Maroc : vous avez dit social ?

Le 20 mars 2011, de nombreux marocains manifestent pacifiquement dans les principales villes de leur pays. Ils répondent à l’appel du « mouvement du 20 fevrier », soutenu par plusieurs associations et partis politiques, pour demander des réformes politiques et exprimer des revendications sociales et économiques.

Les marocains ne demandent pas le départ de leur roi. Quand ont les croise dans les rues françaises, beaucoup lui apportent leur soutien, le décrivent comme un réformiste. Les slogans confirment cette tendance. Ils appellent à « Un roi qui règne et ne gouverne pas » ou encore à « l’équité sociale, au droit à une vie digne et une citoyenneté entière ». Les manifestants s’élèvent avant tout contre « le système », contre le poids des courtisans dans la politique économique du royaume, contre les élites cooptées, contre les passe-droits… Driss Ksikes, directeur de la revue Economia, et observateur attentif de la scène marocaine, y voit « une bataille pour le renouvellement des élites ».

Hier, à Rabat, un panel de personnalités nationales et d’acteurs de la société civile ont publié un « Communiqué  sur le changement que nous voulons ». Ils y décrivent les principales revendication du mouvement. Ils appellent le roi a mettre en place les réformes qu’il a promises lors de son discours du 9 mars.

Il y a un an, je voyageais dans les pays du Maghreb et du Moyen-Orient.  Je passais ainsi plus d’un mois à sillonner le Maroc en long, en large et en travers, monté sur un vaillant camion Mercedes.

Voici ce que j’écrivais à l’époque :

 

12 Décembre 2009

Parti de Algeciras, le ferry se dirige résolument vers les côtes africaines.

A bord, le Mercedes sprinter 313 frémit d’impatience. Il faut dire qu’il attend ce jour depuis longtemps. « Là-bas on nous reconnait à notre vraie valeur »« Nous serons bien accueilli, beaucoup de mes frères ont émigré là-bas »… Sans trop rechigner, nous avons acceptés de l’accompagner dans ce pèlerinage et nous voici tout trois en route pour le Maroc.

Pour nous aussi, français et occidentaux, le Maroc exerce une attraction certaine.

Comparé à un Moyen-Orient en instabilité permanente, à l’Algérie et ses foyers d’islamisme ou à ses voisins du Maghreb dirigés par des personnalités hautes en couleurs à la tête de partis monolithiques, le royaume offre l’image d’une société apaisée, d’un multipartisme et d’un jeu démocratique de bon aloi, d’une presse libre. Le roi a su se réconcilier avec la société en reconnaissant et indemnisant les victimes des « années de plomb ». Il a su faire preuve de courage politique en accordant, en 2004, aux femmes marocaines de nombreux droits. La monarchie est résolument moderne, tournée vers l’avenir.

Mais alors, pourquoi Wikipédia persiste-il à affirmer que le Maroc n’est classé que 130 sur 182 pays a l’indice IDH (Indice de développement humain) ? Et qu’il a perdu 3 places en 2009 ? Qu’il est à la traîne de tous les pays du Maghreb, excepté la Mauritanie ?

Creusons un peu plus…

La « Mo Abraham Foundation« , fondation établissant un indice de bonne gouvernance, place le Maroc trentième sur les 50 pays d’Afrique, derrière la Tunisie, l’Égypte et l’Algérie. Pas reluisant…

14 décembre 2009

Peut-être était-ce le fait d’avoir conduit durant la journée sans manger ? D’avoir du maintenir nos esprit affutés sur ces routes où transitent camions surchargés et piétons, ânes et vendeurs à la sauvette ? Était-ce la peur de l’infraction qui nous avait guettée a chaque rond-point, nous obligeant à adopter une allure d’escargot pour ne pas tomber dans les filets de ce policier se pourléchant les babines à l’idée de verbaliser deux touristes ?

Peu importent les excuses ! L’erreur était de taille… Un Mac Tasty goût Méchoui juste avant d’être invité par une famille marocaine ! Comment expliquer que l’on a plus faim devant des montagnes de crêpes, de gâteaux..

« Mangez , Mangez… Ce n’est rien tout ça… Il ne s’agit que de casser l’appétit avant le vrai repas »

Par bonheur les repas sont précédés de discussions au salon, que les invitées rejoignent peu à peu. Et lorsque le sujet bascule sur la politique marocaine, je me rends compte que celle-ci m’est totalement étrangère. Nos hôtes répondant avec patience à nos questions et nous livrant leur vision, je commence à prendre conscience de l’importance des 10 dernières années pour le pays.

Le 30 Juillet 1999, Sidi Mohammed, vingt-troisième monarque de la dynastie Alaouite, descendant de Hassan II est intronisé roi du Maroc et devient ainsi Mohammed VI. Son père lui laisse un royaume uni et structuré, une classe politique domestiquée, un trône solide. Mais le royaume souffre de disparités sociales et d’inégalités criantes. Et l’image de la monarchie, en interne comme a l’international, est ternie par la violence politique extrême des années de plomb.

Dès le départ, Mohammed VI est étiqueté roi démocrate. Il ne tardera pas à limoger Driss Basri l’encombrant ministre de l’intérieur, exécutant des basses oeuvres de son père, et à autoriser le retour d’exil d’Ibrahim Serfaty, le plus célèbre des opposants de son père. Auréolé de son surnom de « Roi des plus démunis », il promet de moderniser le pays et de se rapprocher de son peuple.

Dès 2002, ignorant le résultat des urnes, le roi cède a la tentation d’un gouvernement technocratique et nomme Driss Jettou premier ministre. Celui ci aura à charge de mettre en œuvre la politique de grands chantiers que le roi veut pour le royaume. Industrie, tourisme, infrastructure chaque secteur va bénéficier de son plan.

En 2004 est lancée la construction de Tanger-Med, un port en eau profonde aux portes de l’Europe. Il sera achevé en 2007 et permettra de désenclaver le nord du pays. Le rythme de construction d’autoroutes s’accélère. De 10 km par an sous Hassan II il atteindra 160 km par an en 2009. Bientôt le chemin de fer n’échappera pas à la règle. En 2004 est lancée la construction d’une ville nouvelle à quelques kilomètres de Marrakech : Tamansourt. Elle devrait conter 88 000 unités de logement et serait destinée à accueillir les populations issues de l’exode rural qui s’entassent aux abords des grandes métropoles dans des conditions parfois alarmantes.

C’est de ces banlieues que sont issus les terroristes qui ont frappés Casablanca le 16 mai 2003. Une image a l’exact opposé du Maroc moderne voulu par le roi. Peut-être une prise de conscience ?

Le 18 mai 2005 le roi s’adressera a la nation. Dans un discours phare, il annoncera la création de l’INDH (« Initiative Nationale pour le Développement Humain »), reconnaissant ainsi que la problématique sociale constitue « le défi majeur à relever pour la concrétisation de notre projet de société et de développement. »

22 décembre 2009

Lorsque nous arrivons dans les baraquements, une bouilloire est rapidement mise sur la plaque chauffante et 10 minutes plus tard nous avons un thé entre les mains. L’hospitalité à la marocaine…

Notre première visite a été pour le chantier. La réalisation est superbe, Le travail accompli impressionnant. Ils nous narrent différentes anecdotes ayant émaillé le chantier, nous montrent leur touche personnelle, les photos qu’ils montreront à leurs enfants… Ils sont fiers de leur travail, de leur entreprise.

« Maintenant vous devez voir l’autre face de la médaille. »

La pièce n’excède pas 12 m2. Nos hôtes ont doublés les murs avec des cartons pour lutter contre les courants d’airs, qui l’hiver venant, se font de plus en plus froids. L’installation électrique est sommaire. La plaque chauffante, servant aussi de radiateur, se branche grâce à deux fils dénudes. Le toit de tôle n’empêchant pas la pluie de s’infiltrer, des flaques se forment au sol et se rapprochent dangereusement de la prise qui grésille et fume à intervalles réguliers. Le mobilier est composé de deux lits faits de bric et de broc de chaque coté de la pièce, d’une petite table centrale et d’une télé de récupération, diffusant en continu clips, séries, films et news. Autour des baraquements, le terrain est un vrai capharnaüm ou s’entassent, pêle-mêle, engins et matériaux de construction, conteneurs… Certains ouvriers n’ayant pas pu accéder à un logement ont dû se construire une tente de fortune. Les latrines, elles, trônent au milieu d’un tas d’ordure datant de plus d’un an. Et leur état laisse grandement a désirer…

La croissance dont jouit le Maroc depuis quelques années ne bénéficie pas à tout le monde. Certes le chômage a été endigué par la politique de grands travaux(4). Et un nouveau tissu entrepreneurial commence à se mettre en place. Mais derrière la modernisation de l’outil économique et des entreprises, les anciennes pratiques ont la vie dure. L’atout que représente une population importante de travailleurs bon marché est essentiel pour les différents secteurs (tourisme, construction…). Les normes de travail sont peu respectées, la législation elle-même laissant une grande liberté aux employeurs. La dernière revalorisation du SMIC a eu lieu en 2005 à 9,66 dirham de l’heure et elle a fait l’objet de nombreuses critiques de la part des syndicats. Pendant ce temps-là, le coût de la vie explose, en particulier celui des produits alimentaires et du logement. Les régions les plus touchées étant celles à fort potentiel touristique ou celles accueillant de plus en plus d’européen, attirés par le cout de la vie et les avantages fiscaux consentis par le gouvernement (Marrakech, Taroudant, etc.).

La politique sociale, quand à elle, ne fait plus guère illusion. L’INDH annoncée en grande pompe par le roi le 18 mai 2005 est actuellement remise en question (1). Malgré des moyens initiaux importants et une réelle volonté politique, cette initiative s’est peu a peu transformée en un concept fourre-tout. Sans réelle coordination centrale, de nombreux acteurs locaux s’en sont emparés comme d’un faire-valoir, comme d’un outil de communication. Sans réelle coordination avec les autres chantiers du gouvernement, les projets subventionnées à la va-vite sans réelle vision d’avenir ont perverti l’idéal initial de cette initiative : le développement humain.

3 janvier 2010

« Vous n’êtes pas les seuls français ici… Saviez vous qui était là hier soir ? Jacques Chirac !! ».

Décidément ! Sarkozy a Marrakech… Jacques Chirac a Taroudant.. Nous sommes suivis !

Nous somme installés en terrasse d’un café typique de Taroudant et notre interlocuteur nous as abordé dans un français parfait. Lui aussi connait bien la France et y travaille depuis 30 ans sur des chantiers à Perpignan. Heureux de croiser des compatriotes, il ne nous laissera pas repartir sans nous conseiller sur le vrai prix des choses, et sans nous offrir le thé, pivot de la convivialité marocaine.

Taroudant est une petite Marrakech. A taille humaine, plus tranquille que la capitale du tourisme marocain, c’est un lieu idéal pour faire une pause dans les visites et pour observer la vie marocaine… Idéale aussi pour prendre le temps de faire une petite revue de presse…

Pour beaucoup, les célébrations des 10 ans de règne de roi ont été aussi l’occasion de faire le bilan. Et des voix dissonantes se sont faites entendre. « Le journal hebdomadaire », plus tard repris par « Courrier international », révèle dès juillet 2009 ce que coûte la monarchie au pays : une pension mensuelle de 160 000 euros. Puis les marocains apprennent que Forbes place leur roi au septième rang des fortunes royales (devant l’émir du Qatar, devant les monarchies anglaises et espagnoles). Sa fortune serait évaluée à 2,5 milliards de dollars et aurait été multipliée par 5 depuis l’ère Hassan II. Elle serait de plus sous-évaluée, ne tenant pas compte du parc foncier. Or les prix de l’immobilier flambent avec l’essor du tourisme.

Il faut dire que depuis 1999, la roi n’as pas chômé… Mohammed VI a été formé dans les grandes écoles occidentales et l’aspect économique est pour lui une facette essentielle du pouvoir. Dès les premiers jours, il nomme Mounir Majid chef de son secrétariat particulier : celui-ci sera chargé de la gestion de la fortune royale. Il va l’organiser autour de deux grands holdings, ONA et Siger, chargés d’accompagner et de soutenir la politique voulue par roi. Mais est-il possible de rester impartial quand on est à la fois juge et partie ? L’avenir semble dire que non. Ces deux holdings vont bientôt se caractériser par leur omniprésence et leur prédation. Profitant des aubaines de cette nouvelle ère, les hommes du roi, protégés par leur accointances politique, procèdent à de nombreuse acquisition, restructuration. Ils investissent dans tous les domaines au point de « produire un effet dissuasif sur l’esprit d’initiative du capitalisme marocain ». Le milieu des affaires ne pourra que protester (Miloud Chaâbi, patron d’Ynna Holding, appellera à ce que le roi “sorte des affaires”). Quoi qu’il en soit, les résultats seront au rendez vous. Aujourd’hui, Siger est le premier holding privé du royaume, représentant le tiers de la capitalisation boursière et 6% du PIB du pays.

10 janvier 2009

L’avion accélère sur la piste et bientôt il s’élève dans la nuit, me permettant d’embrasser d’un coup d’oeil les lumières de la grande métropole de Casablanca, puis de Rabat, de Kenitra…

Le voyage vers le Caire va prendre quelques heures. Un moment idéal pour s’essayer à tirer quelques conclusions.

Voyons voir…

Le changement apporté par Mohammed 6 a été surtout un changement de génération, de forme. Hassan II fut un monarque de la vieille école rompu au jeu diplomatique et politique, conscient et prêt a assumer les nécessitée du pouvoir, se plaçant dans la droite ligne des dirigeants arabes issus de la guerre froide. Mohammed 6 quand a lui peut être qualifié d’autocrate moderne. Il s’est résolument débarrassé des méthode de son père pour forger ses propres instruments du pouvoir : l’économie et la communication. Tout en consolidant sa propre fortune et essayant de faire émerger une classe moyenne fidèle, il donne une attention particulière a son image, actif sur tous les terrains, ouverts aux critiques, proche de son peuple (« le roi des plus démunis »). Mais ceux qui attendaient une modernisation et une libéralisation politique en sont pour leur frais. Les récentes attaques contre la presse, le retour de l’immixtion dans le jeu politique montre que la monarchie n’est pas prête à céder une once de pouvoir ou de souveraineté à la société marocaine.

L’arrivée au pouvoir de Mohammed 6 a apporté de l’espoir a beaucoup de marocains. Et ses premiers gestes les ont confortés dans cette idée. Le roi a bénéficié d’un fort capital de sympathie qui se prolonge encore jusqu’à aujourd’hui, comme en témoigne un sondage commandé par le magazine « Tel Quel » interdit au Maroc mais publié en France.

Mais la frontière entre autocrate éclairé et despote est faible.

Les prochaines années vont être charnière. La monarchie va elle retomber dans travers de l’ère précédente comme le suggérerai certains signes ? Ou choisira elle de profiter de l’état de grâce du roi auprès du peuple et de la conjoncture économique favorable pour inscrire durablement le pays dans une modernisation politique réelle et un développement a destination de tous ?

Et en se positionnant ainsi la monarchie marocain aurait beaucoup a gagner. Depuis de nombreuse année le monde arabe se débat dans les autoritarisme et les problèmes de développement. Les foules arabes n’ont pas eu depuis longtemps de réels leaders en qui croire et suivre. Ne serait ce pas le meilleur moyen d’assoir la grandeur de la dynastie Alaouite dans les coeurs ?

Dans le cas inverse je me contenterai de citer un proverbe oriental : « Un monarque qui cherche ses plaisirs et sa satisfaction particulière, et qui souffre que ses sujets soient dans la misère, voit bientôt l’éclat de sa grandeur obscurci. »

 

Cet article a initialement été publié sur le site http://www.kitetoa.com/.

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