FaceBook utilise la captology pour influencer ses moutons numériques

C’est une science qui a de l’avenir mais qui n’en est pas à ses prémices : l’influence de masse, ou des masses, au choix. De nombreuses expériences ont été menées aux USA, plus particulièrement, depuis les années 50, et ce sujet nous intéresse fortement à Reflets.

Le principe de départ est assez simple : si une majorité est convaincue de quelque chose, l’effet de groupe devient un levier qui emporte l’adhésion du plus grand nombre. L’objectif des « influenceurs » est donc de parvenir à envoyer des messages particuliers à un certain nombre d’individus, et de faire que ces messages deviennent importants, au point de pouvoir déclencher, par exemple, des réflexes d’achats, des comportements particuliers, des réactions collectives à des événements, etc…

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Bien entendu, personne ne pense être sous l’influence de ces systèmes de manipulation fabriqués dans des laboratoires aux budgets colossaux. Non, tout un chacun pense être à même de ne pas gober ce que l’on voudrait lui faire penser ou croire. Oui, mais…

Facebook, pris la main dans le sac

Le principe de pouvoir changer le comportement des individus, les influencer grâce aux outils technologiques numériques est étudié très sérieusement, et officiellement, depuis le milieu des années 90. Cette science a un nom, la captology : Computers As Persuasive Technologies = CAPT. L’université de Stanford accueille ce labo de « persuasion technologique  » dirigé par Dr. BJ Fogg, un psychologue très emballé par ses « découvertes ». Ces gens là déclarent quand même pouvoir amener la paix mondiale dans les 30 années à venir, ce n’est pas rien. Il y a fort à dire à propos de la captology, comme des techniques diverses et variées de campagnes d’influences, opérations psy et autres fabrications de rumeurs ou créations de buzz à grands coups de bots dont nous vous avons déjà parlé sur Reflets. Mais l’expérience que Facebook a mené sur plus de  680 000 de ses utilisateurs est une perle qu’il ne faut surtout pas rater.

Voici le principe (source, résultat de l’étude : Experimental evidence of massive-scale emotional contagion through social networks) :

In an experiment with people who use Facebook, we test whether emotional contagion occurs outside of in-person interaction between individuals by reducing the amount of emotional content in the News Feed. When positive expressions were reduced, people produced fewer positive posts and more negative posts; when negative expressions were re- duced, the opposite pattern occurred. These results indicate that emotions expressed by others on Facebook influence our own emotions, constituting experimental evidence for massive-scale contagion via social networks. This work also suggests that, in contrast to prevailing assumptions, in-person interaction and non- verbal cues are not strictly necessary for emotional contagion, and that the observation of others’ positive experiences constitutes a positive experience for people.

Dans une expérience avec des gens qui utilisent Facebook, nous avons testé le fait que la contagion émotionnelle se produit en dehors de l’interaction personnelle entre les individus, en réduisant la quantité de contenu émotionnel dans le flux de news. Lorsque des expressions positives ont été réduites, les gens produisent moins de messages positifs et plus de messages négatifs; lorsque les expressions négatives ont été réduites, c’est le modèle inverse qui s’opère. Ces résultats indiquent que les émotions exprimées par d’autres sur Facebook influencent nos propres émotions, constituant la preuve expérimentale d’une contagion à échelle massive via les réseaux sociaux. Ce travail suggère également que, contrairement aux hypothèses actuelles, les interactions en personne ou des indices non-verbaux ne sont pas strictement nécessaires à la contagion émotionnelle, et que l’observation des expériences positives des autres constitue une expérience positive pour les gens.

Le Wall Street Journal se fait écho de cette petite expérience facebookienne de 2012, avec quelques réactions légèrement indignées, comme celle du blog Animalnewyork.com : « Ce que beaucoup d’entre nous craignent est déjà une réalité: Facebook nous utilise comme des rats de laboratoire, et pas seulement pour comprendre à quelles pubs nous allons répondre favorablement, mais en fait, pour changer nos émotions »

L’équipe « scientifique » de traitement de données de Facebook semble bien s’amuser avec les données des utilisateurs, en calculant par exemple combien de gens se sont déplacés au Brésil pour la Coupe du monde, ou encore déterminer les meilleurs endroits aux Etats-Unis à visiter.

Le monde réel et celui fabriqué par les écrans

Ce qui peut être réfléchi aujourd’hui est une chose assez importante, que de nombreux lecteurs dénoncent, tout en donnant l’impression de ne pas toujours relier les éléments entre eux ou les tenants et aboutissants qu’elle contient : les outils technologiques en place sont puissants, anti-démocratiques, ils préfigurent des sociétés totalitaires, équivalentes à celles décrites dans le « meilleur des mondes » ou « 1984 », c’est vrai. Mais le DPI ne permet pas de s’emparer des données des internautes pour une future incarcération de ceux qui auraient écrit des bullshit. Le DPI est une arme informationnelle. Et l’information est le moyen de contrôler le réel. La perception du réel. Vos données, les outils que vous utilisez sur Internet, comme les programmes que vous regardez à la télé, sont des armes. C’est en sachant ce que vous lisez, regardez, aimez, échangez, que l’on peut déterminer comment l’on peut vous amener à penser plutôt dans un sens ou plutôt dans l’autre. Ce que l’étude Facebook a parfaitement démontré.

Maintenant, au moment où chacun regarde des millionnaires en short marquer des buts, il se passe des choses dont plus grand monde ne vous parle. Mais surtout, ce sont des choses qui vous intéressait, vous indignait, il y a peu, par exemple l’année dernière, ou il y a deux ans, en Syrie. Ces choses existent pourtant toujours. Celle-ci par exemple, en Irak :

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Mais quelle importance aujourd’hui ? Une fois les écrans publicitaires vendus au Brésil, ceux des cyclistes du Tour de France, puis quelques promotions sur les maillots deux-pièces, s’il est décidé que vous devez vous y intéresser, vous vous y intéresserez. Et vous vous indignerez, n’est-ce pas ? Nous, de toute manière, on va en parler. Pour continuer de tenter de comprendre le réel.

En attendant : bonne Coupe du monde à tous ceux qui « kiffent le foot et les bières sur canapé », aiment chanter la Marseillaise quand ça gagne, et font des « like » sur Facebook, hein…

(MàJ du 01/07/2014 à 15h25 : les excuses de Facebook) :

excuses-FB

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27 thoughts on “FaceBook utilise la captology pour influencer ses moutons numériques”

  1. Ouah, j’avais jamais pensé à cette dérive possible par Facebook, alors qu’après coup, on se dit que c’est évident !
    Je pense que c’est parce que je croyais que Facebook montrait seulement les nouveautés sans discrimination. J’aimerais bien du coup savoir de quelle manière ils estiment qu’une actualité doit être montrée à tel utilisateur et pas telle autre.
    Et merci pour ce rappel en fin d’article.

    Et en parlant de « like sur Facebook », je trouve que vos « likes » sont un peu ambigus tout de même, vous parlez de sujets non réjouissants et je ne me sens pas à l’aise de mettre un « like » alors que le travail de journaliste (ou pas !) me plait.

    1. Ha la zone du dehors….
      J’adore Damasio, surtout la Horde :)

      Sur l’étude en elle-même, étant scientifique dans un autre domaine, j’ai quand même des doutes sur les résultats, franchement ca a pas l’air probant.

        1. http://www.wired.com/2014/06/everything-you-need-to-know-about-facebooks-manipulative-experiment/
          Bel article qui tourne autour du pot sur je ne sais pas combien de lignes pour dire que FB fait des trucs pas bien mais que c’est démontré que ça n’a pas d’influence, et d’ailleurs on ne sait pas pourquoi il les fait vu que c’est inefficace et qu’il le sait, tout le monde le sait que c’est inefficace, c’est prouvé… Et qu’on est vraiment une bande de paranoïaques. Donc FB fait des choses inefficaces juste pour le plaisir…. c’est connu, c’est pour le bonheur de l’humanité :-D

          1. L’article de wired ne tourne pas spécialement autour du pot en ce qui concerne l’impact de sa recherche mais plutôt de sa légitimité en tant que recherche.
            Ce qui en effet a à voir avec le fait que de toute manière, recherche légitime ou pas, facebook fait plus ou moins déjà ce qui est fait dans cette recherche: et c’est donc pas plus mal que l’info soit publiée dans un article de recherche parce qu’on en aurait pas entendu parler sinon.

            Ni l’article, ni moi ne remettons en question les volontés douteuses de Facebook. Personnellement c’est la forme de ce billet que je trouve un peu légère, ce que je trouve regrettable.

            Mais c’est connu, tourner en dérision un article que l’on a visiblement que lu en travers sur son smartphone pendant la pause toilettes ne peut que, a minima, vous mettre sur le podium des gens éclairé.

          2. « l’on a visiblement que lu en travers sur son smartphone pendant la pause toilettes ne peut que, a minima, vous mettre sur le podium des gens éclairé. »
            Merci, vous venez de démontrer l’influence de la désinformation émotive…
            Au lieu de raconter n’importe quoi (que savez-vous de ma vie?), essayez de trouver autre chose que des attaques personnelles, imaginaires et subjectives (voir votre commentaire plus haut auquel je répondais) et vous développerez peut-être un jour une vraie compétence pour l’argumentation constructive.

        2. La critique se porte justement sur l’intention même de pratiquer ce genre de recherches, qui montre clairement que Facebook et Ethique sont deux notions diamétralement opposées.
          Ca n’a plus grand chose de scientifique malheureusement.

  2. Creepy !
    J’avoue avoir autrefois utilisé un compte facebook pour pouvoir communiquer avec quelqu’un qui n’utilisait que cela. Ce qui veut dire que plein de gens peuvent être atteints même indirectement.

    Quel est le texte exact des conditions d’utilisation ? J’imagine qu’en fait ce type d’expérience est parfaitement autorisé par celles-ci. Dans l’article du Wall Street Journal, il est dit que certains utilisateurs apportaient leur soutien après cette annonce… Comme il est dit à la fin d’un roman : « Il était arrivé au bout de sa quête, il aimait Big Brother… »

  3. « anti-démocratiques »

    Quel rapport avec la démocratie ? J’ai l’impression que ce mot est utilisé pour tout et rien et qu’en gros si on est pas dans le camp des méchants, on est dans le camps des démocrates.

    1. hum, si « tu » es capable d’influencer les réactions des gens, de provoquer leur indignation, leur colère ou leur joie, « tu » es alors capable d’influencer assez les individus pour « orienter  » leurs choix.
      Et donc par rebond, « tu » peux faire faire aux gens ce qui te plait, y compris fausser un résultat électoral :) Ils ne seront pas « conscients » qu’ils sont influencés et que leur choix n’est pas du tout rationnel.

      1. Les gamins qui découvrent le monde… C’est mignon. :-)
        Voyage un peu, petit, ouvre les yeux, regarde le monde. C’est ce que les Humains n’ont jamais cessé de faire depuis des siècles. Va voir les gurus, les marabouts, les prophètes, les shamans, les hommes politiques et les rock stars. Comment obtiennent-ils du pouvoir ? Comment l’exercent-ils ?

  4. Gros Like pour ton article Yovan, je pense avoir, pour une fois, parfaitement saisi le but de l’article \o/

    Une question: en quoi le CAPT est-il différent du traitement de l’information par les journalistes « mainstream » ? (je précise: journalistes « américain » où il me semble nettement plus flagrant chez eux l’influence de leurs convictions politiques sur la façon de traiter et de présenter l’information)

  5. Ils font pas que ça , facebook, ils doivent avoir un team payé à supprimer du contenu et des commentaires trop critiques des USA et certaines infos qui fâchent , exemple la nomination du fils de Joe Biden au conseil d’administration de la plus grosse boite privée d’exploitation de gaz ukrainien. Je me sers de facebook pour poster mes petites oeuvres photographiques à mes amis qui sont mon fan club mais quand je vois la médiocrité générale du medium, je me demande si je ne vais pas ouvrir un blog Tumblr ou aut’chose gratos et basta .

    1. Par rapport au fond de cet article, je pense que l’efficacité de ce genre de pratiques et d’études est largement surévalué, et a surtout comme but premier de ramener beaucoup de bons dollars au « labo » de Stanford et au bon Dr Fogg, qui ne sera pas le premier ni le dernier à exploiter la crédulité et l’avidité des grands entrepreneurs américains .

      1. Je ne crois pas que ce soit surévalué, on sait déjà comment faire perdre ou gagner des points dans les sondages d’un candidat à la présidentielle selon le ton (sentencieux, victorieux, ironique, blazé, etc.) sur lequel le journaliste du 20h va reprendre la citation du candidat, alors j’imagine ce qu’on peut faire sur des millions de news!

      2. Surévalué pour l’instant (en tout cas pour les résultats officiels) ! C’est d’ailleurs le but de toute étude.
        Pour le reste, oh combien vous avez raison, et cela peut se décliner sur toutes les disciplines.

  6. Quelques résultats des expériences du laboratoire FB sont accessibles ici: https://www.facebook.com/publications et on se rend alors très vite compte que le statut d’utlisateur est bien accompagné d’un statut de cobaye. FB me fait de + en + penser à cette installation/expérience: SEEK , 1970 (MIT, Negroponte) http://cyberneticians.com/slideshow/seek1.html http://cyberneticzoo.com/robots-in-art/1969-70-seek-nicholas-negroponte-american/ . A un moment donné, dans la boucle cybernétique du système, des gerbilles se sont pris des morceaux de la machine sur la figure. Pour celles et ceux qui souhaitent s’échapper avant, c’est le moment de tester diaspora* par exemple sur le pod https://framasphere.org/

    1. Tiens je suis surpris de retrouver Diaspora*, je croyais ce truc mort et enterré… Faut dire que j’avais ouvert un compte de soutien aux toutes premières heures et que du jour au lendemain plus de compte, impossible d’en créer un nouveau, plus de site, plus de nouvelle, plus rien, à croire que les fondateurs étaient partis avec les dons…

  7. L’info est un peu poussée a sa propre limite au 1) des performances pas glorieuses dans les résultats et 2) du ton de fausse surprise (pris « la main dans le sac alors qu’ils ont pris le temps de publier publiquement sur le sujet – ce serait pas malin de leur part tout de même). Mais j’adhère quand même sur le message de fond et tant pis sur le préambule par Facebook est volontairement abusif pour pointer le problème.

  8. Bon article pour redire ce qu’il faut redire, je ne le commenterais pas plus que ça parce qu’il n’y a pas besoin. Je plaints les personnes qui ne voit pas les choses à venir et encore plus ceux qui ont à l’annoncer.
    Tout cela est une évidence et mérite largement d’être rabâché et rabâché encore et encore à de plus en plus de monde.

    Cependant, pour la photo… je suis pas convaincu.

    Ce que tu nous montre c’est une image de cruauté, peut être suis je seul, mais je ne vois pas l’intérêt d’illustrer. La cruauté j’ai déjà trop de facilité à l’imaginer.

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