient aux journaux d’avoir un niveau de français parfait, d’homogénéiser les articles. Un correcteur chaque jour au Monde.fr pour relire tout ce qui s’y publie… Pour les plus vieux d’entre nous, c’est aberrant. Pour les messieurs Excel qui dirigent désormais les entreprises de presse, c’est sans doute déjà trop.

Comment peut-on espérer produire des articles à valeur ajoutée lorsque l’immédiateté est privilégiée par dessus tout, qu’il y a de moins en moins de journalistes spécialisés (il faut savoir tout faire), que les services de documentation ont quasiment disparu des journaux.. On en passe.

Avec la fin des patrons de presse et le rachat de tous les titres par des patrons d’industrie, sont arrivés à la tête des journaux des messieurs Excel. Ils ont pris le pouvoir. Tout le pouvoir. Voyez-vous, une entreprise de presse est particulière. Elle a deux têtes. Un patron qui tient les cordons de la bourse, supervise tout le bousin (abonnements, pub, paye, etc.) et un autre qui dirige les journalistes. Ce dernier, le directeur de la rédaction, avait, par le passé, un fort pouvoir au sein de l’entreprise et sa voix était écoutée par l’actionnaire. C’est de moins en moins le cas. Les messieurs Excel ont pris le pas. Ils rabotent partout, tout ce qu’ils peuvent. Et surtout, ils mettent dans des cases ce qui ne peut pas l’être. Souvent, ils sont aidés pour cette tâche par les directeurs des rédactions, ce qui n’aurait pas été le cas il y a vingt ans.

Prenons un exemple vécu. Il y a des années, détaché de la rédaction pendant deux ans, je travaillais en binôme avec le patron qui tenait les cordons de la bourse. Un jour, il m’annonce fièrement avoir compté le nombre de feuillets (un feuillet = 1500 signes) écrits par chaque journaliste de la rédaction durant les quinze jours écoulés. Il pensait avoir une vision claire de la « productivité » de chaque journaliste. Je lui ai rétorqué qu’il était sans doute préférable qu’un journaliste n’écrive rien pendant 15 jours et sorte un scoop sur deux feuillets plutôt que de le voir pondre 30.000 signes de brèves copiées/collées de l’AFP chaque jour. Plus ouvert que les patrons d’aujourd’hui, il a très bien compris ce que je lui expliquais.

Aujourd’hui, les messieurs Excel privilégient l’usage intensif de pigistes qui sont dans une situation particulièrement précaire. Ils sont remplaçables, leur armée étant infinie, ils sont sous-payés et ne coûtent pas cher à l’entreprise, contrairement à un journaliste embauché.

Le pigiste, qui doit être un VRP de ses propres sujets (c’est très lassant) est généralement mal considéré par ses collègues en place dans la rédaction. En outre, il doit se plier à tous les désirs de la rédaction et fournir ce qu’on lui demande. Sans quoi, pas de sujet vendu, pas de sous.

Si monsieur le baron veut bien se donner la peine…

Si les journalistes se sont grandement précarisés, à l’extérieur, mais aussi à l’intérieur des rédactions, il y a une petite partie d’entre eux, qui ne se précarisent pas et qui ne se précariseront pas : les barons. Où que l’on porte son regard, il finit toujours par tomber sur des 99 et… des 1%…

Le 0,1% du 1%  a été au centre de plusieurs articles ces derniers temps. Ils sont les « commentateurs » multi-casquettes, les « éditocrates« , présents sur toutes es antennes de télévision, dans toutes les radios, dans tous les salons, y compris les cercles très fermés où ils côtoient les grands patrons d’industrie, les grands banquiers, avec un mélange des genres assez pervers.

D’autant que ce qu’ils ne semblent pas percevoir, c’est que ce 1% là, qu’ils fréquentent, les considère comme des chiens de paille.

Ces barons du journalisme savent tout sur tout. Ils ont un avis sur chaque chose et peuvent le donner à la moindre demande d’un confrère en mal d’illustration d’un sujet.

Ils peuvent faire un éditorial sur Nietzsche le lundi, sur les effets du quantitative easing de la Fed le mardi, sur la fonte des glaces le mercredi, sur le Boson de Higgs le jeudi, sur les petits secrets politiques du président socialiste ET sur ceux du patron de l’UMP le vendredi, sur le « bug » de Facebook le samedi et… Le dimanche ? Non, le dimanche ils ne se reposent pas, comme ce flemmard de Dieu. Eux, ils vous pondent un ou deux feuillets sur le salafisme dans l’Islam, la chrétienté menacée et le judaïsme pris en otage au milieu.

Ces barons ne sont pas précarisés, merci pour eux. Les messieurs Excel les ont « oubliés » dans leurs coupes. En revanche, ils refusent de dévoiler leurs salaires. Eh, Oh, on a encore le droit à un peu de vie privée dans ce pays, non ?

Ce qui est étrange, c’est que ces barons sont là depuis votre naissance. Dans leur grande majorité.

Vous les avez toujours connus. Depuis tout petits, vous voyez leurs têtes, entendez leur voix doucereuses ou accusatrices. Ils font partie du paysage et n’en disparaîtront que le jour de leur mort.

Le souci de cette baronnie, c’est qu’elle dirige les grands media. Mais pas en toute transparence, ni en toute indépendance.

Dans son édition du 29 juin 2011, le Canard Enchaîné révélait que le gratin de la presse française bronzait aux frais de Ben Ali lorsque celui-ci dirigeait la Tunisie. Et de citer Michel Schifres (Figaro), Etienne Mougeotte (Le Figaro), Jean-Claude Dassier (LCI), Nicolas de Tavernost (M6), Christian de Villeneuve (Paris-Match, JDD), Dominique de Montvalon (Le Parisien), Alain Weil (RMC BFM TV), François Laborde (France 2).

Dans le temps, les journaux américains refusaient d’envoyer un journaliste sur un événement si le déplacement était payé par l’organisateur. La démarche étant strictement inverse de celle de la plupart des rédactions françaises…

Ce genre d’état d’esprit ne peut mener qu’à de dramatiques compromissions nuisant à la sincérité de l’information transmise aux lecteurs/auditeurs/téléspectateurs.

Mais ce n’est pas demain la veille que les 99% des rédactions ou que les 100% des lecteurs feront la révolution. Les barons sont tranquilles.

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Auteur: Antoine Champagne - kitetoa

Dinosaure du Net, journaliste à ses heures. A commis deux trois trucs (Kitetoa.com, Aporismes.com et Reflets.info).

22 thoughts on “Merci M. Excel d’avoir si bien précarisé le métier de journaliste…”

  1. Eh oui, triste constat. Mais une fois encore, on en parle parce qu’il s’agit de journaliste, remparts de la démocratie (tu parles), gardiens de la libre expression (ben voyons), etc.

    Mais les M. Excel sont partout, cet article est aussi vrai pour quasiment n’importe quel job de n’importe quelle boîte. Jusqu’au 1% qu’on retrouve presque partout aussi. Et en politique de même, bien que ce ne soit pas un métier contrairement à ce que bon nombre de politiciens semblent croire.

    Les M Excel sont formés dans des écoles de commerce, dont le programme d’enseignement n’est pour ainsi dire pas contrôlé. Ils n’y apprennent rien, et sûrement pas à écrire dans un français correct, à part une chose capitale: le langage spécifique de leur corporation. Et comme ils utilisent les mêmes mots, cela leur permet de se reconnaître et de se coopter dans les entreprises, car ces mots véhiculent l’illusion de la compétence.

    Ils ont mis le monde en coupe réglée, détruit le véritable esprit d’entreprise, instauré un soupçon général de conflit d’intérêt, tué l’intégrité, la déontologie et l’éthique.

    Aucune réforme ne les arrêtera, ce temps est passé.

    Alors ? Dans la presse comme ailleurs le constat est bel et bien le même. Mais mis à part hacker leur boîte mail et exposer les preuves de ce qu’on sait déjà, on fait quoi ?

    1. En ce qui concerne les Mrs Excel des medias

      On refuse de bosser pour eux, mais bon faut bouffer et on ira dans le privé scribouiller pour un autre Mr Excel ( qui paiera sans doute mieux que celui des médias)

      On leur met les syndicats au Q pour qu’ils respectent les conventions collectives, payent des salaires et pas des DA aux pigistes ( sinon adieu la Kârte de Presssss)

      On les vire mais faudra se cogner le boulot à leur place. On fait des médias en SCOOP par exemple

      De façon plus général au delà de la sphère média

      – on éradique Excel (mais tous ceux qui s’en servent pour gérer leurs petite boâtes vont pas être contents)

      – on éradique les Mrs Excel, tous, de préférence avant qu’ils ne rentrent dans leurs zécoles, comme ça ça dissuadera les autres

      – on n’oublie pas de les ignorer superbement et de rire à leurs dépens, sinon ils ont vraiment tout gagné.

  2. « Quand on restructure, on dégage. On prend un fichier Excel. On met des noms. Des gens que vous ne connaissez pas, donc c’est pas très grave. On s’en fout, d’accord ? »
    Extrait du documentaire « L’initiation » de Boris Carré et François-Xavier Drouet, 63mn, 2008. Le Plan B et C-P Productions. Détails

  3. Bah… Y a pas que M. Excel dans l’histoire. Pour vendre les idées de M. Excel, et parce qu’un tableau c’est moins corporate qu’un beau graphique, tu as aussi besoin de M. Powerpoint :D

    Il en fait des ravages, lui aussi…

  4. Il y a tant à dire sur le précariat des pigistes, sur l’éthique floue, y compris des journaux engagés qui disent vouloir défendre les précaires, sur l’éternel fossé entre ce qu’on dit et ce qu’on fait, entre la théorie et la praxis.

    Mais il y a pire statut dans la presse, c’est celui des correspondants locaux. Ils sont défrayés et non payés en piges, selon des barèmes misérables (genre 100 euros une demie ou une pleine page), et de façon à ne pas pouvoir obtenir une carte de presse.
    Voici ce qu’en dit l’un d’eux, qui m’avait contacté.

    « 35 000 CLP œuvrent quotidiennement en PQR plusieurs milliers sont en fait des journalistes dissimulés, donc exploités. Travail dissimulé, détournements de statuts, dénis des droits élémentaires (travail, auteur…) précarité soigneusement cultivée au
    détriment d’une profession, les journalistes dissimulés derrière le statut de Correspondants Locaux de Presse sont superbement ignorés par la
    profession. « Collègues » et syndicats, compris. Les directions des titres (ndla dont on sait à qui ils appartiennent et la manne publicitaire et de subsides officiels dont ils se gavent) se frottent les mains. »

    Son blog
    http://unepressequotidienne.hautetfort.com/

    http://corres72.hautetfort.com/

    1. En effet. Pour tout te dire, j’espérais un peu que ces articles allaient permettre aux langues de se délier un peu via les commentaires.

      Au delà de la pécarisation des pigistes, il y a de plus en plus de sociétés de presse qui payent sous forme de presta plutôt qu’en piges. Et tant pis pour le métier, les cotisations, la carte de presse, toussa toussa.

      Il va aussi falloir que j’aborde le cas du droit d’auteur si cher aux geeks..

      D’ailleurs : appel à témoin, je cherche des clauses de contrats récents dans des gros groupes de presse sur l’abandon des droits par les journalistes.

  5. Le premier commentateur le dit très bien : l’économie de droit privée fonctionne comme ceci et ça date pas d’hier…

    La question me semble donc être : comment introduire un contrôle démocratique dans le bouzin ?

    Bouzin qu’on ne va pas mettre sous contrôle de l’état parce que ça donnerait un peu trop de pouvoir à ces messieurs en col blanc …

    Et puis d’ailleurs, à qui ça doit « appartenir » une entreprise ?
    Après tout, une entreprise se sont des gens qui travaillent de manière coordonnée sur des outils de production.
    Qui peut être « propriétaire » de ça ?
    Est-ce que la notion de propriété s’applique dans ce cas-là ?

    Si je fais un parallèle avec les mairies par exemple.
    Une mairie ce sont aussi des gens qui travaillent de manière coordonnée sur des outils qui leur servent à produire l’organisation et l’entretient de la commune.
    A qui ça appartient une mairie ?

  6. C’est tellement ça. On s’y croirait… Et en effet, il y a, en plus, la situation des correspondants qui perdure depuis longtemps et dont une partie fait le travail de journalistes. La dernière des « patrons » de presse étant d’externaliser encore plus cette production d’info en les poussant vers un statut d’auto-entrepreneur.

    Et c’est à dessein que j’emploie « production d’info » car c’est bein la logique des nouveaux actionnaires/patrons qui n’ont pas vraiment d’autres projets d’entreprise ou ambition éditoriale que des courbes et chiffres…

    On pourrait aussi évoquer les tensions actuelles sur les questions de droits d’auteur et de mutualisation de contenus pour finir ce tableau de fossoyeurs qui, en ayant pour seul souci la rentabilité, vont finir de tuer les jouets qu’ils se sont offerts. À moins que leur but soit encore moins avouable : mettre les rédactions hors d’état de « nuire » et juste capables de balancer à jet continu une information de flux et de buzz, de racolage et de vide afin que les questions qui fâchent passent au second plan…

    Bref, en 20 ans d’une situation délicate, la dégradation à été constante. Bon nombre de journaliste restent salariés (ceux qui ont echappé à la precarité) de leurs entreprises pour raisons alimentaires mais ils ont bien compris que ce n’est pas dans les formes de cette presse là que pourra revivre une Info de qualité et qu’ils pourront exercer le métier pour lequel ils ont pu croire avoir signé…

    Arf, j’ai fait long là, je vais être coupé par la rédac chef :D

    (Excellente aussi la description de l’évolution des directeurs de rédactions ;-))

  7. Personnellement et dans le secteur industriel, c’était des Monsieurs Multiplan … Ils n’avaient pas de portables, mais se préoccupaient déjà de gains et de réorganisations, on ne parlait pas encore de productivité ni de compétitivité. Costumes sombres et gueules d’enterrement de rigueur.. Quelques-uns sont ressortis en courant des ateliers, mais la boite a fini par fermer…

    Sinon côté journalisme, qu’en est-il du « journalisme » automatique, soit la création d’articles automatiques à partir de sources diverses. J’avais vu la dessus les travaux d’un labo concernant la rédaction automatique d’articles sportifs

    Sur l’aspect automatique (on s’éloigne du journalisme), cet article de thatsmathematics présente une publication générée automatiquement, proposée à la publication dans une revue réputée?? qui l’a acceptée après relecture (sous réserve de confirmation, mon anglais étant ce qu’il est…) : http://thatsmathematics.com/blog/archives/102
    Mathgen, l’outil de génération automatique d’articles mathématiques , inspiré de scigen générateur d’articles scientifiques aléatoires.

    1. La génération d’information par des robots me semble une idée tout aussi pertinente que la gestion des achats et des ventes sur les marchés par des machines. Je vous laisse lire la saga « High Frequency Trading ».

  8. Quid des messieurs PowerPoints?

    Ces « managers » qui ont découvert PowerPoint et demandent de produire à tort et à travers des documents sur ce support parce-que ça fait « corporate » le PowerPoint…

  9. Pas très étonnant, non. Ils sont issus des 1%. 1% qui ont une conscience de classe aigue, un patrimoine, de l’entregent qui font qu’ils demeurent, maintenus par leurs pairs au postes de direction, de faiseurs d’opinion. C’est la même logique de pouvoir et de profit qui fait qu’un patron débarqué se verra réembauché à un poste similaire, ou confortablement retraité. C’est encore dans un processus homologue qu’on voit un politique qui passe par la prison, revenir et être nommé à la téte des élus de son département de l’Isère…

  10. « Comment peut-on espérer produire des articles à valeur ajoutée lorsque l’immédiateté est privilégiée par dessus tout » Tu m’as fait plaisir !
    Mais il faut ajouter à ça, le boulot d’huissier, quand t’es pigiste, celui de commercial pour arriver à vendre des sujets et être cameraman-monteur-preneur de son quand tu bosses pour le web en plus de l’écrit, la relecture, la mise en page, la correction…
    Rémy Brica… Nous manque plus que le moineau sur l’épaule…

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