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par shaman

#Venezuela: l'exode

Coulisses et réalités de la plus grande crise migratoire de l'histoire moderne de l'Amérique Latine.

Alors que le Vénézuéla vient de réélire Nicolas Maduro, le pays connait une crise migratoire terrible, conséquence d'une crise économique profonde.

Queue à la frontière

La crise au Venezuela, vous en avez sûrement entendu parler. Ce pays n'a pas bonne presse en Europe. Nos grands médias prennent soin, à intervalle régulier, de nous conter les affres du peuple Vénézuélien. Outre Atlantique, chez le grand frère américain, c'est encore pire. Ce pays est dans la ligne de mire des trois derniers présidents Américains. Tout commence avec l'élection en 1998 du président Hugo Chavez et la mise en application de son programme extrême gauchiste et anti-impérialiste à quelques encablures des côtes Sud des États-Unis. La toute puissante compagnie nationale pétrolière va re-basculer dans le giron national et une grande partie des bénéfices pétroliers vont alimenter des programmes sociaux, les relations avec l’île honnie de Cuba vont être normalisées ... Il n'en fallait pas plus pour mettre dans la bouche du nouveau président Américain une formule qui avait déjà fait tant de mal à l’Amérique du Sud: "Régime change".

Les attentats du 11 septembre 2001 passent par là, donnant des ailes à George Bush et son gang néo-conservateur. Le monde déroule un tapis rouge à l’Amérique interventionniste et il faut en profiter. Dès 2002, les faucons sponsorisent un coup d'État qui sera un coup dans l'eau. Le gouvernement intérimaire vénézuélien, presque immédiatement reconnu par l'administration américaine ne durera que 48 heures et Chavez sera remis au pouvoir sous la pression de la rue et d'une partie de l'institution militaire. Malgré le feu nourri des critiques et sa popularité qui s'érode, le président et son parti remporteront, à une exception près, toutes les élections des années suivantes qu'elles soient parlementaires (de 2005 et de 2010), présidentielle (de 2006 avec 63 % des voix et de 2012 avec 54 % des voix) ou régionales de 2008. Il faut dire que le peuple profite pour une fois des pétro-dollars. Les biens de consommation courante sont subventionnées, l’analphabétisme tend à disparaître et les médecins cubains payés en pétrole à prix cassés débarquent pour soigner les malades des barrios.

Et puis le tribun meurt. Empoisonné pour les uns, malade du cancer pour les autres. Et meurent avec lui les illusions que la révolution bolivarienne avaient générées. Son dauphin désigné, Nicolas Maduro, n'emporte la course présidentielle que sur le fil avec 50,6% des voix. Les tendances à l'autoritarisme du chavisme vont se faire de plus en plus évidentes, avec les arrestations d'opposants et les répressions brutales des manifestations. Mais c'est surtout en 2014 que le pays va recevoir le coup mortel, une blessure déjà inscrite dans sa stratégie de dépendance à l'industrie pétrolière.

Pour garder le contrôle du secteur face à l'arrivée du gaz de schiste américain, l’Arabie saoudite va ouvrir les vannes et déverser son pétrole peu cher sur le marché. Le prix du baril ne va pas y résister et va plonger de 105 dollars à 45 dollars en quelques mois. C'est un coup dur pour les petits exploitants "made in USA" dont la précieuse huile de schiste est plus chère à extraire, contraints de vendre leur nouveau derrick à cet agent devenu si insistant. Un coup dur aussi pour ces grands pays extracteurs dont l'économie profitait de cette embellie pétrolière. Comme l'Iran en pleine négociation sur son nucléaire et embourbé jusqu’au coup dans la guerre en Syrie. Ou comme la Russie qui vient d'intervenir en Ukraine et qui s'attire les foudres des Occidentaux.

"Nous mourrons de faim" - Caracol Radio
"Nous mourrons de faim" - Caracol Radio

L'économie du Venezuela, elle, n'y survivra pas. Le pays n'a plus les moyens de subventionner ses programmes sociaux et l'inflation explose (plus de 700 % en un an). Le pays peu industrialisé et peu producteur est obligé de tout importer. La dette extérieure atteint des taux astronomiques. Le prix du kilo de sucre ou de la baguette de pain crèvent les plafonds et atteignent 1 mois de salaire. On estime aujourd'hui que 93 % des Vénézuéliens n'ont plus les moyens de se nourrir correctement.

Alors que faire, sinon prendre la route ?

C'est d'abord les jeunes qui partent travailler dans les pays voisins et qui renvoient ce qu'ils peuvent dans le pays. Mais la situation empire. Bientôt ce sont les familles entières qui doivent émigrer. Tous ceux qui ont un peu d'argent de côté, la chance d'avoir des papiers, sont contraints de tenter l'aventure.

En août 2017, les observateurs notent une intensification des flux migratoires. Déjà 1 million de Vénézuéliens ont passés la frontière et 3000 nouveaux arrivent tous les jours. Les officiels témoignent : "Nos niveaux de migration sont comparables à ceux de la Syrie". Ils vivent de petits boulots, parfois vivent sur les places et dans les squares. Ils commencent à connaitre le racisme.

Puis en février 2018, la situation dérape. Ce sont quelque 37 000 Vénézuéliens qui s'amassent à la frontière colombienne chaque jour. Ils poursuivent souvent la route vers le Sud, la migration s'adaptant aux options que leur offrent les différents pays. Beaucoup vont au Pérou qui attribue un permis de travail. Mais aussi au Chili, au Brésil, en Argentine... Des files d'attentes interminables se mettent en place à chaque frontière du continent Sud Américain. La plus grande émigration de masse de l'histoire moderne de ce continent.

File d'attente à la frontière entre le Venezuela et la Colombie - PressTV
File d'attente à la frontière entre le Venezuela et la Colombie - PressTV

Reflets est allé vous chercher une reporter de terrain. Une amie qui a dû passer en Equateur pour renouveler son visa Colombien. Qui a eu l'occasion de tâter le pouls de ces files d'attente. Une occasion d'écouter la parole de ceux qui sont au cœur de la crise, les réfugiés. Ceux-là parleront pour tous les vénézuéliens rencontrés en Colombie. Intéressants, cultivés, ouverts d'esprits, je me souviens de chacun d'eux.

Alors c'est parti.

Nous sommes à la frontière d'Ipiales entre la Colombie et l’Équateur, en ce jour du 12 avril 2018 et le temps d'attente estimé est de cinq heures !

Lise, je te laisse la parole.

Ipiales à la frontière entre la Colombie et l'Equateur - Google Map
Ipiales à la frontière entre la Colombie et l'Equateur - Google Map

Famille 1: Tu viens d'ou ?
Moi : De France, et vous ?
Famille 1: Venezuela.
Moi: Et vous ?
Famille 2: Venezuela. T’embête pas à demander à tout le monde, on en vient tous !
Moi: Vous allez en Equateur ou en Colombie.
Famille 1 : D'abord Equateur, mais le but c'est le Pérou.
Moi : Ah oui , pourquoi le Pérou ?
Famille 1 : On a une cousine qui a réussi à s'installer à Lima.
Moi : Et vous, vous allez où ?
Famille 2 : En Equateur, on a une tante là-bas.
Famille 3 : Et moi, je vais au Pérou, j'ai une amie qui a une tante là-bas.
Moi : vous pouvez aller seulement là où vous avez des connaissances.
Famille 2 : Bah ... il y en a qui essayent d'y aller sans contact, ils dorment dans la rue en général.
Moi : Et vous ?
Famille 4 : Nous on va au Venezuela !
Tout le monde : Ah bah c'est original pour un Vénézuélien ça ! haha ! Vous devez être les seuls à faire ça dans toute la file ! Et pourquoi vous y allez ?
Famille 4 : Ben ça fait un an qu'on est partis, on a travaillé aux Etats-Unis, en Equateur. Maintenant on veut aller voir notre famille. On leur ramène des cadeaux ! On leur ramène du sucre, de la farine, de la nourriture, des vêtements.

Ils me montrent deux valises énormes , bien lourdes.

Tout le monde : C'est super ce que vous faites !
Moi : Et ça fait combien de temps que vous êtes partis du Venezuela ?
Famille 1 : Moi ça fait deux jours.
Moi : Et comment tu te sens ?
Famille 1 : Très heureux ! et très triste. J'ai l'impression que je vais enfin pouvoir m'en sortir et sauver ma femme et ma fille, mais j'ai dû les abandonner pour venir. Enfin bon dès que j'ai dû travail, elles me rejoignent.
Moi : Et toi ça fait longtemps ?
Famille 3 : Ca fait 4 mois. Je suis resté 3 mois et demi à Bogotá, sans trouver de travail. C'est pour ça que je vais essayer de passer au Pérou.

La file d'attente à Ipiales.  - Sahib Walter Huber
La file d'attente à Ipiales. - Sahib Walter Huber

Un ami de douanier passe : si vous avez 20$ je vous fait passer devant tout le monde !

Tout le monde : Non mais on a pas 20$ mec !
L'ami des douaniers : Bon ben 10$ ça ira !
Famille 1 : 10$ c'est suffisant pour vivre au moins une semaine au Venezuela, tu crois vraiment qu'on va te les passer ?
Famille 3 : Et toi tu est Française, t'as bien 10$, pourquoi tu passe pas ?
Moi : Les riches passent, les pauvres attendent ? Je ne suis pas fan, non.

L'homme traverse tout la file, tous les Européens refusent, seulement trois familles acceptent.

Famille 2 : Quelle bande de fils de putes, déjà qu'on doit payer à la frontière du Venezuela !
Moi : Ah ouais ? Vous payez quoi ?
Famille 2 : Si tu veux te barrer du Venezuela, tu dois filer une somme aux douaniers.
Moi : Et si tu les as pas ?
Famille 2 : Ben tu ne sors pas de ta merde. C'est pour ça que ma famille est restée la bas.
Famille 4 : Bon après y'a les familles qui refusent de quitter leur pays, comme nos parents. Ils disent que c'est chez eux le Venezuela, que c'est leurs racines et qu'ils mourront là-bas !
Famille 2 : Eh ben ils ont raison ! Nous on fuit mais c'est chez nous là-bas !
Famille 1 : Mais ne dit pas ça ! Quand il n'y a plus rien à manger chez nous, on s'en va pour survivre, c'est tout ! Il n'y a pas de honte à vouloir manger !
Famille 2 : Oui c'est sur, c'est juste qu'on les abandonne.

Tout le monde : Bon allez, on mange !

La première famille ouvre un sac de pain et en offre à tout le monde. Il faut savoir qu'avant d'être dans cette file d'attente, personne ne se connaissait. Ils se partagent tout. J’achète des cafés pour tout le monde, ils refusent de ne pas payer. J'insiste :

Moi : Mon gouvernement est moins pourri que le votre, je paye les cafés !

Ils rigolent.

Les vendeurs de street food. - Sahib Walter Huber
Les vendeurs de street food. - Sahib Walter Huber

Famille 2 : Et c'est comment la France ?
Moi : Ben c'est compliqué ! Moins que chez vous mais c'est pas la joie en ce moment. Il n'y a pas de travail, de libertés. C'est presque impossible de faire comme en Amérique du Sud, de vendre de la nourriture dans la rue, de faire des bijoux, de jongler aux feux, ... Je leur explique Notre dames des landes, les manifestations. Je leur parle des immigrants syriens bloqués dans les camps puis expulsés ... bref !

Ils rigolent.

Tout le monde : Bon on ira pas en France les gars !

Après cinq heures d'attente. Quelques personnes font des insolations. Le soleil est violent ici, il fait très chaud. Les familles s'entraident avec les bagages, se relaient pour les surveiller. Ils se sont presque tous rencontrés aujourd'hui. J'ai une sensation de sécurité totale, il ne me viendrait même pas à l'esprit qu'il puisse y avoir des voleurs. On parle musique, films, nourriture, de la médecine, de la vie, de tout et de rien. Des gens super intéressants. On parle famille.

Famille 1 : T'as des enfants ?
Moi : Ah non ! Et j'avoue que j'en veux pas.
Famille 1 : Quoi ?! Mais pourquoi ? Qui va s'occuper de toi quand tu sera vieille ?
Moi : Haha ! J'espère bien pas dépasser les 80 ans ! Une fois que tu as des enfants, t'es bloquée, tu dois trouver un travail et le garder, tu peut plus voyager, tout est plus compliqué !
Famille 2 : Elle a raison, c'est mieux sans enfants.
Famille 1 : Mais enfin, il te faut une famille ! Tu vas bien t'occuper de tes parents quand ils seront vieux, non ?!
Moi : Heu, alors moi peut-être, mais en France on fait pas comme ça en général.

Je leur explique le système des maisons de retraites et d'aide à domicile. Je vois le choc dans leurs yeux.

Famille 1 : Eh bah c'est peut être un des seuls points qui sont mieux au Venezuela qu'en Europe ! Nous on s'occupe de nos parents !

Tout le monde rigole.

Après 6h d'attente, je me rends compte que j'ai oublié de faire un tampon côté Equateur. Ils me gardent mon sac pendant 1h. Personne ne se plaint de l'attente, ils me plaignent moi !

Famille 4 : Eh ben désolé de faire attendre les voyageurs, vous êtes obligés de supporter nos problèmes.
Moi : Non mais tu rigoles ou quoi ! Moi je passe une super journée grâce à vous ! Et puis à votre place je ferais exactement pareil, c'est moi qui suit désolée pour vous ! Mais c'est comme ça tous les jours à la frontière ?
Famille 4 : ça fait 3 mois que c'est comme ça tous les jours jusqu'au Chili. Il parait que c'est pire là-bas parce qu'ils fouillent chaque valise.

Le toit quand on arrive au niveau des guichets. - Sahib Walter Huber
Le toit quand on arrive au niveau des guichets. - Sahib Walter Huber

Après 7h d'attente, on arrive à la hauteur de toit. Et là orage ... des trombes d'eau ! Presque toute la file essaye de se mettre à l'abri sous le petit toit. Quelques personnes essayent de s'infiltrer en haut de la file d'attente par la même occasion. Trois Vénézuéliens prennent les choses en main pour organiser la file pendant que d'autres sifflent et huent les infiltrés.

Famille 2 : Putain mais ils peuvent même pas respecter une file d'attente quoi ! Je te jure, des fois, je me dis que les Vénézuéliens sont vraiment pas civilisés.
Moi : Ouais enfin pour des gens qui ont attendu plus de sept heures sous le soleil et maintenant sous la pluie, je me dis que vous êtes particulièrement civilisés. Tout le monde s'entraide depuis le début de la journée, il n'y a pas eu de vols, de bagarre. Vous savez chez nous les gens peuvent faire des émeutes juste pour un pot de Nutella en promotion.
Famille 2 : Oui mais chez vous personne ne jette de papier par terre, c'est propre !
Moi : Bah il nous a fallu pas mal de générations, d'éducation à l'environnement pour ça. On est pas nés comme ça, déjà formés.
Famille 1 : Et puis ils s'occupent pas de leurs parents.
Moi : Eh ben je propose qu'on fasse un échange de bonnes idées. On s'occupera de nos parents en Europe et vous ne jetterez plus de papier par terre.
Famille 1 : Il nous reste trois heures d'attente pour trouver plus de solutions pour changer le monde !

A la place on fait des blagues. J'arrive à l'entrée après 8h30 d'attente. La barrière s'ouvre. Je les laisse passer devant. Il leur reste la file d'attente d'entrée en Equateur à faire c'est à dire 8h30 de plus. Je sors de cette frontière interminable. Je suis comme eux, heureuse et triste à la fois. Triste de ce qui leur arrive, heureuse de les avoir connus.

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