Violences à Lyon : l’extrême droite instrumentalise la mort de Quentin
Le fantasme de la guerre civile
La mobilisation est totale. Étonnement, c’est la militante transphobe Marguerite Stern qui est la première à annoncer, hier à 13 h 33, la mort de Quentin D., « Paix à ton âme, merci ». Dans les heures qui suivent, avec des éléments de langage bien rodés, la galaxie de l’extrême droite, du Rassemblement national aux groupuscules les plus violents, ne se contente pas de déplorer la mort de ce membre du SO de Némésis, mais appelle à une « riposte » dont les contours sont inquiétants.
Aucune retenue, aucun filtre : pour certains, c’est le moment « d’exploser », au motif qu’« un cap aurait été franchi ». Cette indignation située occulte pourtant une réalité documentée depuis des années. Selon plusieurs recensements, l’extrême droite est impliquée dans de nombreux faits de violences, ayant causé la mort d'au moins 11 personnes et fait des centaines de blessés, dont 19 grièvement. La mémoire des acteurs d'extrême droite apparaît ainsi particulièrement sélective. Le plus frappant reste la capacité du collectif d'extrême droite Némésis à imposer son récit des événements dans la majorité des médias, une première dans une affaire d’une telle sensibilité.
Les faits auraient eu lieu en marge d’une conférence de l’eurodéputée Rima Hassan à Sciences Po Lyon, dont le bâtiment est situé dans le VIIᵉ arrondissement de la ville, à l’occasion d’une action menée par six militantes du collectif d’extrême droite fémonationaliste Némésis, accompagnés d’un service d’ordre d’une quinzaine de personnes, parmi lesquelles se trouvait Quentin D., militant nationaliste actif au sein de l'Action Française.

Selon les vidéos que Reflets a pu consulter, en date du jeudi 12 février, les premières confrontations entre militants d’extrême droite et antifascistes ont eu lieu à proximité immédiate du bâtiment où se poursuivait la conférence de Rima Hassan.
Des militantes du collectif Némésis ont tenté de s’approcher du site afin de déployer une banderole portant l’inscription « Islamo-gauchistes hors de nos facs ». Elles ont ensuite poursuivi leurs actions dans les rues adjacentes. Mais, c’est sur le boulevard Yves-Farge que des militants antifascistes présents sur place se sont opposés à leur progression. Lors de cette confrontation, l’une des six militantes de Némésis a été saisie par le cou et projetée au sol. Ces images ont été relayées ultérieurement sur Instagram par la dirigeante du collectif, Alice Cordier, qui a qualifié les militants « d’extrême gauche » de « terroristes », un discours trumpien classique.
Une seconde altercation distincte aurait toutefois eu lieu à environ deux kilomètres du site de la conférence. Le déroulement précis des événements reste à ce stade particulièrement flou : une bagarre aurait éclaté, plusieurs militants d’extrême droite auraient pris la fuite, puis un passage à tabac, selon le récit d’Alice Cordier, impliquant des « militants antifascistes » aurait conduit à la prise en charge de Quentin D. par les services d’urgence, vers 19 h 40, près du quai Fulchiron, sur les bords de la Saône, dans le Vieux Lyon.
Des discours incohérents
Selon des sources concordantes, une enquête judiciaire a été ouverte ce vendredi matin 13 février. M Fabien Rajon, avocat du jeune homme et de sa famille, affirme dans un communiqué que Quentin « n’était ni agent de sécurité ni membre d’un quelconque service d’ordre ». Une déclaration qui contraste avec les propos tenus par la dirigeante du collectif d’extrême droite Némésis, Alice Cordier, laquelle indique explicitement, dans une publication sur X, que Quentin faisait partie du service d’ordre.

Autre point de divergence : l’avocat affirme que « la thèse de la simple "rixe" entre deux groupes rivaux ne semble pas correspondre à la réalité des faits », évoquant au contraire « un lynchage gratuit de la part de plusieurs individus, en surnombre et armés, qui se seraient acharnés sur la victime isolée ». Or, dans une publication d’Alice Cordier diffusée après les événements sur Instagram, celle-ci écrit : « Hier, notre sécurité a été lynchée par les antifas de la Jeune Garde. Parmi eux, les rescapés de l’attaque ont reconnu Jacques-Élie Favrot. ». Version à peu près similaire, également corroborée par une autre militante de Némésis, Anaïs, dans une déclaration à CNEWS.


Apparemment, l’avocat, qui dans le passé a déjà défendu d’autres militantes d'extrême droite, et la dirigeante de Némésis n’ont pas eu le temps d’harmoniser leur récit. Par ailleurs, sur la question des discours, l’emploi de termes tels que « lynchage » et « rescapés » s’inscrit dans une sémantique désormais bien ancrée au sein de l’extrême droite.
Ces mots, historiquement liés au racisme aux États Unis et le « lynchage » des personnes noires et à l’antisémitisme (relatif à la Shoah), sont utilisés pour inverser leur charge émotionnelle et historique et la mobiliser cette fois au service de leur idéologie victimaire fasciste. C’est une méthode apparentée au renversement accusatoire habituel des néofascistes actuels. Désormais, dans leur bouche, les antifas sont les fascistes, la gauche, les totalitaires… Ils oublient que les idéaux de gauche sont humanistes et ceux de l’extrême droite, sont le rejet de l’autre et la haine.
Enfin, dans une vidéo publiée vendredi soir vers 22 heures sur Instagram, alors que de nombreux groupuscules d’extrême droite actent la mort de Quentin D. en lui rendant hommage sur le réseaux sociaux, Alice Cordier rétropédale et affirme que celui-ci se trouve en état de mort cérébrale, tout en restant maintenu en vie : « Son cœur bat toujours. Priez pour Quentin, qui a déjà reçu les derniers sacrements », déclare-t-elle.

À ce stade, ce que plusieurs sources affirment, c’est que les militants d’extrême droite de Némésis étaient engagés dans une opération à visée médiatique, reposant sur la provocation, voire la recherche assumée de la confrontation. La présence d’un service d’ordre d’environ quinze militants d’extrême droite, chargé de « sécuriser » l’action, laisse supposer que le risque d’affrontement avait été anticipé.
Face à des agressions d’extrême droite, de plus en plus fréquentes et violentes ces dernières années, des militants antifascistes auraient également mis en place un dispositif de protection autour de l’événement, en toute légitimité.
La suite tragique ayant conduit à l’agression de Quentin D. se déroule à distance du lieu de l’événement initial, et les circonstances exactes des violences, telles que décrites par Alice Cordier dans les médias, demeurent à ce stade inconnues. Le vendredi 13, la presse révèle que Quentin D. est en état de mort cérébrale, un état clinique malheureusement irréversible.
Ce type de confrontations initiées par l’extrême droite s'inscrivent dans une logique désormais bien documentée au cours des dernières années : celle de la provocation délibérée à l’encontre de militants antiracistes. Une stratégie que l’extrême droite tente de légitimer au nom de la « liberté d’expression », alors même que ces idéologies racistes et discriminatoires, la plupart du temps illégales et n’entrant pas pas le champ de la liberté d’expression, sont de plus en plus mises en œuvre par des partis et acteurs politiques institutionnels, avec des conséquences bien réelles sur la vie de nombreuses Françaises et de nombreux Français non-blanches.
Face à la mort, toutes les vies ne semblent pas avoir la même valeur aux yeux de l’extrême droite. L’action du groupuscule Némésis s’est soldée par une tragédie, déjà instrumentalisée sans retenue comme levier politique. Comme dans d’autres affaires similaires, cet épisode sert à renforcer des projets racialistes, discriminatoires et autoritaires, qui constituent le socle idéologique de l’extrême droite contemporaine.
Anatomie d’une tragédie récupérée par le camp de la haine
Des nationalistes révolutionnaires aux identitaires, en passant par les royalistes et les catholiques intégristes, Quentin D. est déjà érigé en « héros de guerre ». Mais l’instrumentalisation de ce drame ne se limite pas à l’extrême droite radicale.
Du Rassemblement national, avec une publication de Jordan Bardella, jusqu’aux responsables de Reconquête et de Les Républicains, beaucoup saisissent l’occasion pour s’en prendre une fois de plus à La France insoumise. Sur X, c’est une véritable chorale fasciste qui se met en marche. À cela s’ajoutent certains relais médiatiques : des journalistes et éditorialistes du Figaro, les racialistes de Frontières, ainsi que Europe 1 et CNews. Tous participent à la diffusion d’un discours qui vise, une fois encore, à délégitimer la gauche et à stigmatiser le mouvement antifasciste.
Le candidat déclaré à l’élection présidentielle Bruno Retailleau, qui affirme dans sa vidéo de présentation que « la migration n’est pas une chance » et qui, par le passé, a déjà exprimé son soutien au groupuscule violent Némésis, saisit lui aussi l’occasion pour se mettre en avant auprès de l’extrême droite radicale. Et à l’occasion, pourquoi pas, diffuser des insinuations infondées autour d’une prétendue violence qui « régnerait dans les satellites de La France insoumise ».

Dès le vendredi 13 à la mi-journée, des centaines de publications circulent sur X et sur les plateformes du groupe Meta, appelant, de manière plus ou moins explicite et plus ou moins légale, à une forme de représailles contre LFI, les militants antifascistes et, plus largement, la gauche.
Le répertoire est désormais bien connu : « l’extrême gauche tue », « antifas terroristes », « antifas assassins », etc. Dans ce contexte, certains contributeurs n’hésitent pas à fabriquer de fausses informations. L’écrivain d’extrême droite Laurent Obertone avance ainsi, sans source vérifiable, que « selon une source proche de l’enquête, citée par l’AFP », Quentin aurait été « poignardé à plusieurs reprises », affirmation qui ne figure dans aucune dépêche ni communication officielle connue à ce stade.


Dans plusieurs boucles Telegram fascistes et néonazies consultées par Reflets, les appels à faire « justice pour Quentin » se multiplient dès le milieu de journée. Par ailleurs, sur les réseaux sociaux, des figures de l’extrême droite fasciste et néonazie européenne, telles que Eva Vlaardingerbroek, Tommy Robinson, Martin Sellner, Imtiaz Mahmood, ont également rendu hommage à Quentin D., accompagnant ces messages d’appels explicites ou implicites à la haine.

Ce discours, qui invisibilise totalement les violences d’extrême droite, ou, pire encore, tend à les légitimer, ne diffère guère, si ce n’est dans les moyens employés, des propagandes antisémites et racistes du XIXᵉ siècle, prolongées jusqu’aux idéologies portées par le régime de Vichy, le Nazisme et le fascisme italien. Il repose sur une logique constante : délégitimer, disqualifier, puis détruire les opposants politiques par tous les moyens disponibles.
Cette sémantique et cette rhétorique, bien identifiées et documentées par les historiens, sont aujourd’hui pleinement intégrées et rodées dans le discours de partis politiques et d’acteurs de l’extrême droite. Dans le contexte actuel, elles s’inscrivent dans une stratégie fondée sur l’hostilité à l’immigration et la multiplication d’actions et de discours islamophobes, voire ouvertement racistes ; des questions sociétales que les mouvements de gauche s’emploient à déconstruire : « Islamo-gauchistes hors nos facs », la boucle est bouclé.
Malgré plusieurs poursuites judiciaires, ces groupuscules, ainsi que certains responsables politiques qui reprennent leurs codes et leurs thèmes, parviennent progressivement à se normaliser dans un environnement médiatique de plus en plus perméable à ces narratifs. Cette dynamique contribue à la banalisation de discours historiquement violents, tout en brouillant les lignes entre analyse politique, propagande et incitation idéologique.

L’image précédente démontre comment l’extrême droite parvient à imposer un récit de haine, y compris à l’encontre des femmes, un récit qui passe de plus en plus inaperçu dans certains médias dominants. Ceux-ci renoncent souvent à interroger la pertinence même de qualifier de « féministe » un groupuscule d’extrême droite. C’est là que commence l’indécence journalistique : dans cette forme de connivence implicite avec ces groupes, qui s’approprient un vocabulaire et des concepts politiquement opposés aux leurs afin de se normaliser et de masquer la nature de leur idéologie.

Un cas d’école est fourni par une publication du dirigeant des Les Patriotes, Florian Philippot, qui évoque une « milice ultra-violente », un « assassinat » et une action « préméditée ». Il va jusqu’à appeler à « enquêter sur leur financement par le réseau Soros », reprenant ainsi l’un des ressorts centraux du complotisme antisémite contemporain.
Cette référence s’inscrit directement dans un imaginaire complotiste d’origine américaine, popularisé par des mouvements suprémacistes blancs lors des mobilisations consécutives à la mort de George Floyd, selon lequel les mouvements antiracistes — notamment Black Lives Matter — seraient financés par George Soros et d’autres « milliardaires mondialistes ». Une narration antisémite classique, fondée sur la désignation d’ennemis supposés occultes, accusés de manipuler la finance et les conflits sociaux et politiques.
L'extrême droite radicale et le fantasme d’une guerre civile
Sur X, c’est la foire à la saucisse. Les commentaires se multiplient : « C’est donc la guerre civile qu’il appelle de ses vœux. Chiche, je suis prêt », « Qui œuvre pour déclarer une guerre civile sur le territoire ? Les Français souhaitent quelques sanctions contre les ennemis de la République ! », ou encore : « S’il y a la guerre civile, toi et tes amis LFI… courez vite, très vite. » Certains internautes vont jusqu’à interroger Grok sous une publication du Parisien, lui demandant si la situation actuelle « ressemble au début d’une guerre civile ».

Mais c’est sur des réseaux comme Telegram, ceux de l’extrême droite violente, que les messages les plus inquiétants circulent. « Guerre totale » acompagné par l’image de Gobbels, « preparez vous pour la suite », justice pour Quentin et « Homme blanc, riposte! ». Dans ces espaces marqués par l’imagerie suprémaciste blanche (croix celtique) reprise par Gilbert Collard, des militants fascistes et néonazis, dont certains n’hésitent pas à théoriser ouvertement la guerre civile et le recours au terrorisme comme moyen politique, appellent à l’action.
Ces discours ne restent pas cantonnés au registre verbal : ils se sont déjà traduits par des actions concrètes vendredi soir (vandalisme dans plusieurs villes sur des locaux de LFI, mobilisations aux allures fascisantes en honneur à Quentin, etc.) et s’inscrivent dans une dynamique appelée à se poursuivre tout au long du week-end.

Jean-Eudes Gannat, dirigeant du mouvement Chouan, et figure de l'extrême droite radicale, appelle d’abord à une « mobilisation » dans une première vidéo et puis ensuite un message sur X aux accents xénophobes, dans lequel il évoque des « solidarités naturelles » face à ce qu’il désigne comme les « vrais fascistes », les « gauchistes », et affirme : « Que Dieu (…) puisse-t-Il nous sauver de la guerre civile (…). Dès demain, troquons les indignations faciles pour une action radicale sur le long terme. »
Dans l’attente des éléments de l’enquête de police et du travail de la justice, la question centrale demeure celle de la responsabilité politique : les acteurs institutionnels vont-ils se laisser entraîner dans la rhétorique et la haine de l’extrême droite, au risque d’en reprendre les cadres et les obsessions ? Il convient pourtant de rappeler qu’aux yeux de nombreuses autorités internationales comme des services de police français, la deuxième menace pesant sur le maintien de la démocratie, après le terrorisme djihadiste, est constituée par l’extrême droite.
Une réalité qu’il serait dangereux d’oublier.