Laurent Chemla : je vous ai menti

degaulle

Ça fait des années que j’explique, d’articles en conférences, qu’Internet n’est pas responsable de tous les malheurs du monde, que tout n’est pas de la faute au Net, qu’Internet n’est qu’un outil, un simple tuyau, que – comme tous les tuyaux – il est neutre par nature, et donc que ses usages n’ont pas à être davantage régulés ou contrôlés que les mêmes usages lorsqu’ils utilisent d’autres outils.

Des années à combattre les répétitives tentations de régulation, autorégulation, corégulation et autres pseudo-déontologies plus ou moins imposées à un citoyen qui – parce qu’il ose s’exprimer en public – devrait répondre à d’autres lois que le droit commun du simple fait qu’il utilise un outil électronique qui, à l’inverse de ses ancêtres, n’est pas régulé par la rareté (de l’espace en kiosque ou en librairie, de temps de parole en télévision hertzienne).

Des années que des Commissions, des Comités, des Conseils Nationaux, des Assises et des Séminaires nationaux cherchent les moyens de contrôler un réseau privé de pair à pair, qui s’est développé hors de tout contrôle à l’échelle internationale, fut-ce au prix de la liberté d’expression qu’il a enfin rendue accessible au plus grand nombre.

Pour y parvenir, tous les prétextes imaginables, ou à peu près, ont été utilisés. Dans un ordre à peu près chronologique, on a eu:

  • la diffusion via le réseau d’un livre interdit en librairie (houlala les ciseaux d’Anastasie ont rouillé) ;
  • l’expression publique de la haine raciale (ou l’arrivée des cons sur Internet) ;
  • l’atteinte au droit d’auteur (août 1996, 1er cas avec les paroles des chansons de Brel et Sardou) ;
  • la pédophilie ;
  • le piratage (à ne pas confondre avec le partage évoqué 2 lignes au dessus) ;
  • le vol de numéros de CB ;
  • le terrorisme (LSI, Patriot Act) ;
  • l’atteinte au droit d’auteur (Napster) ;
  • les atteintes à la vie privée ;
  • les arnaques en ligne ;
  • la négligence caractérisée à l’obligation de sécurisation des réseaux ;
  • l’addiction aux jeux d’argent ;
  • l’évasion fiscale ;
  • la mondialisation ;

et bien sûr

  • l’atteinte au droit d’auteur.

Pendant 20 ans, je me suis battu au motif qu’Internet n’était pas en cause, parce qu’aucune de ces situations n’était spécifique au réseau (en dehors de l’hypocrite justification de l’HADOPI), qu’elles existaient au préalable, qu’elles relevaient de la loi commune et ne créaient donc aucun « vide juridique » au seul motif qu’un nouvel outil était utilisé pour commettre des crimes, et que rien ne justifiait qu’on remette en cause une liberté fondamentale enfin accessible à tous pour mieux combattre des délits anciens.

Pendant 20 ans, les yeux dans les yeux, je vous ai menti.

Oui, c’est vrai, je vous l’avoue, tout est de la faute à Internet. Je suis dévasté par le remords.

Le terrorisme, la crise du disque, les scandales d’état, le printemps pourri: c’est la faute au Net.

La mondialisation, la récession, la crise de l’euro, l’évasion fiscale ? La faute au Net.

La grippe A, le réchauffement climatique, la guerre, les photos de chatons ? La faute au Net.

J’avoue, j’avoue tout, je me retire de ce pas de la vie réticulaire: vous n’entendrez plus jamais parler de moi.

Vous croyez que j’exagère ? Que je force le trait ? Mais presque pas !

J’ai menti parce que tout mon argumentaire était basé sur une prémisse technique vraie (Internet n’est qu’un simple tuyau, à peu près neutre par définition) alors que sa suite ne traitait pas d’usages techniques mais d’usages sociaux. Internet est – et doit rester – techniquement neutre. Mais Internet n’a jamais été socialement neutre (et de mon point de vue c’est une bonne chose).

Prenons un exemple.

D’un point de vue strictement technique, Free est un simple intermédiaire. Il propose à ses clients un accès à Internet, avec certains réglages par défaut qui n’ont jamais particulièrement posé de problème. Techniquement, il est à peu près neutre. Il laisse à ses clients certains choix (réglage du temps de latence, IPv6, filtrage de l’ICMP…), mais il en impose d’autres (marge d’erreur ADSL, adresse IP fixe…) donc il n’est pas 100% neutre techniquement, mais, disons qu’il répond correctement au besoin d’une très grande majorité d’utilisateurs.

Pourtant, quand Free a décidé de filtrer par défaut certaines publicités, même des ministres de la République on ressenti le besoin de réagir publiquement et de critiquer le choix pourtant purement technique (le service de résolution de noms de domaine proposé – et non imposé – par Free se contentait de mentir pour certains noms) du fournisseur.

Filtrer le port 25, c’est mal ?

Ce filtrage se faisant en extrémité de réseau, chez le client, et sous son contrôle, il est difficile de juger qu’il s’agissait d’une atteinte formelle à quelque exigence de neutralité technique que ce soit. Et j’en veux pour preuve que Free fait pratiquement la même chose depuis des années en filtrant par défaut (tout comme Orange d’ailleurs) le port 25 de ses clients pour éviter que ceux-ci ne deviennent, à leur insu, des relais de mail pour les spammeurs du monde entier. Et pratiquement personne (en tous cas aucun ministre) ne s’en offusque.

Si la réaction à cette nouvelle option a été si forte, c’est donc que l’opérateur a franchi une ligne qui n’est pas une ligne technique.

En limitant l’affichage de la publicité, le tuyau – techniquement neutre – a modifié un équilibre social qui se basait sur l’état des lieux pré-existant à cette décision. Ce choix n’était pas neutre socialement, même s’il l’était techniquement. Ce choix technique – plus ou moins neutre techniquement – changeait la société.

En réalité, on voit bien que tant qu’on ne dit pas de quel Internet on parle, du réseau technique ou de son usage social, on parle dans le vide.

J’aurai pu aussi bien prendre l’exemple de Google quand il décide d’arrêter l’un ou l’autre de ses services gratuits, ou de Facebook quand il décide de modifier son API pour restreindre tel ou tel usage: d’un point de vue technique on voit mal sous quel prétexte on interdirait à telle ou telle entreprise privée de décider de modifier son offre commerciale: il ne viendrait à l’idée de personne d’interdire au patron d’un restaurant de changer sa carte du jour au lendemain (même si pourtant, là aussi, ça a une incidence sur ses fournisseurs, ses clients et ses employés). Ce ne sont que des services proposés à la société qui sont affectés: les tuyaux, eux, restent (relativement) neutres.

Et j’en reviens donc au mensonge primordial.

Bien sûr que le réseau doit être neutre, bien sûr que nous imposer un filtrage, une surveillance, une régulation technique, c’est MAL.

Mais bien sûr qu’Internet est tout sauf neutre sociologiquement.

C’est amusant, d’ailleurs, d’entendre les mêmes (à commencer certainement par moi) affirmer d’un côté qu’Internet a révolutionné la société (en permettant au plus grand nombre l’accès à la parole publique, et dans une très large mesure à la connaissance aussi), quand de l’autre nous expliquons doctement qu’il faut à tout prix préserver une neutralité non pas technique (car on l’a vu celle-ci n’était pas vraiment en cause dans l’exemple de Free) mais bel et bien sociale.

Alors que non seulement Internet n’est pas sociologiquement neutre, mais qu’au contraire il a modifié nos sociétés en profondeur, et à un point qu’on ne mesurera sans doute pas avant très longtemps (si nos élites lui prêtent vie). On a du mal à le comprendre, parce qu’il n’est pas très facile d’avoir le recul nécessaire alors même que cette révolution est toujours en cours, mais on peut, sur certains points tenter d’en mesurer l’énormité.

Dès qu’on cesse de mentir, on doit admettre qu’en réalité les défenseurs – dont je suis – de la neutralité de tous les Internets ne veulent pas (seulement) garantir sa pérennité, mais aussi qu’on le laisse produire ses effets sociaux sans tenter de les contrôler, entre autres parce que le contrôle d’un phénomène d’une telle ampleur aurait des implications (sociales, elles aussi) probablement bien pires.

On doit aussi (désolé) accepter que ces changements nous touchent, tout autant qu’il touchent l’industrie musicale, le journalisme et le reste. J’ai de plus en plus de mal avec ceux qui souhaitent qu’on ne contrôle pas Internet pour – par exemple – garantir la rente des ayant-droits, mais qui réclament en même temps qu’on le contrôle pour protéger – toujours par exemple – leurs données personnelles. Comme si c’était moins dangereux, moins difficile et sans conséquence. Cette forme de neo-luddisme à géométrie variable est, elle aussi, un mensonge.

Donc.

Les nouvelles technologies changent le monde. L’invention du feu a changé le monde. Celle de la roue. Celle de l’imprimerie. Celle des photos de chatons.

Il y a (même si, pour celle du feu et de la roue, je ne suis pas sûr) toujours eu des réticences, des peurs, des groupes de pression souhaitant empêcher l’innovation qui allait rendre caduc leur pouvoir ou la source de leur richesse.

Je doute qu’il y ait jamais eu une seule innovation qui n’a pas détruit le modèle économique d’un tiers. Il faut imaginer la tronche du type qui pré-mâchait la viande crue pour le vieux chef de tribu édenté quand on lui a montré un gigot rôti. S’il avait eu un lobby à l’assemblée du clan, on peut être à peu près sûrs qu’on aurait eu une HADOPI pour empêcher les feux de camp.

Le nouveau tire-bouchon, cet outil dangereux

Même quand on invente un nouveau modèle de tire-bouchon on risque de détruire quelques emplois chez le mec qui fabriquait l’ancien modèle.

Le progrès, on peut ne pas être d’accord, on peut se battre contre, mais soit on perd, soit c’est tout le reste de l’humanité qui perd pour que quelqu’un puisse garder son petit pré-carré.

Le job de nos représentants, normalement, c’est d’œuvrer dans le sens du bien commun, pas des intérêts particuliers. S’ils font l’inverse de ce pour quoi ils sont élus, alors il faut juste les virer à coup de pompes dans le cul parce que ce sont de très mauvais représentants.

Si pour sauver 30000 jobs dans l’industrie du loisir on décide de raréfier artificiellement une ressource abondante (le partage en P2P), c’est exactement comme si on empoisonnait toute l’eau des sources naturelles et des robinets pour protéger les vendeurs d’eau en bouteille. Exactement.

Bon.

Donc Internet change la société, et il faut le laisser faire, parce que comme ça que l’homme évolue et que j’ai pas envie de revenir à avant l’invention du feu juste pour protéger des pré mâcheurs de bidoche.

Internet change nos sociétés de multiples façons. J’ai eu l’occasion de traiter de certaines dans mes chroniques, en voici quelques-unes ici résumées :

  • la disparition des intermédiaires, dans le commerce des biens matériels, fait souffrir de nombreux secteurs de notre économie. Dans le domaine de l’industrie culturelle les dinosaures européens bougent encore, mais chacun peut voir qu’il ne s’agit que des mouvements désespérés d’une proie déjà prise dans les crocs de son prédateur. En économie, l’avènement hautement prédictible et largement inéluctable des monnaies virtuelles, qui se passent de banques et de régulation régalienne, causera des ravages qu’on a peine à entrevoir, et le crowdfunding ne fait qu’aller dans le même sens. En politique, et surtout en temps de crise économique et de désillusion générale, qui peut dire ce que sera l’avenir quand la population comprendra qu’avec un réseau d’expression global elle n’a plus besoin de nommer des représentants locaux pour légiférer à sa place ?

Nous n’en sommes qu’au début, et bien malin celui qui pourra prédire aujourd’hui ce que sera demain un monde largement désintermédié, de l’hypercentralisation à la Amazon/Apple ou de l’hyperdécentralisation à la Bittorrent/Bitcoin.

  • la disparition des frontières rend nos petites spécificités législatives nationales bien difficiles à mettre en œuvre à l’échelle globale. La question à la mode ces jours-ci est celle de la fiscalité (dite « du numérique », comme si les multinationales « non-numériques » avaient attendu Internet pour expatrier leurs bénéfices dans des pays de fiscalité réduite), et la difficulté à recréer – dans une économie mondialisée – des frontières virtuelles permettant de taxer untel ou tel autre. Vaste illusion, qui nécessiterait la remise à plat d’accords internationaux devenus quasi intangibles avec le temps, et qui fait sortir le pop-corn en abondance chez les GAFA à chaque fois qu’elle est évoquée. Mais aussi, en vrac, les législations interdisant, à l’échelle d’un pays, l’expression de telle ou telle horreur. Pour nous, pour des raisons historiques, la haine raciale est interdite. Pour d’autres, montrer certaines parties du corps humain est proscrit si elle sont dénudées. Ailleurs encore, la moindre critique de l’état est fortement réprimée. Mais comment exporter nos interdictions nationales sur un médium par définition transnational sans le réduire à néant (et avec lui tous les espoirs de croissance qu’il promet) ? Et quelles lois respecter ? Toutes en même temps, ou aucune ?

L’argent-roi a imposé à tous les peuples la mondialisation de l’économie. Internet n’a fait que suivre le même modèle, mais cette fois-ci plus ou moins à l’insu des gouvernements – au moins jusqu’à très récemment. Je ne crois pas qu’il sera possible de rétablir des frontières détruites sans que le prix n’en soit bien pire que le bénéfice. Mais que sera notre monde mondialisé futur, de la dictature libérale ou de l’utopie libertaire ?

  • la dématérialisation est depuis longtemps un fait établi dans le domaine du logiciel (combien de softs installez-vous sur vos outils qui n’ont pas été téléchargés plutôt qu’achetés sur un support physique, ces dernières années). Dans le domaine de la musique et du cinéma, la messe est dite aussi (même si encore une fois on constate quelques spasmes post-mortem telles que le Bluray Audio). Le papier vit ses derniers jours (même si j’attends encore le logiciel miracle qui classera mes factures dématérialisées à ma place). Nos photos sont devenues numériques en même temps que leur nombre a explosé (surtout celles de chats) et que nos disques durs se sont transformés en nuages. Et on voit déjà se mettre en place le futur de l’impression 3D, au niveau moléculaire et donc – pourquoi pas – pour fabriquer sa nourriture à partir de briques de base à très faible coût. On peut déjà aujourd’hui aller dans une boutique imprimer l’objet que nous avons dessiné par informatique, et nous n’en sommes qu’au tout début. Alors, quoi ? Il est probable que les effets déflationnistes de toutes ces économies d’échelle permettront une baisse massive des prix à moyen terme (il faut là aussi attendre la fin des convulsions qui font qu’un e-book coûte parfois plus cher que son équivalent imprimé). Mais ce n’est pas sûr. Irons-nous vers un monde d’abondance pour tous, ou vers un enfer dans lequel tout sera verrouillé par des DRM, des brevets et des copyrights qui permettront à quelques privilégiés d’accumuler des richesses en créant une rareté, et donc une pauvreté, artificielle ?

Après cette courte introduction, et sans transition, j’ai choisi d’aborder plus en profondeur un autre de ces changements sociaux desquels Internet participe: la transparence.

Un préalable cependant, quant à la valeur de ce mot.

Récemment, l’affaire Cahuzac a permis de le mettre en lumière, mais on en parlait déjà peu de temps avant, notamment dans les débats concernant – justement – la Neutralité du Net: celle-ci est en effet présentée par certains comme la panacée, la neutralité étant garantie du simple fait que le client – dûment informé de ce que filtrent les uns et les autres – peut ainsi choisir le niveau de neutralité qu’il veut (en payant plus pour ne pas être censuré, donc, puisqu’il faut bien appeler les choses par leur nom).

Il suffit de se demander ce que serait Internet si ce principe avait été mis en place au début de sa commercialisation pour voir à quel point c’est illusoire: l’émission en volume via HTTP serait interdite, sauf à payer un tarif démesuré et à disposer d’un numéro de Commission Paritaire (de manière à garantir l’absence de toute dérive, évidemment), comme au bon vieux temps du Minitel. L’accès à chaque nouveau service mis en place serait soumis à une augmentation de prix. Vous paieriez pour chaque email envoyé ou reçu, ou même pour chaque tweet, pourquoi pas. Ici comme ailleurs, la motivation marchande pousserait à créer une rareté virtuelle, selon le bon vieux principe: « ce qui est rare est cher ». En toute transparence, bien sûr, et vous auriez le choix grâce à une concurrence libre et non faussée. Ou pas.

Il convient donc de se méfier: la transparence en tout est peut-être une très bonne chose, et je crois qu’elle est inévitable. Mais il faut se garder de croire qu’elle pourrait à elle seule rétablir un équilibre que la société ne garantirait pas par ailleurs (via la loi, ou les rapports de force). Elle ne sert – au mieux – qu’à mettre en lumière les dérives, jamais à les corriger.

La transparence est la vraie couleur du Net

La transparence.

Nous vivons désormais dans un Loft-Story planétaire. Nos vies se déroulent en permanence face-caméra: les réseaux sociaux, bien sûr. Et les blogs. Nos réseaux, nos amitiés sont publiques. Même nos carrières professionnelles, depuis nos premiers stages jusqu’à nos emplois actuels, sont publiées sur Viadeo et Linkedin. Ça ne choque plus personne, et ce n’est pourtant que le début. Déjà nos objets connectés balancent en public le nombre de kilomètres courus dans la journée, la maison de Turblog twitte quand quelqu’un sonne à la porte, et bientôt ce seront jusqu’à nos constantes physiques qui seront en ligne en temps réel. Les Google-Glass annoncent la suite de l’Internet des objets: un monde dans lequel chacun de nos actes, toute notre vie sera enregistrée, diffusée, utilisée au moins par les publicitaires et les statisticiens, et probablement aussi par les appareils étatiques.

Certains, qui réagissent sur l’instant, pensent pouvoir établir des limites à l’exposition de la vie privée. Il existe des initiatives, y compris à l’échelle européenne. Certains craignent « la dictature de la transparence », quand le simple citoyen, lui, est déjà filmé et surveillé pratiquement 24h sur 24 sans qu’il s’en préoccupe tellement.

Je crois qu’ils se trompent. Les plus âgés d’entre nous (les vieux: ceux qui ont plus de 15 ans) se souviennent encore, pour peu qu’ils en fassent l’effort, de ce qu’était la vie privée au milieu des années 90. Nous ne mettions nos CV à jour qu’entre deux jobs. Notre quotidien n’était partagé que par quelques très proches. Nos photos de vacances n’étaient disponibles qu’à ceux à qui nous infligions des soirées diapos.

Il suffit de se replonger, quelques secondes, dans le monde tel qu’il était il y a une quinzaine d’année pour voir à quel point notre notion de l’intimité a évolué. Il suffit aussi de voir que ceci s’est fait quasiment sans heurt pour penser – comme moi – que tout continuera à évoluer dans le même sens, et sans grande résistance. Je me souviens du peu de réactions, à cette époque, lorsque la RATP annonçait la mise en place de caméras de surveillance sur tout son réseau « pour assurer la protection des voyageurs ». Je me souviens que la disparition du terme « vidéosurveillance » au profit de celui de « vidéoprotection » s’est faite sans résistance, ou presque. Je me souviens de la faible médiatisation des « Big Brother Awards ».

Vous croyez que le scandale de PRISM va faire prendre conscience du danger au public ? Vous croyez qu’il va boycotter Apple et Facebook à cause de la NSA ? Je dis que vous vous trompez, que ce qui est vrai pour ceux qui étaient déjà convaincus ne l’est pas pour la vaste majorité des gens, et que la vague médiatique n’aura qu’un effet très temporaire. Qui se souvient d’Échelon ?

Dans les villages préindustriels, chacun savait à peu près tout de la vie de ses voisins: eh bien nous sommes aujourd’hui entrés, de ce point de vue aussi, dans l’ère du village global.

Un monde dans lequel chacun sait tout sur tout le monde, en permanence, et dans lequel chacun l’accepte comme une chose assez naturelle. Comme si, finalement, la notion même de vie privée n’avait été qu’une parenthèse de l’histoire des débuts de la société industrielle.

Mais ce qui est vrai pour le simple citoyen l’est aussi pour les corps constitués.

Je crois que la prise de conscience de ce fait a commencé avec les révolutions arabes en 2011. L’influence des révélations de Wikileaks, bien sûr, a montré particulièrement clairement à tous les gouvernements du monde que leurs petits secrets, leur petites et leurs grandes corruptions désormais potentiellement accessibles à tous, pouvaient amener les populations à se rebeller. Mais au delà de ce point, j’ai déjà expliqué qu’à mon avis la seule exposition publique de la richesse des pays occidentaux, exhibée comme jamais par les sites marchands à l’échelle internationale, avait de quoi pousser les peuples les plus pauvres à revendiquer leur part (et ceci est d’autant plus vrai dans le cas des pays dont la monnaie n’est pas convertible et dont les citoyens ne peuvent, du coup, pas faire d’achats en ligne au delà de leurs frontières: pour eux les monnaies virtuelles transnationales telles que le bitcoin pourraient constituer une vraie opportunité). Quand le 1er ministre Turc dénonce Twitter comme étant « une menace sur la société », il parle en réalité d’une menace sur son pouvoir.

Un autre signal fort a été la mobilisation autour d’ACTA, non seulement par son ampleur et ce qu’elle a démontré de l’implication des gens quant à l’enjeu des libertés numériques mais aussi du fait qu’un document de travail – prévu pour rester confidentiel – a été à l’origine de cette mobilisation: les tractations secrètes entre États devenaient un sujet de débat politique, premier coup de couteau dans de la transparence dans le milieu très feutré de la diplomatie internationale qui en annonce d’autres, je crois.

La transparence.

Parallèlement, en France, les « affaires » se font légion. Une promesse faite en ligne sur Twitter, et jamais tenue, concernant les tunisiens exilés du « 36 rue Botzaris » a, sinon fait perdre les élections à François Hollande, au moins montré ce que valait sa parole: pour une fois un homme politique n’a même pas eu besoin d’attendre son élection pour renoncer à ses promesses. Une conversation privée entre une vieille dame et son majordome, publiée par un journal en ligne, a lancé l’affaire Bettencourt. L’enregistrement d’un téléphone, lui aussi disponible en ligne, a causé la démission d’un ministre.  Les « offshore leaks » ne font que commencer à faire parler d’elles. L’activité des députés est monitorée en permanence, les déclarations des politiques sont archivées, publiques, et ressorties en temps réel pendant qu’ils affirment l’inverse à la télé.

Les débats de nos assemblées sont diffusées en ligne, en direct, et comme tous les directs ils sont commentés sur les réseaux sociaux. L’expérience Hadopi a permis a toute une génération de jeunes activistes de comprendre les enjeux, les méthodes et – disons le – la bêtise du législateur. Les débats sur le mariage pour tous, eux aussi suivis en temps réel – y compris la nuit – laisseront, eux aussi, quelques traces dans la mémoire citoyenne. Certains de nos parlementaires utilisent déjà cette transparence nouvelle pour tenter d’influencer les luttes politiques, au point qu’il a été question d’interdire l’utilisation de Twitter par les députés durant les séances publiques.

Et ça ne fait, là aussi, que commencer.

Et au delà même des sphères politiques et privées, on peut déjà voir les effets du début de la révolution numérique et de la transparence qu’elle impose à tous dans tous les domaines.

Toute la société est touchée. Les produits, mais aussi leurs commerçants sont évalués publiquement par les clients, les abus dénoncés – et très souvent amplifiés – par les réseaux sociaux. Un avocat vous menace sans raison pour obtenir le retrait d’une information dérangeante ? Dites-le sur Twitter et constatez les dégâts pour lui et son client: le phénomène du « bad-buzz » est en train gentiment de rétablir un équilibre depuis longtemps rompu entre la grande entreprise et le simple citoyen. Tout un métier (les « community managers ») est désormais largement basé sur cette communication de crise devenue permanente: ce n’est pas pour rien que les services de veille en ligne et d’e-réputation sont en pleine croissance.

Le site Copwatch, tout discutable qu’il est, préfigure la surveillance généralisée de ceux qui nous surveillent.

Même le monde plus que discret de l’économie commence à basculer. Les paradis fiscaux se défont du secret bancaire, les mécanismes les plus abscons (HFT, évasion fiscale) sont exposés en plein lumière. Le crowdfunding permet de financer des projets dont la finance classique ne voulait pas. Et là encore, nous n’en sommes qu’au tout début.

La vraie transparence…

Il faut imaginer ce que sera notre société quand d’un simple clic on pourra visualiser les flux d’argent public, à tous les niveaux de l’administration du local à l’international. Quand on pourra remonter au vote qui a décidé l’attribution de telle ou telle subvention, telle ou telle dépense. Quand des bidouilleurs en tireront des tableaux, clairs, posant les problématiques et montrant les évolutions dans le temps. Tout ça à partir de données publiques déjà existantes.

Il faut l’imaginer quand on ajoutera à ça les couches logicielles permettant de participer aux débats, de donner son avis.

Il faut imaginer le crowdsourcing à l’échelle d’une ville, d’une région, d’un pays.

La transparence est déjà là. Elle est partout, et elle est contagieuse. Oui, Internet change les choses. Oui, notre rapport au monde change en parallèle, et oui, entre autres changements de société, il y a de très bonnes chances qu’on y perde presque totalement notre vie privée. Je suis pour ma part certain que nous nous y adapterons sans difficulté, mais, oui, c’est de la faute au Net.

Et oui, à bien des égards, nous vivons aujourd’hui dans la société décrite par Georges Orwell en 1949 dans « 1984 ».

Mon auteur de science-fiction préféré, John Brunner, a publié en 1975 un roman qui à mon sens est la meilleure réponse jamais faite à Georges Orwell. C’était « Sur l’onde de choc » (Shockwave rider). Ces deux romans étaient prophétiques, mais le second (non content d’inventer l’ordinateur personnel, le virus informatique et la notion même de pirate informatique) expliquait aussi que dans une société de surveillance généralisée, soumise à un pouvoir largement corrompu, totalement informatisée et dans laquelle le citoyen était soumis en permanence à la publicité invasive, le salut pouvait passer par le fait de tout rendre public.

Sa morale, je crois, est celle-ci: les secrets des simples citoyens n’ont au final que peu d’importance, mais ceux des puissants en ont beaucoup. Si nous devons échanger notre vie privée contre la transparence totale de ceux qui nous surveillent et de ceux qui nous gouvernent, alors peut-être n’est-ce pas nous qui aurons le plus à y perdre. Il est temps, je crois, de renvoyer enfin le vieil argument « si vous n’avez rien à cacher, alors vous n’avez rien à craindre » à l’envoyeur : « quand vous n’aurez plus rien à cacher au peuple, alors vous n’aurez plus rien à craindre du peuple ».

Et merci à Slim Amamou (lui aussi un ancien ministre) de m’avoir fourni la conclusion.

(Article issu de la présentation de Laurent Chemla à Pas Sage en Seine 2013)

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Auteur: Antoine Champagne - kitetoa

Dinosaure du Net, journaliste à ses heures. A commis deux trois trucs (Kitetoa.com, Aporismes.com et Reflets.info).


36 thoughts on “Laurent Chemla : je vous ai menti”

  1. « La transparence.

    Parallèlement, en France, les « affaires » se font légion. Une promesse faite en ligne sur Twitter, et jamais tenue, concernant les tunisiens exilés du « 36 rue Botzaris » a, sinon fait perdre les élections à François Hollande, au moins montré ce que valait sa parole: pour une fois un homme politique n’a même pas eu besoin d’attendre son élection pour renoncer à ses promesses. »

    a pas un truc qui cloche ?

    bonne article .

    1. Et ne parlons pas de l’accord avec les écolos, modifié après signature… Effectivement, la parole du bonhomme a autant de valeur que celle de son prédécesseur.

      Bon article, effectivement.

  2. En suivant ce genre de raisonnement, on pourrait dire :

    La bombe nucléaire est neutre, elle ne dépend que des gens qui la possède.
    La voiture est neutre, elle ne dépend que du conducteur.

    Cet argument fallacieux a été démenti depuis longtemps par un courant ignoré de la pensée moderne : la voiture en tant qu’organisation technologique a engendré une organisation sociale qui la requière et qui est fonction de sa nature. La bombe nucléaire également. Ce ne sont pas des « outils neutres », ils façonnent notre monde en explicitant leurs virtualités ontologiques. Elles [ces technologies] s’inscrivent dans un monde dont elles sont indétachables. Il n’existe nulle part de ciel des idées où la pureté des outils trouverait ainsi sa virginité.

    Je ne vais pas refaire toute la critique qui a été écrite à ce sujet, mais la neutralité, si chère au technophile, est un argument creux.

    Tout le reste en découle.

    1. la neutralité n’est pas creuse.

      Si on prend ton exemple tu compares, la technologie nucleaire n’est pas neutre, elle ne depend que des gens qui la possede.

      Si la techno nucleaire est neutre, tu peux en faire ce que tu veux, bombe ou reacteur ou IRM or whateverelse.

      Un outil est ce qu’on en fait. Après si on se base ces outils pour en faire une societé c’est nitre probleme. enfin le probleme de ceux auwquels cela aura été imposé.

      La neutralité n’est pas creuse, elle ne renvoie qu’au responsabilitées de chacun.

      1. La technologie n’est pas « neutre » : elle véhicule l’idéologie de la scientificité technique. Comment pourrait-elle être neutre puisque précisément sa fonction est de transformer le monde ? N’importe quel humain, expert de la vie sur terre, sait que les outils technologiques bouleversent davantage son existence que la couleur du régime politique. Que le téléphone portable et l’ordinateur modifient nos modes de vie, nos rapports sociaux, notre perception du monde, notre condition. La technologie n’est pas neutre, et la question ne se pose pas en termes de « bons » ou de « mauvais » usages : la technologie est la poursuite de la politique par d’autres moyens. Dans tout développement des forces productives dû à l’innovation technique, il y a toujours des gagnants et des perdants. La technique est instrument et arme parce qu’elle avantage ceux qui savent mieux se servir d’elle et mieux la servir. Un esprit critique héritier de Defoe et de Swift, Samuel Butler, dénonçait le fait dans une utopie satirique : “ … en cela consiste l’astuce des machines : elles servent pour pouvoir dominer. […] aujourd’hui même les machines servent seulement à condition qu’on les serve, en imposant leurs conditions. […] N’est-il pas manifeste que les machines sont en train de gagner du terrain quand nous considérons le nombre croissant de ceux qui y sont assujettis comme esclaves et de ceux qui se consacrent de tout cœur au progrès du règne mécanique ? ” (Erewhon, ou au-delà des montagnes, 1870). La société, une fois qu’elle a accepté la dynamique technologique se retrouve prisonnière de celle-ci. La technique s’est approprié le monde et l’a mis à son service. En elle se révèlent les nouveaux intérêts dominants. Quand “ la domination de la nature reste liée à la domination des hommes ” (Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel, 1964), le discours de la domination n’est déjà plus politique mais technique. Il cherche à se légitimer avec l’augmentation des forces productives, qui inclue le progrès technologique après avoir mis à son service la connaissance scientifique. Le progrès scientifico-technique fournit aux individus une vie supposée tranquille et confortable et comme telle nécessaire et désirable. La technique, qui s’est à présent transformée en idéologie de la domination, fournit une explication suffisante pour la liberté et l’incapacité des individus à décider de leur vie : l’absence de liberté implicite à la soumission aux impératifs techniques est le prix nécessaire de la productivité et du confort, de la santé et de l’emploi. C’est simplement, comme le remarque Hannah Arendt, que les productions techniques se voient incorporées dans le monde humain, si bien que la fabrication déclenche « un processus dont l’issue ne peut être entièrement prévue et échappe par conséquent à la volonté de son auteur ».

        Trêve de pavet : mais je ne vais pas tout réécrire, il suffit de se cultiver : Simone Weil, Hans Jonas, Jacques Ellul, Marcuse, Bernard Charbonneau, William Moritz, l’école de Francfort (Adorno, Horkheimer), Ivan Illich, etc., etc.

        1. Deux textes sur le sujet : l’un d’une centaine de pages, visionnaire et précis. Le deuxième, plus classique dans sa critique, mais qui résonne étrangement quand on baigne dans l’idéologie techniciste.
          – L’Hypothèse cybernétique, de Tiqqun http://translationcollective.files.wordpress.com/2012/06/cybernetique.pdf
          – L’Emprise numérique, aux Editions l’Echappée. Quelques trucs un peu caricaturaux, mais une vraie tentative de penser autrement le numérique. Une bouffée d’air frais.

          Ah au fait, spoiler : libertarien, passe ton chemin, c’est pas de la lecture pour toi.

      1. @iGor : Le « paquet » est un monde, autant que l’émetteur, le récepteur et son chemin.

        Si le culte du progrès n’est plus la doctrine des techniciens de la pensée qui ont trop peur de passer pour bêtes, comme mythe vivant de l’époque il est toujours actif. Il est vrai que ce n’est pas le café de Flore qui donne l’investiture.

        Cette attitude nous amène à considérer le progrès comme le donné par excellence et à abdiquer en face de lui notre liberté. Et si l’emploi des machines n’est pas un mal, l’abdication vis-à-vis des moyens c’est le Mal. Car s’il est vrai que la machine est neutre et qu’elle peut servir indifféremment au bonheur ou au malheur de l’humanité, cela suppose comme condition élémentaire la volonté de la faire servir. Or l’attitude des partisans du progrès est tout autre : chaque fois qu’on leur demande d’envisager l’action des techniques sur l’homme, de concevoir une orientation différente du machinisme, ils protestent. Le progrès pour eux, c’est-à-dire le perfectionnement technique tel qu’il s’est défini depuis un siècle, a une valeur en soi. Le développement de la civilisation matérielle, les techniques telles qu’elles sont (les partisans du progrès oublient trop souvent qu’ils opposent la machine en soi à celui qui la critique telle qu’elle est), ouvre les voies de l’avenir. La machine, pour eux, ce n’est pas la machine, c’est la justice, c’est la liberté. Pour ma part, je ne rejette pas la machine, mais je rejette l’identification du gigantisme industriel, de la bombe atomique à des valeurs. Le partisan du progrès ne se rend pas compte qu’il fournit ainsi des armes à ceux qui considèrent que la machine, loin d’être un instrument, a ses fins propres.

        Pourquoi cette abdication de générations soi-disant humanistes vis-à-vis de la technique et des machines ? Pourquoi avoir renversé les dieux de marbre et d’or pour adorer ces graisseuses images de métal ? Pourquoi, cessant de placer son destin dans le ciel, l’humanité le place-t-elle dans ses instruments ? Parce que, s’il est exact de dire que la machine peut servir, abandonnée à elle-même, elle comporte sa fin propre qui est d’accroître la puissance. Avec un avion, je vais plus vite et plus loin qu’à pied ; avec un marteau-piqueur, j’abats plus de charbon qu’avec un pic, et avec une bombe, je tue plus d’hommes qu’avec un couteau. La machine est faite pour dominer, pour vaincre : les choses et les hommes et comme vaincre c’est toujours un peu briser, elle est infiniment plus efficace dans la destruction que dans la construction. Nous possédons la bombe qui détruit les villes, et demain nous pourrons détruire le monde en une seconde, nous ne saurions jamais le créer en un aussi bref instant. Car la puissance peut broyer, seule la vie peut engendrer la vie.

        La machine, c’est la volonté de puissance et la volonté de puissance, c’est la machine. C’est le peuple le plus avide d’or ou de conquêtes qui invente les meilleures machines. Et c’est le peuple le plus dégagé de préjugés qui les emploie le mieux. La volonté de puissance s’est incarnée dans l’expansion et dans son accomplissement suprême : l’impérialisme des Etats. Les périodes de plus grands progrès techniques, ce sont les périodes de prospérité capitaliste et à un degré encore plus grand, les périodes de guerre entre Etats. Ce qui caractérise le monde totalitaire où nous vivons, c’est la symbiose du politique et du technique, l’accord entre la volonté de puissance des chefs d’Etats et la curiosité objective, le sens mécanique, la docilité bornée des techniciens. L’hitlérisme était l’expression d’une société où les plus hautes capacités techniques s’alliaient à un sens extrême de la discipline d’Etat ; la bombe atomique est le produit monstrueux de cet accouplement de la politique et du technique. Comme des fous rares et précieux, l’Etat enferme les savants quelque part au milieu des landes, fournissant de coûteux aliments à leur manie d’insectes aveugles et recueillant soigneusement le fruit redoutable que leur inconscience élabore. « Nous n’y sommes pour rien, si nos inventions servent à ça ». Grand argument des scientifiques… C’est bien pour cette démission qu’il leur sera un jour demandé des comptes.

    2. Tu as vraiment lu l’article, ou tu as juste sauté sur l’occasion pour raconter ton blabla ?
      Il est indiqué qu’Internet devrait rester _technologiquement_ neutre, ou en tout cas, qu’il devrait se rapprocher d’une certaine neutralité technique, mais que socialement, il est très loin d’être neutre.
      La neutralité technique n’a _rien_ à voir avec la « neutralité technologique ». Quand on demande la neutralité du net, on ne demande pas qu’Internet n’ait aucun effet sur la société. Tout le monde sait très bien qu’Internet a causé, et causera encore des bouleversements majeurs sur la société. Ce qu’on demande, c’est que le tuyau ne décide pas ce qu’il doit transporter ou non.
      Du coup, c’est ton commentaire qui est complètement creux, AMHA.

      1. Merci, j’ai lu l’article. C’est précisément ce dont je parle : que la prétendu neutralité à laquelle prétend ce système masque l’idéologisation du système lui-même. Mais du coup, je crains que vous n’ayez rien compris à ce que je racontais. Manque de culture sans doute, AMHA.

          1. Au sujet de la démarche scientifique, je ne peux que recommander « Itinéraire de l’égarement » & « Une folle solitude » d’Olivier Rey. Une approche intéressante est également fournie par Gérard Amzallag : « La raison malmenée » et « L’homme végétal ».

            Mais il y en a tant d’autres…

        1. En clair Laurent veut façonner avec les autres un tuyau absolu de partage et de liberté.

          Il en semble assez détaché — au point même de s’entacher d’un prétendu mensonge simplement issu des limites de la pensée.

          Du coup pourquoi, Marti, même si elle existe vraiment, évoquer la désillusion conséquence de la technophilie, où le sujet hypnotisé ne cesse de se confondre avec son objet/jouet jusqu’à oublier sa propre vie et ses responsabilités ?

          Internet, qui est plus construit pour survivre que pour détruire, peut en multipliant les ouvertures et en créant plus de proximité, nous aider à mieux nous organiser, à mieux communiquer, à mieux évoluer.

  3. Excellent texte (si je puis me permettre un tel jugement), avec du recul, de la mise perspective, une certaine prise de risque -inévitable lorsqu’il s’agit de parler de l’avenir. Du grand Chemla, as usual. Je ne sais pas si tout sera forcément vérifié dans les années à venir, et je ne sais pas si tout se passera « sans douleur ». Mais ce qui est sûr, c’est que nous vivons un moment charnière dans l’histoire des civilisations humaines. C’est un brin ironique pour des gens d’un « certain âge », qui pensaient que les grandes avancées étaient derrière nous, et que certains principes étaient acquis de manière immuable. Alors que tout reste à (re)faire.
    Merci Reflets, et bravo pour Pas Sage En Seine également.

  4. La transparence, pour aller où ?

    Assez d’accord sur le fond. Mais tout cela pointe quelque chose de très juste, il me semble, c’est de savoir qu’elle réponse nous apporterons à la transparence ? Oui, nous allons voir plus que jamais ce que les puissants font de nous ? Oui nous allons être de plus en plus leur jouet ? Oui, les corrélations vont extraire de Facebook tous les serial killers potentiels… Et comment répondrons-nous à cela ?

    L’asymétrie de pouvoir subsiste et reste entière. La transparence va-t-elle la rendre encore plus insoutenable ?

    1. D’autant que les « puissants » sont mal identifiés, qu’il est nécessaire d’organiser une « société de surveillance des surveillés » (merci aux BBA canal historique); que cette « élite », à laquelle nous appartenons de facto, puisque nous « entendons » ce (génial) article, est bien mieux formé à ce sujet que le citoyen/prospect/client/patient/administré/consommateur… « lambda »; que le gap entre les spécialistes de la question et les « décideurs » qu’ils soient politiques ou financiers ou industriels est de moins en moins grand…
      Pour s’y préparer, il faut, à mon humble avis, de la pédagogie; mais le temps manque ??

      Ca me donne envie de DL Truman Show (excuser moi pour les réf. culturels…)

  5. « Quand des bidouilleurs en tireront des tableaux, clairs »

    Des bidouilleurs ? Qui sont ces bidouilleurs ? Qui aura les connaissances nécessaires pour bidouiller ? Les jeunes de banlieue ou les jeunes de centre ville ? Et quel contrôle le reste des citoyens aura t-il sur ces bidouilleurs ?

    Si Internet réussit à changer les mains du pouvoir il ne changera pas la domination et l’exploitation de la majorité des individus par une minorité (celle qui saura coder).

    Penser le progrès social sans violences est vain.

  6. Très bon texte Laurent mais je ne te suis plus quand tu dis : « les monnaies virtuelles transnationales telles que le bitcoin pourraient constituer une vraie opportunité ».

    Oui sans doute, mais l’exemple (Bitcoin) est très mal choisi. En l’état Bitcoin me semble en effet porteur de Très Grandes Illusions (TGI), bien pires que celles exposées dans la première partie du texte. Voici pourquoi :

    http://ouishare.net/2013/05/bitcoin-human-based-digital-currency/

  7. Merci pour ce texte passionnant à lire.

    Toutefois, j’ai beaucoup de mal à partager la conclusion qui dit en substance « il faut accepter de sacrifier notre vie privée pour le bien de l’Humanité ».

    D’une, la transparence n’est pas un gage de changements de mentalité. Echelon, PRISM ne modifieront pas fondamentalement le comportement de la plupart des gens. Il faut voir aussi le nombre d’affaires qui ont éclaté ces dernières années, sans que l’on voit émerger une quelconque réponse sociale.

    De deux, je refuse de sacrifier la liberté fondamentale de mon Droit à la vie privée en espérant que le comportement des hommes et femmes corrompus en soient altérés. C’est leur faire un tel cadeau… !

    Je pense qu’il faut plutôt promouvoir l’éducation populaire, le partage, les échanges, la diversité pour que les gens se battent pour l’Internet que nous souhaitons, plutôt que de croire en l’illusoire vertu naturelle de la Transparence.

  8. Excellent article, merci.
    Un point a considerer dans cette discussion et quand on commence a impliquer la masse des utilisateurs dans les debats et les decisions est qu’il faut faire attention a preserver l’equilibre.
    A l’oppose des derives possibles dans les discussions qui restent au sein de « spheres politiques et privees » il y a aussi la dictature des foules, qui ignorent les minorites. Les manifestations contre le mariage gay en est un exemple, une tentative par une majorite bien pensante d’imposer un point de vue qui prive une partie de leur concitoyens de certaines libertes. Des manifestations en masse qui meme si elles sont pacifiques font que ceux qui sont le plus directement affectes par le sujet n’osent probablement pas sortir de chez eux ces jours la. Une violence latente plutot que directe, mais non moins oppressive.
    La vraie transparence, ca n’est pas seulement la diffusion de l’information vers toutes les parties prenantes, c’est aussi un effort conscient de mettre avant tous les aspects a considerer, et un effort conscient d’inclure dans la discussion un echantillon vraiment representatif de la population dans son ensemble, y compris les minorites. C’est aussi s’assurer que les responsables de la decision finale pourront prendre une decision informee, ce qui n’est certainement pas le cas du processus democratique qu’on connait aujourd’hui (combien vont dans le detail et creusent vraiment le pour et le contre des differentes propositions mises en avant par les candidats avant d’aller voter?)
    Donc je reverrais un peu la conclusion: meme si il n’y a rien a cacher au peuple, il faut aussi craindre la dictacture des foules. La beaute du Net est qu’il est beaucoup plus facile, voire inevitable, d’inclure toutes les parties prenantes dans les discussions.
    J’espere donc que le Net nous permettra de faire evoluer les processus de decision (prives comme public) vers des processus de democratie participative qui garantiront une vraie representation (statistiquement representative) de toutes les parties prenantes et une vraie mise en avant de toutes les aspects (le pour et le contre) d’une decision. On peut voter par internet, donc la technologie est la. La vraie transparence sera de mettre les bons processus en place.

  9. Il y a tellement de choses dans ce texte Laurent Chemla.
    La conclusion de Slim Amamou est bienvenue je trouve pour aller au bout de la révolution numérique comme on dit : « La société de surveillance generalisée est inéluctable. La seule voie c’est la distribution massive de ce pouvoir ».

    Reste que derrière cette conclusion, complément essentiel à mes yeux car le simple contrôle par la transparence d’un pouvoir s’instituant encore tel qu’actuellement n’est pas une option tenable, on peut mettre beaucoup de choses et des contradictoires même.

    Distribution massive de pouvoir, donc?
    Mais encore? Why what who how?

  10. « Je doute qu’il y ait jamais eu une seule innovation qui n’a pas détruit le modèle économique d’un tiers. Il faut imaginer la tronche du type qui pré-mâchait la viande crue pour le vieux chef de tribu édenté quand on lui a montré un gigot rôti. S’il avait eu un lobby à l’assemblée du clan, on peut être à peu près sûrs qu’on aurait eu une HADOPI pour empêcher les feux de camp »

    Personnellement j’aime croire que c’est le système qui perverti l’homme, et pas l’inverse.
    Je suis convaincu que le machouilleur de viande crue avait une conscience sociale beaucoup plus élevé que la notre.
    C’est l’une des conséquences de tout miser sur les libertés individuelles.

    Plus de conscience sociale, plus de lien à la terre et moins se focaliser sur les libertés individuelles…. je ne sais pas…

    Le documentaire « l’esprit des plantes – intelligence végétale », en particulier le truc avec les coudous est vachement parlant….

    Une vie plus simple, la campagne… le vercors ????????

    Même si je ne partage pas forcément ton opinion je suis pressé de pouvoir enfin matter ta conf à PSES…

  11. La comparaison village d’antan village global est intéressante, et je l’ai pratiqué bien souvent. Mais en y réfléchissant bien, il y a un gros gros gros changement : antan on pouvait émigrer, changer de lieu, refaire sa vie, il y avait des tas de villages.
    Avec le village global, il n’y a qu’un village, pas possible de refaire sa vie ailleurs. C’est LE village. On y est enfermé. C’est la différence fondamentale entre la liberté (je peux choisir mon village) et l’enfermement.

    Alors oui, c’est vrai que tous ne pouvaient pas partir, c’est vrai qu’il fallait en vouloir, mais bon, les deux amériques se sont bien fondées sur des millions de gens qui ont bougé.

  12. Les secrets des simples citoyens n’auraient peu d’importance que dans une société et une civilisation totalement respectueuses de son prochain, sans jamais de mauvaise intention. Auquel cas on n’utiliserait ce qui dérange que parce qu’il y a effectivement des raisons louables et justifiées de le faire. Mais dans une civilisation qui promeut l’individualisme et le dépouillement de son voisin, dans une civilisation où l’on cherche toujours des boucs-émissaires, dans une société qui se prétend démocratique mais peut baculer vers un régime encore moins démocratique suite à une crise économique grave, il y a certainement des secrets qu’il vaut mieux que les voisins ne connaissent pas. On n’a rien à cacher tant que personne n’a de mauvaise intention *contre* nous. Par ailleurs une société qui serait totalement respectueuse d’autrui n’aurait pas besoin de révéler de secrets puisque tout le monde considérerait l’autre comme son égal, l’autre soi, et n’aurait donc aucune intention cachée à révéler au grand jour. Non, seuls les secrets de ceux qui ont trop de pouvoir méritent d’être mis au grand jour. Laissez les autres vivre en paix comme ils peuvent !

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