Deep Packet Inspection et démocratie : c’est l’un ou l’autre

Pour préserver le coté chic des plages de Long Island, là où les millionnaires New Yorkais se doivent d’avoir une résidence secondaire, Robert Moses, l’architecte en chef des viaducs pour l’aménagement du territoire américain, avait une solution simple : les véhicules dépassant une certaine hauteur ne pouvaient les franchir. Grace à cet astucieuse trouvaille, seuls les véhicules particuliers étaient en mesure d’accéder à Long Island, les bus, eux, ne pouvaient traverser le viaduc menant à ses superbes plages, et par la même occasion les pauvres, qui à l’époque n’avaient pas encore accès aux transports individuels.

Cette anecdote résume bien la façon dont des choix architecturaux peuvent avoir un impact social fort. Il en est de même concernant les choix d’architecture du réseau internet, et c’est un enjeux essentiel pour le monde du XXIe siècle.

 

Les technologies de Deep Packet Inspection marquent une étape dans l’histoire du contrôle social et il est indispensable de questionner la façon dont elle sont susceptibles de façonner le social à travers le réseau.

En facilitant la construction d’un internet à plusieurs vitesses, le Deep Packet Inspection permet, tout comme le viaduc de Long Island, d’orienter certaines informations sur une voie rapide et d’autres sur une petite route de campagne, en rendant leur accès plus difficile, sans pour autant user de la censure. Une page plus lente à charger recevra nettement moins de visiteurs, et son référencement sur Google en pâtira grandement, il existe à ce jour des centaines d’études pour confirmer cela. Sans visibilité sur les moteurs de recherche, et décourageant de nombreux visiteurs par une vitesse d’affichage digne d’un vieux modem des années 90, c’est tout un ensemble de contenus qui pourraient – d’un coup d’un seul – disparaitre, ou presque, de l’internet.

Le Deep Packet Inspection offre donc aux démocraties une alternative à la censure. Une alternative qui consiste à brider la diffusion des informations qu’un gouvernement jugera néfaste à son autorité, et ce en conformité avec les lois (inexistantes) qui s’appliquent à ce type de technologies, c’est à dire dans la plus parfaite opacité.

C’est une violation manifeste à la Net Neutralité, mais comme certain l’auront noté, cela ne touche en rien à un éventuel ‘internet ouvert’, terme revendiqué comme préférable à la neutralité du net par beaucoup de grands opérateurs internet.

Jusqu’ici, la vitesse à laquelle se chargait une page dépendait de la qualité de l’hébergement et de la qualité de la connexion internet de son lecteur. Demain, cette vitesse pourrait également dépendre de la décision d’une quelconque autorité de contrôle ou d’un fournisseur d’accès à internet. C’est à la fois une aubaine pour les grands acteurs des contenus, les mass média qui ont eu tant de mal à se faire au monde internet, pour les fournisseurs d’accès, à la recherche de nouvelles sources de profits, et pour les gouvernements qui voient de plus en plus proliférer sur internet des contenus qui remettent gravement en question leur légitimité, ce blog en étant une illustration en soi.

Jusqu’ici on distinguait deux types d’action tendancieuses sur les contenus internet : la surveillance et la censure. La surveillance regarde ce qui passe par les tuyaux, la censure bloque certains contenus. Le DPI brouille le jeu car il permet de surveiller et d’interagir avec les contenus qui transitent sur les tuyaux. La frontière entre surveillance et censure disparait et ouvre une toute nouvelle possibilité aux gouvernements : le contrôle social par l’accès aux contenus.

En réalité, il n’y a rien de bien nouveau, les gouvernements, de tout temps et particulièrement depuis l’arrivée des mass media, opèrent un tel contrôle, plus ou moins strict selon les régimes, sur les contenus diffusés par les mass media. Mais jusqu’ici internet était à l’abri. Plus maintenant.

Cette forme de contrôle promise par le DPI est pernicieuse car quasiment indécelable, et son encadrement juridique est pour ainsi dire inexistant. Il n’existe ni autorité de contrôle, ni arsenal législatif pour l’encadrer, et les députés, en France, qui comprennent de tels enjeux se comptent sur les doigts de la main. Pire, qu’ils soient de droite ou de gauche, tous sont aujourd’hui dans un courant minoritaire au sein de leur propre parti pour ce qui est de leurs positions pour les libertés numériques.

It is inevitable, Mister Anderson

Il y a en réalité peu d’espoir à ce que nous évitions de tels abus, en France comme ailleurs. Les enjeux financiers et les possibilités marketing offertes par le DPI sont tels qu’il sera imposé aux populations, quel que soit la résistance que lui opposent les journalistes et les bloggeurs les plus en pointe sur le sujet, et la presse généraliste a montré, à l’époque de la bataille d’Hadopi, qu’elle mettait trop de temps à s’emparer de tels sujets pour peser dans la balance. Elle a du mal, par ailleurs, a saisir les détails techniques et la dimension démocratique des enjeux relatifs aux DPI. Qui plus est, elle a tout intérêt à l’installation de telles technologies qui lui redonneraient un avantage stratégique sur la masse de contenus qui lui font concurrence aujourd’hui sur le réseau.

Bref, la seule chose que l’on puisse faire aujourd’hui, c’est de sensibiliser le plus grand nombre de personne à cet enjeux fondamental pour la démocratie de demain. Le contrôle des flux d’informations de façon très fine n’est plus un fantasme, c’est la prochaine étape promise aux gouvernants par le Deep Packet Inspection. Bienvenue en 1984.

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Auteur: Fabrice Epelboin

Ancien directeur de publication de ReadWriteWeb France, cofondateur de plein de trucs, e-guerillero fi Tounes, spécialiste intergalactique de l'infowar, réincaranation de Nostradamus tous les 26 du mois par temps agité à très agité.

17 thoughts on “Deep Packet Inspection et démocratie : c’est l’un ou l’autre”

    1. ce matin le nouveau gouvernement a annoncé que la loi fondamentale serait la charia, que les banques seraient islamisées et la polygammie instaurée en loi (europe1 qui a allumé Baudoin sur le sujet).
      On a parlé des droits de l’homme hein, la femme attendra. Pas sur que les droits de l’homme version islamiques soient équivallents à ce que des pseudos philosophes espéraient.

      1. En même temps si demain tous les pays arabes devenaient des démocraties, quel spectre effrayant agiter pour faire peur aux gens et justifier la mise en place d’encore plus de restrictions de nos droits ? Il faut bien des méchants terroristes musulmans pour ça, en plus ça permet d’envenimer les débats sur l’immigration, l’insécurité, bla bla bla…

  1. En fait, nous sommes dépendant des infrastructures pour pouvoir accéder à Internet et, manque de bol, ceux qui possèdent ces infrastructures ont des intérets commun avec les dirigeants et certaines autre entités commerciales. C’est pour cette raison que nous allons perdre la neutralité du net. J’admets que mon analyse ne va pas dans le sens de la découverte de la cause racine, comme on le devrait, mais la cause racine est d’un ordre politique, pire d’une idéologie qui a une assise mondiale et qui a pour crédo la création et la séparation de castes.

    Techniquement, chacun de nous peut créer de l’Internet. Mais, je rejoins ma première phrase, Internet est indissociable de l’infrastructure et pour recréer un Internet mondial il faut les moyens associés… qui sont considérables. Les darknets ont offerts une solution ‘logicielle’ pour recréer un réseau. Mais les darknets, même s’ils garantissent l’anonymat ou la neutralité, restent dépendant de l’infrastructure.

    Espérons juste qu’un jour, le particulier, les communautés ou les associations, se saisiront de la problématique de la possession de l’infrastructure. Qu’ils recréeront un Internet et qu’ils renoueront avec l’idée de base : Internet, c’est l’interconnexion des réseaux et pas UN réseau.

    1. la question est de savoir ce qu’on entend par « infrastructure » … l’infrastructure physique , c’est à dire les « ficelles » , leur possession change pas grand chose au probléme … n’en déplaise , ce n’est pas sur les tuyaux que se jouent ces saloperies …

  2. « Une page plus lente à charger recevra nettement moins de visiteurs, et son référencement sur Google en pâtira grandement »

    Est-ce que ça ne voudrait pas dire qu’on pourrait faire un système qui fait de la discrimination positive à base de DPI en faveur des contenus citoyens ?

  3. Il faudrait faire tomber le monopole des grands opérateurs et voir émerger plus de FAI comme FDN. Free semble sortir du lot (?). Qui sait, peut-être qu’à force d’utiliser ces technologies intrusives à l’étique douteuse, un dérapage aura lieu dans une démocratie, assez conséquent pour une remise en question. Réussir à retourner cette arme contre eux ? …

    1. Sauf que si c’est l’Etat qui impose ça, petit FAI ou pas, ils seront obligé de s’y conformer… Free, de son coté, a fait des choix techniques qui rendent visiblement l’installation du DPI compliqué… de là a imaginer que c’est intentionnel… Pas impossible, mais il doit y avoir des partis pris techniques et financiers avant tout… Toujours est-il qu’à défaut de FDN, Free est ce qu’il me semble de plus sécure pour l’instant…

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