Nuage de Fukushima: comment la France rassure le peuple en brassant du vent

L'Europe touchée (simulation au 26 mars / IRSN)

Vous avez aimé le Professeur Pellerin en 1986? Alors vous allez adorer André-Claude Lacoste en 2011. Hier à la télé, le grand patron de l’Autorité de sûreté nucléaire française (ASN), un haut fonctionnaire X-Mines qui émarge dans le nucléaire civil depuis 1993, a cherché à apaiser les craintes liées aux retombées de la catastrophe nucléaire de Fukushima. «Le nuage radioactif devrait atteindre les Antilles françaises à partir du 21 mars, à des niveaux extrêmement bas sans aucune conséquence». C’est à peu près la même recette que du temps de Tchernobyl — dont l’accident date de tout juste 25 ans, triste birthday. On rassure le peuple ignorant en se basant sur des données approximatives qui échappent totalement aux « autorités » de toutes sortes et dont les conséquences exactes sur la santé est impossible à évaluer au moment des faits.

Tchernobyl, l'exception française (A2, fin avril 1986)

Son prédecesseur en avril 1986, c’était le fameux Pr Pellerin. Chef du SCPRI (organe de propagande officielle sur les « rayonnements ionisants »), il avait expliqué sur TF1 que le nuage de Tchernobyl, il ne passerait pas par nous! A ce sujet, l’INA propose un dossier d’archives sur ce mensonges d’Etat. Pour la beauté du geste, voilà une autre archive vidéo tout à fait inédite (un extrait du documentaire d’Arte), mais moins connue que la sortie de Pellerin. Face à face insolite: le journaliste d’Antenne 2 Noël Mamère (aujourd’hui député Vert) et en duplex le ministre  Alain Madelin, tout juste nommé à l’Industrie lors de la première cohabitation (la droite RPR-UDF venait tout juste de remporter les élections). 



Vous connaissez la suite: comme l’ont très bien montré ensuite des dizaines d’articles et de documentaires — dont celui diffusé sur Arte la semaine dernière — des retombées toxiques sont bien allé contaminer les sols, l’eau et les aliments, notamment en Provence et en Corse, causant  notamment des dizaines de cancers de la tyroïde. Revenons au patron de l’ASN. Selon lui, «l’ordre de grandeur des retombées est de 1.000 à 10.000 fois moins que les retombés de Tchernobyl, il est donc tout à fait clair qu’à ce niveau de concentration, il n’y a aucune conséquence possible en terme de santé».

CQFD: si le risque Tchernobyl était nul, mille ou dix-mille fois moins, ça fait encore moins que nul! Mais pas besoin de sortir de l’école des Mines ou d’un stage chez Areva pour savoir que la radiotoxicité des éléments radioactifs, alliée à la météo forcément capricieuse, ne  se prête pas à des généralités. La dose létale dépend de chaque radioélément et de leur volatilité, il est donc impossible de citer des mesures d’ordre général pour en tirer un risque à court ou long-terme.

Alors bien sûr, les autorités françaises, 25 ans après, ont retenu un peu la leçon. Dès samedi dernier, l’IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire), autre organe de l’Etat contrôle par les mêmes apparatchiks du nucléaire (CEA, école des Mines, etc.), diffusait une simulation vidéo plus que parlante sur le «panache de Fukushima» [explications et vidéo]. Notez la nuance! Ce n’est pas un nuage, mais un panache. La transparence se joue souvent à ces petits détails syntaxiques.

La simulation se base sur les quantités de Cesium-137 dans l’air (le radio-élément le plus volatil, qui sert donc d’indicateur) en Becquerel par mètres cube (Bq/m3). A gauche, le nuage hier 21 mars, à droite la prévision en fin de semaine. Difficile de dire que l’Europe n’est pas touchée, alors autant expliquer que les relevés sont inoffensifs… Au delà de 400 Bq/m3 ça chauffe, à 1000 Bq/m3 il faut commencer à évacuer les populations… Mais désolé, impossible de traduire l’échelle jaune-brune. Si vous avez des pistes, c’est le moment d’ajouter un commentaire.

Ne parlons même pas des différentes unités de mesure utilisées par les « experts » pour noyer le poisson. A côté du Becquerel, il y a le Gray (Gy/h, mesure l’énergie absorbée par unité de masse dans un tissu ou un organe) ou le Sivert (Sv/h, qui tient mieux compte des impacts sur les tissus humains). Le « réseau de surveillance de la radioactivité » de l’IRSN (site web « interactif » ici, c’est chouette), s’exprime en Gray, allez savoir pourquoi. Alors qu’au Japon, on parle plutôt un mSv/h. Et cela va sans dire, les données ne sont pas en temps réel. Les dernières mesures disponibles peuvent dater de… 2009. Certaines préfectures, en tous cas, en sont encore à l’heure de Tchernobyl. Trouvé sur le site de la préfecture des Vosges, ne riez pas:

Un réseau national de balises « TELERAY » donne une mesure permanente du rayonnement Gamma ambiant. Les résultats des mesures sont retransmis à un système informatique de traitement des données accessible par Minitel (36 14 TELERAY).

Pour conclure, il ne nous reste plus qu’à nous inspirer de notre plus proche voisin, qui, lui, ne mégote pas avec la sécurité nucléaire pour protéger ses populations! (Emission du 20/03/2011).

 



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14 thoughts on “Nuage de Fukushima: comment la France rassure le peuple en brassant du vent”

  1. Merci pour cet article c’est exactement ce que je pensais sur les mots du patron de l’ASN.
    ça m’inquiète un peu car j’ai vu le documentaire d’Arte sur Tchernobyl

    vous pensez que les données de l’IRSN ne sont pas en temps réel, même de 2009 ?
    mouarf inquiétant alors.

    Mais comment va-t-on savoir demain, si c’est risqué ou non pour la population française ?
    ça existe des instituts vraiment indépendants sur la radioactivité en france ?
    ou faudra-t-il s’équiper soi même de compteur Geiger pour voir l’impact de la radioactivité.

    Alors certes le japon est situé à + de 10 000km de la france, mais on a aucune idée actuellement de l’impact qui peut y avoir.

  2. C’est pas vraiment ça, il ne faut pas mélanger Sv/h et Sv.

    Par exemple, si on parle de radioactivité à 1 Sv/h, cela veut dire que si on reste dans cette zone pendant une heure, on aura une dose de radiation de 1 Sv.

    Le débit de doses radioactives devient dangereux à partir de 25µSv/h.

    Mais c’est à partir de 100mSv que l’on considère que les doses de radiation peuvent être dangereuses.

    Pour plus d’info :
    http://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9bit_de_dose_radioactive
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Sievert

    Pour ce qui est des dangers du panache radioactif, à Tokyo, le débit était de 0,125µSv/h hier. Sachant que les particules se dispersent lors de leur voyage, je vois mal comment on peut atteindre des valeurs dangereuses en France.

    http://www.cbryanjones.com/journal/2011/3/19/japan-radiation-levels-in-english.html

    1. Oh, c’est sans doute parce que leur site n’est pas vraiment configuré pour recevoir autant de visites en ce moment, si les services publics faisient un peu mieux leur boulot peut-être qu’on ne se tournerait pas vers les organes indépendants en cas de doutes et d’incertitudes. Surtout que je suppose qu’ils ne sont pas subventionnés – cf leur appel aux dons.

  3. Je n’avais peut être pas tord de m’inquiéter hier,
    aujourd’hui la CRIIRAD publie un document plutôt « accablant » :
    http://www.criirad.org/actualites/dossier2011/japon/11_03_23_Volet1der.pdf

    Aucune donnée interprétable en Amérique du nord pour mesurer la radioactivité.
    Et ce n’est pas fini :
    Les Etats cotisent en effet à hauteur de 55 700 000 € pour faire fonctionner les stations de mesure.
    Et ces résultats ne sont pas rendu public !
    etc..
    Je vous invite à le lire !

  4. concernant l’interprétation de l’échelle jaune-marron sur les 2 schémas.
    j’ai peut-être tout faux, mais on a:
    en haut du schéma : « concentration […] en bq/m3 »
    à droite: « max de l’échelle 1.0e+03 » soit 1000
    enfin à vue de nez la France se situe dans la tranche de couleur « max/100000 ».

    tout ça nous donnerait donc dans les 0,01 Bq/m3.

    j’ai bon? :)

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