#LesDix : choisis ton camp camarade !

Le 15 mars 2012, Reflets s’interrogeait benoitement sur les motivations des dix salariés qui oeuvrent au développement et à l’installation d’Eagle dans des pays pour le moins peu amis du concept des Droits de l’Homme. Eagle est en effet installé à Doha, Rabat, Tripoli, on en passe… Ah, oui, n’oublions pas la France.  On y reviendra.

Nous évoquions ce qui pourrait éventuellement faire oublier à de jeunes ingénieurs que leurs développements vont servir à arrêter et interroger de manière plus ou moins musclée des opposants aux régimes auxquels sont vendus les Eagle.

Il y avait dans la liste non exhaustive le challenge technique, l’argent, l’aveuglement…

Quatre mois plus tard, il nous semble utile de revenir sur le sujet.

D’une part parce que rien n’a changé, Amesys continue de vendre son Eagle à des dictatures ou des Etats policiers, #LesDix sont toujours là et continuent leur poésie (« code is poetry« , dit-on)…

#LesDix, ce sont principalement des jeunes. Vraiment jeunes.On pourrait donc soulever leur jeunesse comme excuse à leur aveuglement. Mais désolé, cela ne tient pas.

Prenons l’exemple d’un ingénieur récemment envoyé à Rabat pour le déploiement d’Eagle (mise en place pour laquelle la société Alten vend une prestation conséquente à Amesys). Diplômé en 2008 de l’Illinois Institute of Technology, il est entré en juillet 2008 chez Amesys. L’un des autres envoyés à Rabat, était étudiant il y a peu à SUPINFO et son profil Facebook montre son petit côté « geek Anonymous » funky :

Un vrai rebelle. Dans quelques temps, il va peut-être rejoindre #Antisec ou même nous envoyer un gros leak ?

Pour un jeune diplômé, il est vrai, son salaire est tout à fait acceptable. Il gagne même un peu plus que notre diplômé de l’Illinois.

Un troisième envoyé à Rabat (oui, il faut du monde pour un si beau projet, notre Ami le Roi mérite ce qu’il y a de mieux) a obtenu son diplôme en 2008 également. Cette fois de l’université de Nantes. Il est entré en 2009 chez Amesys.

Il y a aussi le deuxième salaire le plus élevé #DesDix (plus de 4 fois plus que ceux des jeunes cités plus haut), après le fameux Renaud Roques cité par le Wall Street Journal, dont l’aveuglement pourrait s’expliquer par le niveau de rémunération. Lui aussi se déplace pour les projets Eagle. A Doha par exemple. Chez le grand ami de Nicolas Sarkozy, le Qatar. Une vraie démocratie.

Voici ce qu’en dit le Canard Enchaîné daté du 6 juin 2012 sous la plume de Claude Angeli :

Le tout nouveau ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, n’ignore aucune des mauvaises nouvelles arrivées d’Afrique subsaharienne. Et rien de l’implication de « notre ami du Qatar », formule d’un officier d’état-major, dans la « capture » du Nord-Mali par plusieurs mouvements djihadistes. Le 26 mars, « Le Canard » avait déjà cité les accusations portées par les services français contre ce riche émirat pétrolier. Ce que les analystes de la Direction du renseignement militaire (DRM) confirment, en décrivant cet immense territoire comme « un nouveau sanctuaire terroriste ». (…)

Il est depuis bien plus longtemps que les autres chez Amesys et a évolué dans le sillage de Renaud Roques.

Les premiers ne sont probablement pas motivés par l’argent.

Le challenge technique pourquoi pas ? Ce qui semble le plus probable reste l’aveuglement, l’occultation, la non implication.

Les gens meurent ou sont torturés en raison de mon travail ? #Ranafout’…

Ranafout’, parce que nos camarades #LesDix ont choisi leur camp. Leur camp, c’est celui des geeks déconnectés du reste du monde. Aveugles volontaires qui ne veulent pas envisager les implications de leur travail.

Cela pouvait s’expliquer avant qu’Amesys ne fasse la Une de la presse internationale. Cela ne s’explique plus.

Ils ont définitivement choisi leur camp. Ils savent pertinemment à quoi vont servir leurs développements. Même si Amesys a cloisonné.

La petite équipe ne semble pas affectée outre mesure par les publications d’articles sur leur activité. Ils aiment toujours discuter de leurs jeux en ligne où ils se tirent dessus allègrement. Ils affichent dans leurs bureau des images glanées sur le Net. Un très évident et très à propos « Fail » par exemple, mais aussi, bien d’autres geekeries qui nous font tous sourire.

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Mais même si l’on peut rire de certaines choses qui les amusent, il y a une différence. Nous aussi, nous avons choisi notre camp. C’est l’autre. Celui d’en face. Celui où l’on met ses capacités au service de la libre circulation des écrits, des idées, celui qui vise à reconstruire le réseau lorsque des Eagle tentent de le détruire. Celui qui vise à fournir aux opposants des moyens de communication sécurisés, permettant d’échapper à la surveillance ou à la curiosité des dictateurs tortionnaires.

 

 

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Auteur: Antoine Champagne - kitetoa

Dinosaure du Net, journaliste à ses heures. A commis deux trois trucs (Kitetoa.com, Aporismes.com et Reflets.info).

45 thoughts on “#LesDix : choisis ton camp camarade !”

  1. Peut être tout simplement, qu’ils ont une totale conscience de ce à quoi ils participent et préfèrent être du bon côté du fusil.

    Quand ils sont venus me chercher

    Quand ils sont venus chercher les communistes,
    je n’ai rien dit.
    Je n’étais pas communiste.
    Quand ils sont venus chercher les syndicalistes,
    je n’ai rien dit.
    Je n’étais pas syndicaliste.
    Quand ils sont venus chercher les juifs,
    je n’ai rien dit.
    Je n’étais pas juif.
    Quand ils sont venus chercher les catholiques,
    je n’ai rien dit.
    Je n’étais pas catholique.
    Puis ils sont venus me chercher.
    Et il ne restait personne pour dire quelque chose.

    Martin Niemoller, Dachau 1942

  2. La banalisation du mal, stratégies de défenses collectives cyniques, rationalisation défensives, … Ya un peu de toussa et bien expliqué par Christophe Dejours dans toutes les bibliothèques des psy du travail.

    Mais faudrait que les geeks lisent Arendt, ca serait pas mal qui codé des trucs pour eagle tout en surfant sur 9gag…
    Un peu de philo aussi.

    En fait, voir le monde quoi, plus simple.

  3. « Nous évoquions ce qui pourrait éventuellement faire oublier à de jeunes ingénieurs que leurs développements vont servir à arrêter et interroger de manière plus ou moins musclée des opposants aux régimes auxquels sont vendus les Eagle. »

    La peur du chômage peut-être ?
    Les bouches à nourrir ?

    Peut-être la même raison qui pousse le péquin moyen à acheter des ordinateurs fabriqués par des ouvriers chinois payés 1 dollar de l’heure alors qu’on pourrait très bien se passer d’aller sur internet…

  4. En espérant que «vous» soyez aussi bons qu’«eux».

    J’ai arrêté mon abonnement à MISC à cause de la fascination malsaine qui en émanait pour le flicage (ils avaient des tas de mots compliqués pour éviter de dire «flicage», mais on peut le résumer ainsi).
    Le canard enchainé avait un peu parlé du labo militaire où travaillait une partie de l’équipe, ce qui avait engendré un édito vengeur dans MISC sur la «presse de caniveau» (ou une entrée sur le blog d’un rédacteur, je ne me souviens plus).

    1. Je suis un peu au courant, Je suis le co-auteur u papier en question dans le Canard Enchaîné. Avec Manhack.

      Il y a deux articles sur ce sujet sur kitetoa.com pour ceux qui cherchent des liens.

      En revanche, ce n’est pas du tout la même chose qu’Amesys.

  5. « Même si Amesys a cloisonné. »
    Allez, je m’y colle, pour le point Gold Wing ?

    Autrefois aussi, le « travail » était cloisonné. Certains faisaient des listes, d’autres arrêtaient des ennemis de la nation en ne faisant qu’obéir aux ordres, d’autres conduisaient des trains… etc etc. Cloisonnement, travail de « techniciens » qui ne se posaient surtout pas de question.

    Nos braves p’tits gars sont de la même trempe, quelque part.
    Ils oublient tout simplement d’être des citoyens complets : avec un cerveau « au milieu », capable de se détacher des jeux vidéos et de réfléchir.

    Avantage d’être nés au bon endroit.

    1. Premier point, même si le doré ne fait pas vraiment rêver en ce moment (la faute à nos charmants grecs de l’extrême droite), il s’agit bien du point Godwin, les ailes dorées n’étant pas particulièrement impliquées dans l’affaire.

      Pour en revenir au sujet de l’article, l’aveuglement, ce n’est pas qu’une question de cerveau. Je travaille dans une boite d’info qui édite un logiciel de gestion commerciale. Plutôt bien foutu, il facilite grandement un certain nombre de tâches très rébarbatives. Certains de nos nouveaux clients ont profité de notre produit pour se développer, en particulier les petits. J’ai découvert par hasard que pour certains de nos gros clients, la logique était plus à la rationalisation (je hais ce mot hypocrite), bref, la mise en place de notre produit a conduit à des licenciements.

      Et pourtant, je continue de travailler dans cette boite, et avec envie, parce que dans mon cas, ce sont nos clients qui prennent la décision de se développer ou « d’économiser quelques salaires »…

      Alors je suis prêt à parier que nos chers 10 n’étaient probablement pas conscients de ce qu’ils faisaient jusqu’à il y a peu.

      Par contre, je rejoins Kitetoa, comment font-ils maintenant pour continuer ? parce qu’autant une gescom, l’impact dépend de ce que le client décide de faire, et dans certains cas, on a peut-être pas contribuer à créer de l’emploi, mais on a au moins contribuer à faire prospérer ceux en place, autant des logiciels de surveillance de ce type, faut quand même croire au père noël pour penser qu’il suffit de le décider pour qu’ils soient utilisés pour sauver des vies et seulement à ça…

    1. C’est toi.

      Personne chez Reflets n’est en guerre contre #LesDix.

      S’il faut rechercher des responsabilités, il faut prendre en compte le fait que #LesDix agissent sur demande de Philippe Vannier.

    1. A noter que Millgram avait un taux de « tueur » de 65%, dans la petite expérience menée par france2 il y a pas longtemps basée dessus, on est monté à 81%. (le jeu de la mort ca s’appelle)

      1. Emission, show, spectacle, tout sauf scientifique.

        Pour voir si le pourcentage à augmenté, il faudrait refaire l’expérience dans les même conditions, et avec un panel de sujets choisi selon les même critères.
        En tout cas ce qui est sur c’est que c’est une expérience passionnante :D

        1. C’est ce que j’entendais par « En plus il y avait le public qui poussait »: les conditions de l’expérience n’étaient pas strictement identiques.

          J’ajoute que cette expérience devrait-être enseignée dans les écoles. Ça ferait le plus grand bien à nos enfants.

        2. Neanmoins, on peut refaire l’experience avec un scientifique, ok, MAIS une animatrice télé et un public ont reussi à pousser 81% des personnes à tuer, et pourtant c’est pas bien lourd en terme de crédibilité face à un scintifique…

          Et le public, parlons en, il n’était pas au courant non plus. Il y en a pas 1 qui a dit quelque chose. (sur 8000 je crois)

      2. Au sujet du taux qui passe de 65% à 81% : les conditions sont différentes (il y a un public qui encourage, des caméras, etc…), il est normal que la proportion de tueurs soit différente.

        L’expérience originale avait été répliquée un certain nombre de fois et avaient toujours trouvé grosso modo les mêmes proportions.

      1. On ne sait pas, et on ne saura sans doute jamais (à moins qu’un zêlé expérimentateur aille à Guantanamo vérifier ça… peut-être que c’est déjà fait en même temps).
        Questions d’éthique… Cette expérience avait fait couler beaucoup d’encre, il est de nos jours interdit d’utiliser de telles pratiques, assimilées à de la torture, à des fins expérimentales.

  6. je sais en effet pas pourquoi ces personnes sont toujours la bas. Vu que certains sont sorti de l ecole en 2008, il est peu probable qu ils soient coinces par femme/enfant/credit sur 20 ans pour la maison

    peut etre certains cherchent actuellement du travail ailleurs mais n ont rien trouve. On a un paquet de chomeur en france et si on a pas envie d aller dans une SSII-marchand de viande (qui pourrait vous revendre aussi sec a amesys) ou a paris, c est pas simple.
    La solution est probablement dans ce cas de s expatrier. Allemagne et suisse sont de bon candidats

    et evidement il y a la solution comme ecrit dans l article: rien a foutre que des gens dont le seul tord est de mal penser se font torturer grace a moi
    et ca il n y a pas de quoi etre fier de la race humaine

    1. Cela n’a rien à voir avec la race humaine : l’être humain est capable du pire comme du meilleur.

      Reste que certains préfèrent être du côté obscur, et vendre leur âme, ce qui fait d’eux des êtres humains à part entière, pour du vulgaire pognon.

      1. La vision de l’homme qui est du « dark » or « bright » side est un peu simpliste quand meme. Disons que le comportement de chacun est le barycentre de ses valeurs. Après celles ci dependent de son histoire personnelles expérience .

  7. La majorité des personnes composant notre société moderne ne s’engage pas, ne s’engage plus.

    Ils errent tels des zombies à effectuer chaque jour en pilote automatique leurs petites tâches, et ne vivent le monde que par média interposé.

    Par contre, si par malheur l’un d’eux est touché directement ou indirectement par une catastrophe, leur crie d’orfraie devra résonner au travers du monde.

    Le prix à payer pour une société bien individualiste, sans doute. Cet article ne m’étonne donc qu’à moitié.

  8. « Les gens meurent ou sont torturés en raison de mon travail ? #Ranafout’… »

    Pas « en raison de mon travail » mais « grâce à mon travail » et c’est bien là le fond du problème, certains sont incapables de se sentir concerné s’il ne sont pas la cause, mais uniquement un maillon de la chaîne.

  9. Ou il y a peut-être un autre analyse.

    Certaines personnes se voient bien en défenseur de la nation (une notion très américaine pour les français. La main sur le coeur en voulant défendre le drapeau etc…)

    Et il ne faut pas oublier que ces technos sont déployées en lybie tout ça, mais également en France et (sûrement) plein d’autres pays.

    Et que pour certaines personnes, il est plus aisé de se dire que l’on fait partie du bouclier de la nation et que nous la protégeons. Alors certes, il y a eu des ventes et des reventes de ces technos qui ont fini entre de mauvaise mains, mais on le sait « on ne fait pas d’omelettes sans casser d’oeufs ».
    On retrouve dans le même ordre d’idée les terroristes qui pour en « éduquer » 10000 choisissent d’en tuer 1.

    Et que ces petits étudiants ne sont sans doute pas tous des sanguinaires assoiffés de sang ou complètement inconscients. Peut-être qu’ils s’imaginent agir « pour le bien »…

    On retrouve ce genre de comportements dans beaucoup de lieux. Exemple, le lieu ou tu vis est investi par un dictateur. Vaux t’il mieux partir en signe de protestation et ainsi laisser le champ libre au dictateur ou bien rester et protester au risque de passer pour un collabo ou un ‘ranafout’ ?

  10. Les raisons pour continuer ne manquent malheureusement pas:
    – comme dit plus haut en référence à l’xp de Millgram, le détachement de l’action qu’on effectue dès qu’il est question d’obéir aux instructions d’une figure d’autorité (blouse scientifique, costard cravate et « charisme » du haut dirigeant ayant un gros carnet d’adresses,…)
    – la « peur » du changement, il est plus simple de rester dans le même cadre que d’en changer (d’autant plus si l’on s’approprie ce cadre, comme en le décorant avec des posters destinés à se focaliser sur autres choses que les implications éthiques de ses propres actions)
    – l’envie d’accroitre son carnet d’adresse, carriérisme qui souligne que la « geekitude » n’est certainement pour eux qu’une mode, un apparat, un vernis.
    – la peur de nuire à sa carrière en quittant des boss influents et avoir les services de renseignements sur le dos en tache de fond (du coup, il y a des chances que leur statut actuel puisse leur offrir un semblant d’impunité tant qu’il reste dans le bateau).
    – rien ne dit que cet emploi leur cause le moindre problème éthique, certains sont peut être « fiers » de ce qu’ils font.
    -le côté carré vip (faire parti des « dix »)
    -la facilité à ne pas vouloir « sa faire chier à sa poser des questions », la médiocrité de se dire que si on ne le faisait pas, quelqu’un d’autre le ferait à notre place…

    Par contre, il est certain qu’ils savent parfaitement ce qu’ils font et comme il l’a été signalé plus haut, ils ont choisi leur camp en connaissance de cause (on est loin des débuts du projet manhatan ou une partie des employés ne connaissaient pas les implications de leurs travaux).

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