Comment la politique disparaît au profit d’autre chose

Si vous n’êtes pas certain de bien comprendre ce qu’il se passe politiquement en France, vous pouvez écouter les analyses de ce journaliste. Ou bien aller chercher ailleurs…

C’est un sujet qui hante (presque) tous les observateurs de la chose politique : comment est-il possible que plus rien ne soit sous contrôle au point que l’on ne puisse absolument plus savoir qui va remporter un scrutin ? Il y eut le vote du Brexit, qui a saisi tous ceux qui militaient pour le maintien du Royaume-Uni dans l’UE — et ils étaient nombreux — puis l’élection de Trump. A suivi en France la montée de Fillon et son écrasante victoire dès le premier tour de la primaire de la droite et du centre, jamais envisagée. Dans ces 3 cas de figure, personne n’a pu prévoir le résultat des scrutins. Des théories diverses et variées circulent pour expliquer ce phénomène, la principale étant celle des bulles de filtre Facebook. Mais au fond, l’influence en ligne, l’enfermement des citoyens dans des croyances fermées, le relais de rumeurs mensongère ne seraient-ils pas la partie immergée de l’iceberg, la conséquence d’autre chose ?

Les mille et une France

Les populations des pays industriels sont très peu homogènes, et plus les inégalités progressent en leur sein, plus des couches différentes de population apparaissent, éloignées les unes des autres. Les inégalités discutées ne sont pas seulement basées sur des écarts de revenus, elle sont de plus en plus diverses et touchent tous les pans de la vie en société : accès à l’éducation, aux soins, aux transports en commun, au logement, à une nourriture de qualité, à une information pluraliste, au travail, à la culture, à Internet…

Vivre dans une petite ville d’un département du sud-est de la France ou dans une autre de Normandie ou du Centre peut être une expérience fortement différente. De nombreux autres facteurs vont modifier votre capacité à intégrer plus ou moins bien l’espace social et économique dans lequel vous êtes implanté : fonction de si vous êtes jeune, ou plus âgé, d’origine maghrébine ou non, issu d’une famille locale ou extérieure au territoire, avec des diplômes ou sans. Sachant que ces critères personnels vont accentuer vos possibilités liées au territoire et ses particularités. Mais Ils seront démultipliés par les inégalités du territoire où vous vous trouverez.

Il y a des dizaines, voire des centaines de France qui ne se connaissant pas, ne se parlent pas, expérimentent au quotidien des vies sans grande commune mesure. Un habitant d’un village du Gard n’a quasiment rien en commun avec un habitant du centre de Paris. Et encore, faut-il déterminer quel quartier de Paris, puisqu’a l’échelle de la seule capitale française, le panel des inégalités et des modes de vie est déjà fortement présent.

Création de classes invisibles

Il est possible de payer 300€ pour un appartement décent de 60 m2 dans une ville moyenne, quand on paye 900€ un studio minuscule et miteux à Paris. 600€ pour un grand appartement ou une maison individuelle dans une zone rurale peut donner 1500€ et plus, ailleurs. Les salaires sont aussi variés qu’il y a de régions, de spécificités locales liées au développement des territoires, comme l’attente et le montant à payer pour voir un médecin spécialiste. Ou même un généraliste, puisque des déserts médicaux s’installent silencieusement dans des zones de plus en plus importantes de l’Hexagone. Certains territoires français sont emplis de populations sans diplômes, des territoires sinistrés économiquement, quand à quelques centaines de kilomètres des grandes zones urbaines concentrent toute l’activité et toute la richesse.

La France est un véritable patchwork social, un gruyère économique, et la gestion de la décentralisation a beaucoup joué dans ce phénomène. Vivre dans une région riche n’a rien à voir avec vivre dans une région pauvre. Sans parler des départements au sein même des régions. Ces inégalités territoriales se sont vues amplifiées par le désengagement massif de l’Etat depuis presque une décennie par les diminutions des dotations d’Etat. Des populations sont à l’abandon sur des vastes portions de territoire. Un abandon qui n’est pas toujours le même, ne touche pas les mêmes catégories socio-économiques de personnes, ou les mêmes phénomènes.

C’est dans ce vaste fractionnement d’un pays à plusieurs vitesses que ses habitants ont commencé à partager des conditions très variées, basées sur leur appartenance de départ à un milieu social devenu classe ou condition, centrées sur des difficultés aussi variées qu’il y a de traitements différents sur l’ensemble, avec autant d’inégalités et de différences qu’il y a de spécificités locales. Tout en subissant de nouvelles règles nationales imposées depuis Paris ou Bruxelles, pas toujours adaptées au fonctionnement de chaque territoire, souvent créatrices de frustrations, voire de colère.

La progression du « mille-feuille socio-économique français » a été accélérée par la crise financière de 2008, pour se trouver à son apogée en 2016 : les différents gouvernement de la présidence Hollande ont gravé dans le marbre le désengagement de l’Etat, avec au final la création des super-régions censées gérer des territoires immenses. Politiques de santé anti-sociales, lois sur le travail inique, immobilisme sur le respect des constructions de logements sociaux, austérité budgétaire : tout a été fait pour conforter la fracture en cours, qui accentue des strates immenses de populations dans un inconfort structurel, pour des raisons les plus diverses — en fonction de chaque classe invisible ainsi constituée.

Politique du néant et néant politique

Ces strates de populations, ces classes invisibles qui se sont constituées dans la population française se retrouvent sur les réseaux sociaux. Facebook, au premier chef, l’outil le plus plébiscité, qui permet justement de réunir des personnes en accord les unes avec les autres sur des sujets… très larges, donc unificateurs. Si l’on parle de la fachosphère sur Facebook qui alimente des débats et attise (ou fabrique de toute pièce) des problèmes pour distiller ses idées racistes et nationalistes, il faut aussi envisager que d’autres « groupes » de classes invisibles échangent et créent autant de bulles idéologiques. Elle peuvent, de manière un peu caricaturale être cataloguées, ce qui a été fait par les médias : Cathosphère, djihadosphère, droitosphère libérale ou conservatrice, gauchosphère plus ou moins poussée à gauche, souverainosphère, etc…

Le carburant des grognes populaires est donc multiple, comme le sont ceux qui les relayent : leurs situations sont autant de problématiques diverses sur des territoires différents. Mais les « citoyens en colère de Facebook » ont en commun une même hargne, un même constat : la politique les a abandonnés. Au fur et à mesure que leurs difficultés se sont accentuées, des politiques du néant se sont affichées. Pour arriver en 2016 au néant politique dans le cadre de la campagne présidentielle.

Accumuler une politique du néant qui ne prend jamais en compte les difficultés structurelles des territoires, des inégalités insupportables qui se créent pour des pans entiers de population, avec un néant politique en terme d’offre ne peut que mener à une catastrophe. Elle est en phase de survenir.

Les sociétés humaines ont horreur du vide

Ce qui commence à se dévoiler est une nouvelle donne tout à fait inédite, qui a pris par surprise tant la classe politique que médiatique. Cette nouvelle donne est basée sur une autonomisation des individus vis-à-vis des discours officiels et les analyses qui s’y attachent. Cette autonomisation générée par un rejet du politique en général, et de ses relais médiatiques, a porté les classes invisibles vers une catharsis en ligne. Cette catharsis ne pouvant se suffire à elle-même — les humains comme la nature ayant horreur du vide — des formes claniques et idéologiques d’échanges se sont constituées. Les algorithmes marketing de Facebook aidant, doublés des « like » des fermes à clic effectués par le quart-monde numérique, l’amplification des idées, des fabrications de problèmes, des solutions politiques extrêmes, du nombre de ceux qui les partagent, les repartagent, les diffusent, et au final les font exister, ont commencé à créer un écosystème. Le même qu’aux Etats-Unis. Cet écosystème est celui, de façon simplifiée, qui décrit le monde dans toute son injustice, qui dénonce les mensonges, la main-mise du pouvoir et des richesses par une fraction infime d’individus dans chaque société au détriment du plus grand nombre. Un écosystème qui  ne ment pas sur les constats, mais peut fabriquer des problèmes, des complots ou autres intentions cachées et relayer des solutions les plus inquiétantes.

Les sociétés modernes industrielles se sont toutes calquées sur le modèle nord-américain et son « rêve » fallacieux de la réussite individuelle, dans une société qui donnerait « sa chance » au plus grand nombre. Les politiques économiques débutées dans les années 80 par les gouvernements de Thatcher et Reagan, reprises ensuite à travers toute la planète via le FMI et de nombreux gouvernements sociaux-démocrates, ont créé une mondialisation qui désormais, a prouvé — dans ce cadre précis — ses effets délétères sur les populations. Cette réalité est désormais partagée par la quasi totalité des citoyens. Et ne reste qu’un effroyable vide : celui d’un monde hyper-industriel, ultra connecté, froid et dangereux, morne, sans projet, inquiet, et politiquement tenu en laisse par une classe d’individus définitivement considérés comme « vendus » aux puissances de l’argent.

C’est sur ce terrain là que des formes de fascisme variées peuvent se constituer. Ce qui est appelé « populisme », n’est en réalité qu’une nouvelle forme, plus moderne mais parallèle, des programmes de Mussolini. Restauration de l’autorité, orientation sécuritaire, policière, exaltation de la nation, du patriotisme, haine des étrangers quasi institutionnalisée, solutions économiques radicales et simplistes, promotion du peuple comme entité unifiée et souveraine…

« Propagande » des médias et silence des opposants

La possibilité — pour les classes invisibles en accord  avec le rejet des politiques effectuées depuis 30 ans — de se raccorder à une « autre politique », les convainquant qu’il est possible de sortir de l’ornière de l’injustice dans laquelle ils sont plongées, est réduite. Le problème vient de deux phénomènes : la pauvreté de l’offre politique et la défiance absolue du plus grand nombre envers un personnel politique qui ne s’est pas renouvelé depuis 30 ans, et a de plus, renié ses engagements après chaque élection. Sans aucune vergogne.

Il ne reste donc pour une grosse masse de citoyens choisissant de vivre dans la bulle Facebook (et autres systèmes de partages en ligne ou analogiques) — effarée par les affaires de corruption qui noient leurs écrans de télévision en quasi permanence — que deux solutions. La première est de se retirer du « système », en refusant de participer aux prochaines élections, la deuxième est de voter « populiste », donc pour un candidat néo-fasciste. Ce qui a été fait aux Etats-Unis. Ce qui devrait survenir en France.

La propagande médiatique qui veut, avant tout, empêcher qu’une telle configuration ne survienne, puisque ses intérêts risqueraient d’être lésés — tandis que le système actuel ne lui pose pas de grands problèmes, en fin de compte — se met en place, comme à chaque échéance électorale menaçante. Comme en 2005 pour le traité constitutionnel européen. Cette stratégie, étrangement toujours en place, produit des effets contraires. Le vote du Brexit — selon les médias et la quasi totalité de la classe politique — devait plonger directement le Royaume-Uni dans un gouffre économique sans commune-mesure : il n’en a rien été, et la propagande pour voter non à la sortie de l’UE a produit un effet inverse, puisque les Britanniques ont voté oui. La victoire de Donald Trump est en partie due au martèlement des médias traditionnels et officiels en faveur d’Hillary Clinton. Le remède médiatique d’influence cause la mort du patient, devenant un poison.

Toute la difficulté de cette époque est donc contenue dans le silence de ceux qui devraient proposer une véritable alternative politique, progressiste, ouverte, positive et axée sur des véritables projets de société en accord avec les idéaux français inscrits sur le fronton des mairies : Liberté, égalité, fraternité. En ajoutant : lutte réelle contre les inégalités, contre les intérêts privés, pour le bien public, l’accueil et la coopération, etc…

Si certains essayent plus ou moins de porter ce type de politiques (les aficionados des quelques dernier politiques se voulant progressistes ne manqueront pas de venir vendre leur candidat), leur problème est qu’ils ne sont pas crédibles : ils grenouillent tous dans le « système » en question depuis bien trop longtemps.

Au final, la politique disparaît, ou a déjà disparu, au profit de l’empoignade populaire et de ses emballements, toujours imprévisibles. Et c’est ainsi que ce pays aura ce qu’il mérite en mai 2017. Ou pas…?

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Auteur: drapher

Journaliste (atypique mais encarté) web et radio — @_Reflets_ et d'autres médias. Ni "désengagé" ni objectif ou neutre, mais attaché à décrire et analyser la réalité, même la plus déplaisante. On the net since 1994. Gopher is power ;-)


12 thoughts on “Comment la politique disparaît au profit d’autre chose”

  1. C’est plus simple que cela. La politique est soit faite, soit promise.
    Ce n’est pas la politique faite qui disparaît( politique pensée et validée depuis longtemps), c’est la confiance des électeurs pour une promesse de politique qui va apporté leur bonheur qui a disparu, ça été long, mais a force de se faire avoir, l’électeur a enfin compris. Maintenant l’électeur cache son vote, il est de plus en plus malin, et puis c’est une revanche de toutes les couleuvres qu’il a avalé. Certain ne comprenne pas cela et tienne toujours le peuple pour une bande arriérés d’ou leur incompréhension de ce qui se passe.
    En plus tout le monde a compris que ceux qui tirent les ficelles ne se présentent pas aux élections, ils envoient des mégalos incapables de quoi que ce soit au charbon, genre Macron ou consort par exemple.

  2. J’admire le temps que vous avez passé à essayer de comprendre l’écart croissant qui il y a entre le peuple et ses représentants (politique, médiatique, bref tous ceux qui on la parole…)
    Mais la réponse est plus simple que ça, si il y a divergence entre le peuple et ses représentants ET que l’on considère que la démocratie c’est le peuple, alors il faut changer de représentant.

    « Et c’est ainsi que ce pays aura ce qu’il mérite en mai 2017. Ou pas…? »
    Pareil, cette question ne se pose pas si l’on respecte la démocratie. A moins de considérer que le peuple n’est pas majeure, mais dans ce cas il faut s’orienter vers autre chose qu’une démocratie.

    1. bonjour
      vous avez écrit
      « Mais la réponse est plus simple que ça, si il y a divergence entre le peuple et ses représentants ET que l’on considère que la démocratie c’est le peuple, alors il faut changer de représentant. »
      J’aurai plutôt conclu il faut se passer de représentants !
      La démocratie c’est notamment quand le citoyen (et pas « le peuple ») écrit et vote les lois . . .

  3. Cette analyse intéressante tombe dans le même travers que le reste de la presse qu’elle critique : elle amalgame tous les partis qui n’ont pas les faveurs de la presse sous l’étiquette simpliste « populiste » et donc « fasciste ». Peut-on mettre dans le même sac Trump, Sanders, Corbyn, Mélenchon, Dupond-Aignon, Le Pen, Podemos, le Mouvement 5 étoiles et Syrisa ?

    1. L’argument du « Si ils sont proches du pouvoirs, ils sont corrompus » me parait discutable, dans le sens où cela condamnerait tous les politiques à finir corrompus, ce qui est, on peut l’espérer, faux.

      Mais pire, le corolaire de cette pensée est finalement qu’on ne pourra jamais voter, sachant qu’un candidat pour être crédible, et donc élu, doit accumuler une certaine expérience, et donc, être corrompu.
      Donc le plan de Draph’, si j’ai bien compris, c’est de rester chez soi à chaque élections ad aeternam ?

      Pour ma part, il me semble que le système politique évolue par la marge : un peu de pression du FN et même le PS pond des lois « de droite », un peu de pression des communistes, et même le gaullisme fut social.

      Donc je vais aller voter, méluche, à défaut de mieux, en regrettant que, comme d’hab, les gros bourrins bas du front soient mobilisés, et de l’autre coté les humanistes se sentent trop « purs » pour oser tenir un bulletin de vote.

  4. Il n’y a pas que des candidats qui ont 30 ans d’infusion dans un monde politique et qui donc n’inspire confiance à personne. Il existe aussi des personnes n’ayant aucune expérience politique, peu médiatisé, et qui n’inspire non plus confiance à personne. Le problème n’est jamais le manque de candidats (surtout pour des élections moins médiatisé comme les législatives) mais le manque d’electeurs prêts à voter pour eux (la majorité des électeurs seront abstentionnistes parce que « tous pourri », iront « voter utile », ou choisiront le candidat le plus « populiste » en ayant l’impression de « faire crier le système » )

  5. Bon, c’est une façon de dénoncer le problème et j’apprécie tout autant certains des commentaires et tout particulièrement ce questionnement :

    La démocratie est-elle le régime politique idéal ?

    La réponse est évidemment « non » mais (se) poser la question a pour conséquence la nécessité de (se) remettre en question.

    L’anarchie (encore un projet à re-définir) ne devrait-elle pas être envisagée ?

  6. La démocratie représentative par l’élection est en effet en crise, et j’espère qu’on se dirigera rapidement vers un autre modèle.

    L’arnarchie passe par le fait de sortir du cadre de l’obéissance de nos sociétés de contrôle. Ça veut dire aussi devenir nous-memes acteurs politiques et en finir avec notre infantilisation.

    La démocratie délibérative promue par David Van Reybrouk est une voie intéressante :
    http://www.telerama.fr/idees/on-a-le-droit-de-vote-mais-on-n-a-pas-le-droit-a-la-parole-david-van-reybrouk-historien,150894.php

    C’est même organisable numériquement via Internet, Blockchain, etc…

    1. la « démocratie représentative » est un oxymore
      Nos anciens ne confondaient pas « gouvernement représentatif » et « démocratie »
      je vous invite à saisir « abbé sieyes démocratie » dans votre butineur préféré . . .

  7. Excellent article.

    Je ne saurais vous dire si vous avez raison (ça serait prétentieux), mais cet article est une bonne synthèse de mes propres pensées impressions.

    Serions-nous enfermés dans la même bulle ? ;-D

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