Enterrer la poubelle nucléaire

DSC00038Les petites manips du gros lobby nucléaire ont la vie dure. Dans la loi Macron (« croissance, activité et égalité des chances économiques »), adoptée à coup de 49-3 le 10 juillet, un amendement de dernière minute a été adopté. Porté par le sénateur de Lorraine Gérard Longuet, qu’on ne présente plus, et finalement accepté par le gouvernement, cet amendement donne le feu vert législatif qui manquait au projet d’enfouissement des déchets nucléaires les plus nocifs que les pouvoirs publics cherchent à imposer dans la petite commune de Bure, dans la Meuse.

L’amendement Longuet, devenu l’article 201 de la loi Macron, est censé transformer l’actuel « laboratoire » de Bure, géré par l’Andra (l’Agence nationale de gestion des déchets radioactifs), en centre de stockage opérationnel qui devrait donc accueillir, dans des galeries souterraines à 500 m de profondeur, des colis de déchets à haute activité et à vie longue (HAVL). Ce sont les résidus les plus radiotoxiques que l’industrie nucléaire recrache continuellement de ses centrales (les barres d’uranium usées), comme ceux issus du retraitement de l’usine de la Hague ou du nucléaire militaire.

Le lobby de l’atome ne pouvait plus attendre. Une loi de 2006 donnait en effet 10 ans à la filière (EDF et Areva en tête) pour trouver une « solution durable » (sic) à la question de ces déchets les plus pourris. La transformation du labo de Bure (appelé Cigéo pour « centre industriel de stockage géologique) en poubelle radioactive devait donc absolument être réglé avant l’an prochain, et le calendrier parlementaire ne le permettait pas. L’amendement Longuet met l’accent sur la question de la « réversibilité » de ce « stockage en couche géologique profonde ». Histoire de rassurer le bon peuple qui pourrait s’inquiéter de voir ces tonnes de poison enterrées ad vitam eternam. L’objectif de ce coup de force parlementaire est de lancer une « phase pilote » pour l’enfouissement des déchets, « sans demander l’avis des parlementaires comme prévu initialement », accusent les associations regroupées au sein de la coordination Bure Stop. Car la loi précédente exigeait, justement, qu’une autre loi en bonne et due forme soit discutée sur cet aspect crucial. Ce tout de passe-passe permet à l’Andra de se lancer dans une « phase pilote » sans débat, et ce n’est qu’au bout de cette phase que le stockage en sous-sol devrait être validé par la loi. Paroles, paroles… Qui peut croire qu’après des milliards d’investissement le seul site disponible en France pour servir de poubelle radioactive soit un jour abandonné?

Le minable amendement Longuet — un bien beau « cavalier », comme on dit en jargon politicard – sera peut-être censuré par le Conseil constitutionnel, saisi par les députés LR le 15 juillet. Mais rien n’est moins sûr: leur saisine n’évoque pas une seconde cet aspect de la loi Macron. Et les écolos, qui sont sorti de leur léthargie pour l’occasion, n’ont pas signé la saisine et se sont contenté d’une « lettre ouverte » pour afficher leur courroux à Valls et Macron. Le ministre de l’économie a prouvé son sens inné de la couardise, puisque devant les parlementaires, le 10 juin, il s’est prononcé contre l’amendement Longuet, car cette question « sensible », disait-il, méritait un « temps de débat approprié » afin de pouvoir « cerner tous les enjeux ». Dommage, cette fois ci c’était filmé.

En vérité, ce passage en force se prépare depuis belle lurette. Bure Stop a suivi à la trace (cf document PDF) les tentatives parlementaires des élus du coin (Meuse et Haute-Marne), PS et UMP confondus, pour faire passer la pilule de l’enfouissement. Depuis décembre 2013, pas moins de 12 amendements, tous identiques à quelques détails près, ont été déposé en séance, d’abord lors des débats de la loi Royal sur la transition énergétique, et ensuite, dès novembre 2014, dans la loi Macron. A chaque fois, le gouvernement a botté en touche en laissant croire que la pureté du « débat démocratique » devait passer avant les intérêts économiques.

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Tout semble pourtant écrit sur une partition bien rodée de l’acceptabilité sociale. Dès le milieu des années 90, la question du stockage en sous-sol des déchets HAVL avait été réglée par une série de manips sournoises mais infaillibles. Il était d’abord prévu dans la loi de trouver 3 sites en France dont le sous-sol géologique aurait pu un jour servir de cimetière nucléaire. Hasard? Ce fut au gouvernement socialo-verts de Jospin de dénicher ces coins de la France profonde. Finalement, en 1999, seul le village de Bure se voyait attribué l’insigne honneur d’accueillir un « laboratoire » de l’Andra. Les deux autres sites ne seront finalement jamais désignés.

La manip consiste aussi et surtout à parler alors de « laboratoire scientifique », de convoquer la science et la recherche, plutôt que de parler de stockage. Tout le discours de l’Andra, depuis 15 ans, joue sur ce flou juridique. Comme l’explique le documentaire autoproduit « Poubelle la vie », réalisé par un collectif d’opposants éclairés (voir plus bas), avant même que le décret sur la création de ce labo ne soit signé en 1999, l’argent public commençait déjà à pleuvoir sur les deux départements impactés : 5 MF par an et par territoire. Le décret signé – par une certaine Dominique Voynet –, la manne passait à 10 MF par an et après 2002 elle était multiplié par 13: 20 millions d’euros par an. Nous en sommes aujourd’hui à 30 M€ par an (toujours pour chacun des 2 départements), et avant même que la loi Macron ne passe, les élus négociaient une rallonge pour passer à 40 M€ par an. Cette manne alimente un Groupement d’intérêt public (GIP) qui arrose à tout va, collectivités, entreprises ou même particuliers, pour tout et n’importe quoi. Pourquoi se gêner?

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La Meuse est une région sinistrée démographiquement et économiquement. A Bure la densité de population est d’environ 6 habitants au km2, et la préfecture, Bar-le-Duc, ne compte que 15000 habitants [et non 55000 comme écrit par erreur] – plutôt pratique pour limiter la présence de hordes de résistants antinucléaires. Depuis que l’Andra est présent dans la zone, tout a été fait pour habituer les populations à la présence presque naturelle de l’industrie nucléaire. EDF et Areva y ont érigé leurs archives dans deux bâtiments à l’architecture épurée pour mieux faire partie du paysage. Le CEA y a ouvert un centre de recherche pour fabriquer du biocarburant à partir de cellulose de bois – histoire de trouver un débouché écolo aux forêts de la région qui sont déjà dévastées par un chantier qui n’est dont officiellement pas encore lancé! EDF a également implanté non loin du labo un centre de maintenance pour pièces de centrales nucléaires. Et Areva a investi la ville de Void-Vacon pour en faire une plateforme ferroviaire géante pour ses convois de déchets nucléaires. Sans parler des filières universitaires qui se sont créé à Bar-de-Duc et à Saint-Dizier (Haute Marne) dédiées aux « métiers du nucléaire ». En pour enrober le tout de verdure symbolique, la région se recouvre de panneaux solaires et d’éoliennes géantes.

burestop_cvTout est fait pour investir les lieux – et les esprits – de l’irrésistible présence de l’industrie de l’atome. Tout ça pour qu’un jour, le « débat démocratique » décide que, finalement, la poubelle de Bure ne soit jamais construite?

Derrière toute cette mascarade, les rares opposants encore en activité se sentent à nouveau méprisés suite au coup de force de la loi Macron. Qu’à cela ne tienne. Du 1er au 10 août, un campement autogéré s’organise non loin du laboratoire pour évoquer ces questions, et bien d’autres. A quelques mois de la grande conférence climatique, la COP 21, qui aura lieu cette année en France (au Bourget, début décembre 2015), le lobby nucléaire ne manquera pas de se « vendre » à nouveau comme une énergie « propre » sous prétexte qu’elle ne participe pas autant que les énergies fossiles au réchauffement climatique. Ce n’est pas une raison pour s’en contenter.

PS – Pour en savoir plus: la dernière brochure de Bure Stop parue fin 2014.

Photos: rassemblement devant le labo de l’Andra, 7 juin 2015.

poubelle la vie from andra dégage on Vimeo.

Un film de Bure AutoMedia sur la lutte contre l’enfouissement des déchets nucléaire, l’avenir et les enjeux du monstre projet CIGEO imposé par les technocrates psychopathes de L’ANDRA et EDF.
C’est aussi un constat d’urgence, un appel à mobilisation & à renforcer cette lutte de résistance internationale et inévitablement décisive pour les générations a venir.

Pour plus d’information:
vmc@riseup.net
http://vmc.camp/
http://nocigeo.noblogs.org/
https://antitht.noblogs.org/
burestop.free.fr

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15 thoughts on “Enterrer la poubelle nucléaire”

  1. Ayant travaillé sur un projet de démantellement d’installation nucléaire, je sais une chose : la question du devenir des déchets est centrale !

    Bure n’est pas la seule « poubelle nucléaire » de France d’ailleurs !

    Mais qu’importe: si vous êtes anti-nucléaire, il vous faut démanteler les installations et ce proprement, puis stocker les déchets générés et ce de manière sécurisée.

    Si au contraire vous êtes pro-nucléaire, alors il vous faut gerer aussi cet aspect de l’industrie.

    Le vrai débat donc ne devrait pas être « pour ou contre Bure » ! C’est stupide.

    Le vrai débat devrait être constructif, se poser la question de « où, comment » stocker les déchets. Un type de débat que tout le monde se refuse à ouvrir, piégés qu’on est dans le bipartisme, bioptions, oui ou non, blanc ou noir.

    1. Comment avoir un débat constructif quand le trou du cul de la France est arrosé d’argent (public) depuis 15 ans pour accueillir ce site d’enfouissement ?
      Quand la population locale passe de Jacquou à Versailles, que le législateur utilise tous les biais possibles pour faire passer sa(?) volonté, comment le citoyen peut-il voir autre chose que du noir ou du blanc ?

      1. Et pourquoi les médias (y compris et surtout les médias alternatifs comme Reflets), dont c’est le rôle, ne lèveraient pas ce débat ? Pourquoi n’éduqueraient-ils pas les citoyens ?

        Un débat pourrait alors apparaître, où l’on comprendrait alors les diverses contraintes…

        Quelles contraintes ?

        – le site de stockage doit être géologiquement stable (exit le massif central ou les montagnes).
        – accessible et viabilisé (exit des coins vraiment perdus, genre déserts, de même, pas possible de stocker ça sous la mer, ce qui serait pourtant ideal paradoxalement)
        – peu peuplé (mais quand même un peu : il faut loger quelques techniciens, donc un village…).

        Déjà là, ça réduit le choix.

        Quand la population locale passe de Jacquou à Versailles, que le législateur utilise tous les biais possibles pour faire passer sa(?) volonté, comment le citoyen peut-il voir autre chose que du noir ou du blanc ? -> Bah le projet est quand même bloqué depuis X années, j’irais pas jusqu’à dire que c’est une victoire citoyenne, mais c’est pas vraiment une défaite pour l’instant !

        Pourtant ce site (Bure ou ailleurs n’est pas la question dans cette phrase) est essentiel ! Donc plus on tarde à le construire, plus les problèmes s’accumuleront ! Parce que pour l’instant, ces déchets ne sont pas effectivement stockés d’une manière adéquate.

        Donc le blocage du projet, c’est aussi le blocage dans une situation absolument pas positive.

    2. « Le vrai débat donc ne devrait pas être « pour ou contre Bure » ! C’est stupide. » => ce n’est pas le propos de l’article en même temps…

      « Le vrai débat devrait être constructif, se poser la question de « où, comment » stocker les déchets » => Pour « débattre » il faut plusieurs propositions. Jusqu’à preuve du contraire, la seule option trouvée est le confinement. Je ne vais pas évoquer l’option de l’envoi dans l’espace qui ne verra pas le jour pour un nombre très important de raisons.
      Le seul débat que j’ai vu, c’est la réversibilité ou non du confinement.

      1. « Le vrai débat donc ne devrait pas être « pour ou contre Bure » ! C’est stupide. » => ce n’est pas le propos de l’article en même temps… -> si, un peu.

        Pour « débattre » il faut plusieurs propositions. Jusqu’à preuve du contraire, la seule option trouvée est le confinement. -> Mais il y a X moyens de confiner ! Il y a aussi encore une fois l’endroit, le site à debattre, vraiment ! Puis la sécurité de l’installation…

    3. En n’enfouissant pas, on oblige les responsables (et nous-mêmes, aussi, on en profite) à faire face aux conséquences. Et donc à ne plus refaire cette erreur et arrêter le nucléaire.

      Évidemment, à terme, il faudra enfouir ceux déjà produits. Mais ça n’a rien à voir avec ce qui se passe là, où c’est clairement pour organiser un flux de déchets permanent. Ne faites pas semblant de ne pas comprendre.

      1. À vrai dire, moi j’ai une approche technique, non partisane, non politicienne.

        Tout ce que vous dites est peut-être vrai. Il n’empêche, ça ne rajoute qu’une couche de m***e politique à un problème qui en a déjà trop.

        Et comme vous le dites, un jour il faudra enfouir ces déchets. Donc créer un flux permanent vers le lieu choisi. Plus tôt ce lieu sera choisi, aménagé correctement, surveillé… mieux ce sera !

        1. Sur l’énergie nucléaire, j’ai déjà eu droit à superphénix et au président de la république de l’époque assurant que la France disposerait d’énergie équivalente au pétrole de l’Arabie Saoudite.

          Actuellement, l’EPR est son digne successeur.

          Cette semaine encore je lisais dans un Canard un article sur le démantèlement promis pour 2032 de la centrale de Brennilis à l’arrêt depuis 1985.

          En France, sur ce sujet, votre approche technique, non partisane, non politicienne, revient tout simplement à laisser faire.

  2. Pour être lorrain, je peux vous dire qu’absolument toutes les personnes de ma connaissance et moi-même conchions allegrement ce sénateur.
    On ne comprend pas trop pourquoi des maires ont voté pour lui… (enfin si, mais comme d’hab ca va finir en ‘tous pourris’, tellemnt banal)

  3. J’ai des doutes sur la qualité de cet article quand je vois que l’auteur a confondu le code postal de Bar-le-Duc et le nombre d’habitants (pour info, Bar-le-Duc est plus proche des 15000 habitants que des 55000)!

  4. Oui, mais on en fait quoi des déchets nucléaires pour le coup ? On continue à les exporter discretos chez les Russes? Sachant qu’abandonner le nucléaire n’est pas franchement possible, du moins pour le moment …

    Faudrait bien un moment qu’on assume nos déchets, c’est un peu facile de tout renvoyer chez le voisin, et ça montre pas franchement l’exemple. Il faut arrêter l’hypocrisie, si on consomme, on doit payer! Le débat doit s’ouvrir pour trouver un compromis acceptable entre l’utilisation du nucléaire et la gestion de ses déchets.

    Sources: http://www.liberation.fr/terre/2009/10/12/nos-dechets-nucleaires-sont-caches-en-siberie_587213, http://www.lexpress.fr/actualite/societe/environnement/l-affaire-des-dechets-nucleaires-d-edf-en-russie_793933.html

  5. il faudra bien ce rendre compte un jour. On peu continuer a avoir ce débat rationnel, bien sur toute consommation énergétique a l’excès a une contre-partie, personne n’évoque une baisse de la « gauge de confort energetique ».

    Le pouvoir du nucleaire reste tout de même de nous faire croirent que l électricité est une énergie propre, bien plus propre que le pétrole. Une voiture électrique ça pue pas. Mais on va laisser a Bure un souvenir de notre passage sur Terre pour un petit moment…

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