L’étonnante prise de contrôle de Bull par Philippe Vannier, Dominique Lesourd et Marc Hériard-Dubreuil

La plainte de la FIDH qui est à l’origine de l’ouverture d’une information judiciaire visant Amesys pour  complicité d’actes de torture replace Bull sous les feux de la rampe. Bien entendu, on reparle dans la presse d’Amesys la « filiale » de Bull à l’origine de la plainte et qui est désormais connue dans le monde entier pour avoir vendu à Mouammar Kadhafi et son fidèle lieutenant Abdallah Senoussi, un système d’écoute globale de la population libyenne (Internet, GSM, téléphones satellite, VoIP etc). Ce que la presse n’a toujours pas relevé, c’est que si Amesys est bien, dans les faits une filiale de Bull, c’est surtout le petit poucet (Amesys) qui a pris le contrôle du géant (Bull). Mieux, elle a été payée pour cela.

A tel point que le patron d’Amesys est devenu le patron de Bull et qu’il est aujourd’hui le premier (de loin) actionnaire du géant français de l’informatique. Comment, lorsque l’on est le dirigeant d’une petite SSII,  peut-on prendre  le contrôle d’un mastodonte comme Bull ? Ce dernier est en quelque sorte la vitrine française dans le monde, de l’informatique.

Bull, my name is Bull

Bull n’est en effet pas une société comme une autre. Son histoire est parsemée de rebondissements et d’interactions avec les gouvernements français successifs. Collaboration pendant la dernière guerre mondiale, nationalisation sous François Mitterrand, re-privatisation, sauvetage de la faillite sous Chirac, remontée au capital de la part de l’Etat sous Sarkozy… Cette entreprise qui emploie près de 9000 personnes, est présente dans 50 pays et réalise 1,3 milliard d’euros de chiffre d’affaires n’est pas une petite boite.

Loin de là. Ses clients traduisent également une grande proximité avec les autorités françaises. A titre d’exemple, les services de renseignement utilisent ses supercalculateurs, le CEA également.

Bull, c’est aussi une entreprise cotée, dans laquelle l’Etat n’est plus majoritaire, mais dans laquelle il garde une position importante. On ne laisse pas un géant de l’informatique comme  Bull sans surveillance.

France Télécom détient 8,1% du capital et le Fonds stratégique d’investissement (FSI) est entré au capital à hauteur de 5% pour quelque 25 millions d’euros début août 2011.

Le FSI et la Caisse des Dépôts ont été vivement critiqués par la presse pour avoir agi comme le bras armé de Nicolas Sarkozy. Ils auraient « aidé » des amis du pouvoir à sortir de mauvaises passes.

Le FSI a par ailleurs investi dans Qosmos, autre acteur français du Deep Paquet Inspection.

Bull est ce que l’on appelle une entreprise stratégique, au même titre qu’EADS, par exemple, et il n’est pas question que les actionnaires privés, fussent-ils majoritaires, puissent faire ce qu’ils veulent sans un aval formel, ou pas, du gouvernement français.

Il faut 5 Amesys pour faire un Bull

Reprenons l’historique de la société Amesys :

1979 : Naissance de i2e Technologies : Bureau d’études Industriel

2000 : Naissance d’Artware : Société de Conseil en Hautes Technologies
(Assistance Technique et Forfait)

2004 : Rachat d’Elexo : Société de distribution de produits industriels

2004 : Naissance de Crescendo Industries
(Holding financière rassemblant les sociétés I2e, Artware et Elexo)

2007 : Rachat de BL Informatique : Société de conseil et de services en informatique
(Assistance Technique et Forfait)

2007 : Naissance d’Amesys (Regroupement des activités de i2e et Artware)

2010 : Rachat d’Amesys par Bull
Crescendo Industries devient actionnaire majoritaire du Groupe Bull

2011 : Amesys intègre la Business Line Security Solutions de Bull

En janvier 2010, Bull reprend officiellement Amesys.

Un prix est fixé. C’est dans le document remis à l’AMF qu’il faut le chercher si l’on veut des détails. La presse reprendra simplement les grands chiffres : Bull émettra pour 72 millions d’euros d’actions au profit de Crescendo, la maison mère d’Amesys, soit à peu près 20% du capital de Bull post augmentation de capital, à quoi Bull ajoute 33 millions en numéraire (c’est à dire des brouzoufs). Au total, l’entité Amesys (qui regroupe plusieurs filiales) est donc valorisée à 105 millions d’euros.

Si l’on se reporte au volume du capital de Bull qui passe entre les mains des patrons de Crescendo début janvier 2010, il faudrait 5 Amesys pour faire un Bull. Un peu moins si l’on ajoute les 33 millions d’euros en numéraire.

Maintenant les détails.

Il faut bien que quelqu’un ait fixé le prix et sur une base solide dans la mesure où l’assemblée générale des actionnaires devait approuver l’opération.

 

Dans le document de référence déposé à l’AMF, Bull énonce les modalité de l’opération portant sur un « apport en nature par la société CRESCENDO INDUSTRIES, d’actions des sociétés AMESYS SAS, AMESYS CONSEIL MONTPELLIER et ELEXO ».

Ce type de document est toujours passionnant à lire. Paradoxalement, il est rédigé dans un jargon pratiquement inintelligible. Ce n’est pas inocent. La finance, dans son ensemble, abuse d’un jargon incompréhensible. Cela permet de faire à peu près n’importe quoi sans que personne (comprennez le grand public, pour le reste, on est « entre nous ») ne puisse venir demander des comptes. Cela permet aussi de faire croire que la finance et l’économie sont des « sciences » alors qu’au contraîre, on y abuse de la prévision et de l’évaluation au doigt mouillé.

Dans le cas qui nous occupe, l’opréation annoncée aux actionnaires était la suivante :

« –  par voie d’apport par CRESCENDO INDUSTRIES, de 70% des actions de la société AMESYS SAS, 70 % des actions de la société AMESYS CONSEIL MONTPELLIER et 68,33 % des actions de la société ELEXO ; « 

« L’activité en matière de systèmes sécuritaires et critiques et plus particulièrement sur les marchés de la défense, de l’aéronautique, des télécoms, des transports de l’énergie et de l’industrie, des réseaux et de la sécurité ainsi que de la microélectronique du Groupe CRESCENDO INDUSTRIES est logée dans les sociétés faisant l’objet de l’Apport et/ou des cessions concomitantes à l’Apport, de sorte que par cette opération, le Groupe CRESCENDO INDUSTRIES apporte et/ou cède toute son activité (à l’exception des sociétés AMG SARL, AMESYS MAROC et AMESYS HOSPITALITY qui ne font pas partie du périmètre de l’opération et qui seront soit cédées par AMESYS SAS à CRESCENDO INDUSTRIES préalablement à la Date de réalisation de l’opération, soit liquidées amiablement préalablement à ladite Date de réalisation). »

Ca brouille l’écoute

Le document de référence décrit les activités du « Groupe Amesys« . On perçoit que l’axe central qui motive cette fusion est bien le DPI, pudiquement renommé « traitement du signal« .

Si vous sentez une perturbation dans votre signal, vous savez désormais ce qui se passe…

« Le Groupe AMESYS propose à ses clients des produits, des solutions, de l’ingénierie sur mesure et du conseil qui leur permettent de réaliser dans les meilleures conditions de sécurité la mission vitale qui lui est assignée.

Son portefeuille d’activités recouvre :

des produits destinés à la Défense et Sécurité (contrôle des communications, systèmes d’information gouvernementaux, équipements de guerre électronique, traitement du signal pour la guerre électronique, cryptographie…).

l’ingénierie de solutions sur spécifications (contrôle de tir missile, intercepteurs radar, logiciels critiques…).

la fourniture de services d’expertise technique pour produits spécifiques : R&D pour compte de tiers et assistance technique dans des domaines critiques.

Il a connu une croissance organique moyenne annuelle de 25% entre 2004 et 2008. 30

Doté aujourd’hui d’un effectif d’environ 850 salariés, composé à 80% d’ingénieurs, il opère au travers de quatre entités juridiques principales :

AMESYS SAS (produits et solutions du groupe pour les domaines civil et militaire ainsi que pour le homeland security)

AMESYS CONSEIL (conseil technologique dans les mêmes domaines)

AMESYS CONSEIL MONTPELLIER (conseil dans les systèmes d’information monétique et logistique)

ELEXO (distribution de produits tiers sur étagère).

En 2009 la défense et la sécurité (civile ou militaire) aura représenté environ 2/3 de son chiffre d’affaires. »

Pour ceux qui n’ont pas encore compris que « Amesys » est une petite « galaxie » de sociétés, c’est plus clair. Et encore, vous ne voyez pas tout. On reviendra sous peu sur l’ex-société qui vendait des matériels pour les satellites, par exemple.

Pour ceux qui sont un peu durs d’oreille, Bull et Amesys tablaient ouvertement dans le document de référence sur une synergie dans le domaine du DPI à l’échelle gouvernementale, et donc de pays entiers.

L’organigramme qui présente le groupe Bull post fusion dans le document de référence est lui-même un peu vague sur les « filiales » d’Amesys.

 

« Complémentarités commerciales

Les clients des deux Groupes pourront bénéficier de solutions complètes et de nouveaux services combinant les offres complémentaires des deux groupes. Ainsi BULL pourra tirer parti de l’accès privilégié du Groupe AMESYS à des clients militaires ou gouvernementaux ayant d’importants besoins en systèmes d’information critiques.

De son côté le Groupe AMESYS pourra bénéficier du réseau international de BULL comme levier de son développement à l’export.

Le chiffre d’affaires du Groupe AMESYS a enregistré une forte croissance annuelle de 25% en moyenne sur la période 2004-2008, et devrait approcher les 100 millions d’euros en 2009, avec un niveau de rentabilité opérationnelle proche de 10%. La poursuite de cette dynamique devrait permettre à BULL de doubler en 5 ans le chiffre d’affaires de ces activités après prise en compte des synergies commerciales.

La transaction devrait être relutive tant au niveau de l’EBIT qu’au niveau du résultat net dès 2010. »

Reflets vous recommande particulièrement la lecture des pages 31, 32 et 33 du document de référence. Pour qui a suivi la saga Amesys sur Reflets, les mots ont une signification particulière : marchés gouvernementaux, traitement du signal en temps réel, militaire, export hors de France…

Du beurre dans les épinards…

An sus de la cession d’actions Bull (à peu près 20%) au  profit de Crescendo Industries, Bull versera un montant en numéraire :

« –  par voie de cessions, de 30 % des actions de la société AMESYS SAS, 45 % des actions de la société AMESYS CONSEIL, 30% des actions de la société AMESYS CONSEIL MONTPELLIER et 31,67% des actions de la société ELEXO (ci-après les «Actions Cédées ») ».

Décortiquons.

Pour :
– 70% de Amesys SAS,
– 70% de Amesys Conseil Montpellier,
– 68,33% de Elexo,

Bull versera à Crescendo des actions Bull (à peu près 20% de son capital).

Pour:
– 30 % de AMESYS SAS,
– 45 % de AMESYS CONSEIL,
– 30% de AMESYS CONSEIL MONTPELLIER
– 31,67% de ELEXO

Bull versera une somme à déterminer.

Le nombre d’actions émises par Bull au profit de Crescendo et le montant apporté en numéraire sont définis ainsi :

« En contrepartie de l’Apport, il sera attribué à CRESCENDO INDUSTRIES 24 millions actions nouvelles ordinaires de BULL, entièrement libérées, d’une valeur nominale de 0,10 euro chacune, qui seront émises par cette dernière à titre d’augmentation de capital, soit une participation dans BULL égale à environ 19,87 % du capital et des droits de vote sur une base pleinement diluée, mais sans tenir compte des stock-options déjà attribuées par BULL avant le 14 octobre 2009 et non encore exercées. »

Le prix des actions cédées (le numéraire) est évalué à 32,7 millions d’euros augmentés de la trésorerie nette. (in fine : 37,6 millions d’euros).

« La valeur de référence de l’action BULL retenue dans le cadre de la rémunération des apports a été fixée à 3 euros correspondant au cours de Bourse de clôture du 18 novembre, dernier cours avant l’annonce de l’opération au marché, et se situe dans la fourchette de valorisation moyenne de l’analyse multicritères. »

On sait désormais comment est fixé le prix des actions Bull à émenttre. Maintenant, observons la fixation du « prix » du groupe Amesys. S’il est relativement « aisé » d’évaluer  une entreprise cotée, qui ne peut pas « arranger la réalité » tant les actionnaires, le fisc, l’AMF et toute une kyrielle  d’autres intervenants peuvent vérifier ce qu’elle avance, il est moins simple de fixer la valeur d’une entreprise non cotée. Elle seule peut avoir une vision précise de ce qu’elle vaut. Bien entendu, sa comptabilité est un point de départ à priori fiable. Mais elle est forcément moins auscultée publiquement que celle d’une entreprise cotée.

L’estimation du groupe Amesys se fait donc un peu au doigt mouillé :

« La valorisation des activités apportées a été déterminée en retranchant de la valorisation de l’ensemble, le paiement en numéraire de 32,7 millions d’euros augmenté de la trésorerie nette au 31 décembre 2009 estimée de 6,5 millions d’euros. »

Les détails maintenant :

« Dans le cadre de la valorisation des sociétés apportées, une approche multicritères a été envisagée. Après avoir écarté certaines méthodes de valorisation pour les raisons présentées en section 1.d, la valorisation s’appuie sur les méthodes d’actualisation des flux de trésorerie disponibles, de multiples boursiers des sociétés comparables (activité technologique liée au secteur de la défense et de la sécurité) et des multiples de transactions comparables.

La valorisation du Groupe AMESYS a été réalisée en date du 18 novembre 2009, soit avant l’annonce de la transaction, et avant la prise en compte des synergies potentielles liées à l’opération ».

Jusque là, tout va bien. On est dans de la comptabilité. Si tant est que l’on peut comparer sans risque d’erreur une SSII non cotée à des entreprises opérant sur les mêmes secteurs, mais cotées…

« Selon la méthode de l’actualisation des flux de trésorerie futurs, la valeur d’entreprise est obtenue en déterminant la valeur actuelle des flux de trésorerie futurs engendrés par les actifs, nets des investissements, des variations de trésorerie engendrées par l’évolution du besoin en fonds de roulement nécessaire à l’exploitation de l’activité et de son endettement à la date de l’évaluation. Cette valorisation inclut notamment une valeur terminale obtenue en actualisant à l’infini un flux en fin de période de prévision (approche de croissance perpétuelle). La valeur d’entreprise est donc représentée par la somme de la valeur actuelle des flux de trésorerie après impôt sur l’horizon explicite et de la valeur actuelle de la valeur finale retenue à la fin de l’horizon explicite.

Pour l’actualisation des flux de trésorerie futurs du Groupe AMESYS, une période de dix ans (2010 à 2019) a été retenue en prenant en compte les données prévisionnelles issues du plan d’affaires 2010- 2014 établi par le management de CRESCENDO INDUSTRIES et en retenant l’hypothèse du ralentissement de la croissance de l’activité sur la période 2012 à 2019 et d’un maintien des marges d’EBIT (avant Crédit d’Impôt Recherche) vers un niveau cible à long terme en 2019. »

C’est là qu’à notre sens, l’estimation au doigt mouillé intervient.

On estime une valeur d’une entreprise sur son potentiel à quasiment dix ans. Les chiffres ont pour origine le management de l’entreprise qui souhaite se présenter, c’est bien naturel, sous le meilleur jour possible.

Dieu sait ce qui peut se passer en dix ans. Le temps l’a d’ailleurs démontré avec les printemps arabes et notamment, le contrat lybien.

Pourtant, les financiers n’avaient maqué de relever ce petit détail :

Tout comme d’autres qui sont connus des lecteurs de Reflets depuis un bon moment.

Le document de référence poursuit sur le chemin de l’estimation :

« Le plan d’affaires 2010-2014 du Groupe AMESYS reflète la forte croissance des marchés sur lesquels le Groupe est présent, en particulier les activités de défense et de Homeland Security et des hypothèses prudentes de stabilité des marges brutes et d’un accroissement significatif de l’effort commercial. L’EBIT, cible à long terme du Groupe AMESYS (avant Crédit d’ Impôt Recherche), a été fixé à 10,2 % du chiffre d’affaires, ce qui correspond à une hypothèse de stabilité de la marge après 2014.
Par ailleurs, il est estimé que le Groupe AMESYS est éligible à enregistrer en produit un montant compris entre 2,2 et 2,8 millions d’euros annuels au titre du Crédit d’Impôt Recherche entre 2010 et 2014.« 

Voilà qui intéressera, non pas les actionnaires, mais l’ensemble des contribuables Français. Amesys qui vend des systèmes d’écoute globaux à l’échèle de pays entiers, et donc, à des dictatures ou des Etats policiers, bénéficie de crédits d’impôts à hauteur de 2,2 à 2,8 millions d’euros par an.

L’usage de ces crédits d’impôts recherche entre Sophia,  Montpellier et quelques autres coins ensoleillés est de notoriété publique. L’obtention de ces crédits est un business en soi et mobilise beaucoup de monde.

« Le taux d’actualisation relatif au Coût Moyen Pondéré du Capital (CMPC) correspond au coût des capitaux propres dans la mesure où le Groupe AMESYS est apporté avec un endettement très limité. Ce taux a été déterminé sur la base d’un taux sans risque de 3,53 % (rendement de l’OAT 10 ans), d’une prime de marché de 6,75 % (prime de risque Small 90, Détroyat), et d’un éventail de bêtas compris entre 0,93 et 1,25 (Source : Détroyat) qui reflète, d’une part, le fait que les domaines d’action principaux du Groupe AMESYS sont la sécurité et la défense et que, d’autre part, son champ d’opération est essentiellement une offre combinée d’ingénierie et de conseil.

La valeur d’entreprise du Groupe AMESYS est obtenue par actualisation des flux de trésorerie futurs au 31 décembre 2009 sur la base d’un taux d’actualisation compris entre 10,0 % et 12,0 % et d’un taux de croissance à perpétuité à partir de 2019 de 2,0 %.

Cette méthode de valorisation fait ressortir une valeur d’entreprise des entités apportées, avant ajustements, comprise entre 143,7 millions d’euros et 184,8 millions d’euros. Il est précisé que la valeur terminale représente entre 51,0% et 58,6% de la valeur d’entreprise calculée selon cette méthode.

Le passage de la valeur d’entreprise à la valeur des capitaux propres est égal à 6,5 millions d’euros. Il correspond à l’addition de la trésorerie nette estimée du Groupe AMESYS au 31 décembre 2009 (nette de la trésorerie générée par les créances clients cédées sans recours).

L’approche par actualisation des flux de trésorerie disponibles fait ainsi apparaître une valeur des capitaux propres du Groupe AMESYS comprise entre 150,2 et 191,3 millions d’euros, soit une valorisation des activités apportées entre 111,0 millions d’euros et 152,1 millions d’euros. »

Et hop. Nous avons donc une valeur pour une entreprise, qui est basée sur des projections d’activité à dix ans. Boule de cristal, quand tu nous tiens…

Puisque nous avons désormais un peu de recul, nous pouvons regarder ce qu’a donné cette fusion.

Dans le document de référence 2011 de Bull, on note ceci page 106 :

« Les écarts d’acquisition figurent au bilan pour un montant net de 102,3 millions d’euros au 31 décembre 2011, après constatation d’une perte de valeur de 31,5 millions d’euros sur l’écart d’acquisition Groupe Amesys. »


Une personne ayant mauvais esprit pourrait y voir l’aveu d’un trop payé pour le groupe Amesys par Bull de 31,5 millions d’euros…

En même temps, les acteurs de l’accord avaient lu dans une boule de cristal en anticipant (au cas où, on n’est jamais trop prudent) un souci éventuel de ce genre :

L’Etat, bon copain de Bull

Premier coup de pouce direct, le 14  janvier 2005 l’Etat apporte 517 millions d’euros à Bull qui est en difficulté. Il s’agissait d’une clause de retour à meilleur fortune.  Bull s’est donc engagé à rembourser cette somme.

Deuxième soutien direct : en août 2011, le Fonds stratégique d’investissement (FSI) est entré au capital de Bull à hauteur de 5% pour quelque 25 millions d’euros.

Le 10 mai dernier, Bull et SFR annonçaient en fanfare le projet Adromède qui prévoit « le déploiement d’une infrastructure de cloud computing à vocation  française et européenne. Reposant sur une architecture ouverte et  innovante, elle fournira des services de cloud computing puissants,  sécurisés, compétitifs et respectueux de l’environnement pour l’ensemble  des acteurs économiques privés et publics ». Pour déployer ce machin, l’Etat aporte via le Fonds national pour la Société Numérique quelque 75 millions d’euros :

« SFR (47%), Bull (20%) et la Caisse des Dépôts via le FSN (33%)  deviennent actionnaires d’une société commune dont l’objet est de  construire et d’exploiter une « centrale numérique de confiance » qui  fournira aux entreprises et administrations, des PME aux grandes  organisations, une gamme de services de cloud computing sécurisés  couvrant les besoins en ressources informatiques, des plus courants aux  plus critiques. »

En mai 2012, Bull communiquait sur un accord avec le Fonds national pour la Société Numérique dans le domaine du calcul intensif à la demande. Le FNSN, autrement dit, la Caisse des dépôts et consignation (encore elle) apportera 10 millions pour ce joli projet.

Je l’aime, ma boite

La saga Philippe Vannier chez Bull est une longue histoire, l’aboutissement d’un parcours personnel.

Lorsque Philippe Vannier prend la tête de Bull le 10 mai 2010, Les Echos brossent un portrait du nouveau dirigeant.

L’ingénieur (de formation) commence son parcours professionnel chez Michelin en Amérique du nord. Mais cet homme hors du commun, « se sent trop  à  l’étroit dans un groupe « très centralisé, où les marges de manoeuvre restent limitées ». ». Pas de souci, le voilà « chez Saft, une filiale   d’Alcatel Alsthom  spécialisée dans le stockage d’énergie, et occupe   plusieurs postes de  direction au sein de la division espace et défense ». Mais encore une fois, l’immense « jeune cadre souffre encore d’un encadrement oppressant ». Visiblement, la hiérarchie à laquelle il est confronté dans les entreprises pour lesquelles il travaille ne comprennent pas son génie. « Philippe Vannier a besoin de s’émanciper. Il  décide de mettre à profit son   expérience et ses contacts chez Saft  pour développer l’activité d’équipement spatial et satellite du groupe britannique Cobham ». Las, la structure est trop petite, pas à la mesure de son potentiel et le voilà obligé de tout faire : « « Dans cette petite structure, j’étais  attendu comme l’homme  providentiel.  Je devais tout faire. Travailler  toujours sur le court  terme, tout en  gardant une vision stratégique de  long terme. » ».  Fort heureusement, deux de ses amis comprennent (enfin) que cet homme est voué à un destin hors du commun.

« Dominique Lesourd et Marc Hériard-Dubreuil » lui proposent donc de « rééditer  les  mêmes performances de redressement et de croissance d’entreprises  pour  leur propre compte ».

Ni une ni deux, « Les trois compères décident de créer en 2004  une  société d’investissement, Crescendo Industries, afin de racheter  I2E, « une vieille start-up   » aux perspectives prometteuses. Spécialisée dans les systèmes électroniques de haute technologie, notamment dans la défense, elle est rebaptisée « Amesys » en 2006. En un peu plus de cinq ans, le chiffre d’affaires passe de 31 à 100 millions d’euros. Des performances qui ne laissent pas insensibles Bull, qui décide de racheter la société, via une augmentation de capital réservée, faisant de Crescendo le nouveau premier actionnaire.« .

Crescendo détient donc désormais 20% du capital de Bull.

Philippe Vannier reste le président du directoire de Crescendo Industries mais visiblement, 20%, ce n’est pas suffisant. Notez que le premier actionnaire dans la liste après Crescendo (France Télécom) ne détient que  8,1%.

Philippe Vanier et ses deux « compères« , comme les définit Les Echos montent un fonds d’investissement : Pothar Investments qui va racheter des titres.

Pour détenir en 2012 quelque 3,4% du capital de Bull.

Les trois hommes sont désormais bien implantés chez Bull. Plus ou moins indéboulonnables.

Philippe Vannier est Président Directeur Général.

Dominique Lesourd est au conseil d’administration en tant que représentant de Crescendo Industries et Marc Hériard-Dubreuil est également présent au conseil d’administration.

Ce qui tombe d’ailleurs bien, car c’est un homme doué du don d’ubiquité et parfaitement au fait des arcanes du mode des affaires.

Parvenir à cumuler autant de postes montre que Marc Hériard-Dubreuil, est de la même trempe que Philippe Vannier, un homme hors du commun. Voilà donc le géant de l’informatique avec au moins deux hommes extraordinaires à sa tête. son avenir est donc tracé. En avant, vers l’au-delà et l’infiniiiii….

En même temps, ne perdons tout de même pas de vue que Philippe Vannier disait en prenant la tête de Bull que :

 

« Je suis particulièrement fier de prendre aujourd’hui la tête de Bull, fleuron de l’industrie informatique européenne. Bull a un portefeuille solide et cohérent de produits et de services qui sont les atouts majeurs de son développement et de sa croissance. Après avoir réussi sa transformation, Bull rentre désormais dans une nouvelle étape de son développement, j’entends bien capitaliser sur la stratégie mise en oeuvre par mes prédécesseurs ».

L’idée, selon certains analystes était de « redonner confiance aux marchés« .

Une opération pas tout à fait réussie :

 

C’est le petit actionnaire de Bull qui doit être content.

 

 

 

 

 

Music is a good source of inspiration. Fairouz,  Kanye West and Jay-Z was playing loud while we wrote this piece.

 

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Auteur: Antoine Champagne - kitetoa

Dinosaure du Net, journaliste à ses heures. A commis deux trois trucs (Kitetoa.com, Aporismes.com et Reflets.info).

19 thoughts on “L’étonnante prise de contrôle de Bull par Philippe Vannier, Dominique Lesourd et Marc Hériard-Dubreuil”

  1. bravo pour l article
    par contre je crais que la chute du cours de l action bull ne soit pas vraiment du a ses activites en lybie mais plus a la chute des marches actions

    triste a dire, mais je pense que les investisseurs en majorite se moquent de savoir si bull a fournit de materiel afin de traquer et de torturer des opposants a Kadafi

  2. Bravo pour l’article. Mon Dieu, j’ai l’impression de lire une version non consensuelle des ouvrages de Pinçon et Pinçon-Charlot sur la haute bourgeoisie : la dissection des milieux de vie et réseaux occultes des nantis.

  3. Très joli boulot de synthèse.

    Dans la grande série des petits accords en famille avec les fonds publics, ça doit friser le recel de biens sociaux le jour ou un juge d’instruction des affaires financières se penchera sur les investissements de cette Caisse des Dépots

  4. Très bon article bien qu’un peu dur à suivre pour mon petit cerveau lobotomisé du samedi matin… (Une ‘tite faute au passage : « […]à l’échèle de pays entiers[…] »)

    « Pothar Investments », sérieux y’en a qu’on honte de rien…

  5. Bah visiblement les petits minoritaires « se demandent » bien pourquoi le cours est si bas actuellement et surtout pourquoi Mr Vannier & POTHAR INVESTMENTS S.A acquièrent, quasiment tous les jours depuis 1 mois, de nouvelles actions, au taux le plus bas.

    près d’1 millions d’€ d’actions acquisent par Vannier du 20 avril au 29 mai 2012.

    cf : http://www.amf-france.org/inetbdif/sch_cpy.aspx?slttypeindex=0&txtfind=BULL&idtxtfind=3031&varvalidform=on&action=view&sltday1=&sltmonth1=&sltyear1=&sltday2=&sltmonth2=&sltyear2=&btnvalid.x=17&btnvalid.y=17&view=dec

  6. Salut Reflets,

    Article super fouillé, génial.

    J’ai noté deux trois oublis de « n » :
    1 – les financiers n’avaient maqué de relever : manqué c’est mieux :)
    2 – le projet Adromède : ce serait pas Andromède ?

    Ahh ces claviers, quand même :) !

    (commentaire supprimable et sans grand intérêt)

  7. J’ai envie de lire les détails :

    – le 14 janvier 2005 l’Etat apporte 517 millions d’euros à Bull qui est en difficulté (à priori un prêt)

    – en août 2011, le FSI achète 5% de Bull pour 25 millions d’euros.

    De la seconde je comprends que Bull vaut grosso modo 500 millions d’euros. Ca veut dire qu’en 2005 nous avons prêté à Bull plus que sa valorisation complète. Quelqu’un m’explique ? là franchement c’est osé

  8. Il y a néanmoins certaines réalités qui remettent les choses en ordre. Tout d’abord un cours de bourse anormalement bas ( 2,35 euros aujourd’hui) depuis plus de 2 ans me fait dire que des manipulations sont évidentes (rachat massifs de titres en amis. Ensuite et en dehors des marchés étatiques et ancestraux de Bull, le groupe peine à progresser. Dans le cloud, Bull se prend vestes sur vestes face aux grands, et l’industrie rechigne à investir dans une enseigne à la structure financière opaque.
    Je pense que cette boite ne fera que des très petites croissances et qu’un rachat partiel ou total se produira le moment venu.

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