Journal d'investigation en ligne
par Antoine Champagne - kitetoa

Une reprise économique en trompe l'oeil ?

Inflation, chaînes d'approvisionnement bloquées, ça ne va pas très bien...

Le ministre de l'économie, Bruno Lemaire annonçait il y a quelques jours, pas peu fier, que la croissance française atteindrait 6,25% au lieu de 6% en 2021. Mais l'économie est une balance à plateaux multiples, et on constate de multiples signes inquiétants. Alors, on peut voir le verre à moitié plein ou à moitié vide...

Jacob van Ruisdael (1628-1682) - Vue depuis les dunes jusqu'à la mer - Jean-Louis Mazieres - Flickr - CC BY-NC-SA 2.0
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« La croissance est forte, solide, dynamique : nous réviserons donc la prévision de croissance pour 2021 de 6 à 6,25 % », a indiqué Bruno Lemaire il y a une semaine. Pas peu fier, sans doute. A lire entre les lignes des déclaration du ministre : le gouvernement Castex est efficace, il fait renouer le pays avec une croissance très forte après la crise du Covid. Votez pour nous ! Petit bémol : l'économie n'est pas une balance normale, avec deux plateaux. Il ne suffit pas de poser un petit poids sur l'un d'entre eux pour que tout s'équilibre et que tout baigne dans l'huile de noix de coco. L'économie, qui plus est mondialisée, c'est une balance à plateaux multiples, infinis. Lorsque l'on joue sur l'un d'entre eux, un autre bouge, parfois tout près, parfois très loin. Les répercussions d'un événement ou d'une décision peuvent être immédiates ou différées. Une chose est certaine dans cet océan d'incertitude : la modestie est de mise et prudence est mère de toutes les vertus.

Depuis quelques temps, les acteurs de la chaîne d'approvisionnement s'époumonent : la situation est grave. Tout est bloqué. Il y a donc tout de même quelques quelques soucis avec cette reprise...

On peut choisir de voir la reprise qui apparaît, plutôt logique d'ailleurs après une mise à l'arrêt de l'économie mondiale pendant plusieurs mois. Mais on peut aussi observer quelques nuages noirs qui s'amoncèlent.

Le premier d'entre eux est l'inflation. Elle est là. Énergie, électronique, voitures... tout augmente et ce n'est pas bon signe. Sans entrer dans la polémique « est-ce que l'inflation est un danger pour l'économie ou une saine évolution ? », on peut retenir un point : l'économie mondiale est assise sur le plus gros volume de dette de tous les temps. Or cette dette est assortie de taux d'intérêts très bas. Souvenez-vous, le monde est sous perfusion à base de quantitative easing depuis des années. L'argent coule à flot sur les marchés. C'est le fameux argent magique dont les dirigeants nous disent qu'il n'existe pas.

Tout cet argent qui est prêté aux institutions financières, aux États, aux entreprises, à un taux proche de zéro, c'est bien de l'argent magique. Son volume est désormais énorme et l'inflation est un risque. Elle pourrait faire exploser cette bulle de crédit. Selon toute probabilité, un regain important d'inflation comme celui qui s'annonce, devrait entraîner une hausse des taux d'intérêts. Qui emprunte à 0% peut rembourser. Qui soudain doit rembourser avec un taux de 2 ou 5%, peut rencontrer des problèmes... Va-t-on vers des faillites en cascade après une forte remontée des taux ? L'avenir le dira.

Deuxième souci, la chaîne d'approvisionnement est en panne.

Difficile de se faire une idée précise mais des chiffres alarmants circulent : 77% des grands ports mondiaux auraient des problèmes. De nombreux bateaux seraient ancrés au large dans l'attente de pouvoir décharger leurs containers, les ports ne pouvant plus traiter tout ce qui arrive. D'autant que les entreprises ont du mal à stocker, que certains pays, comme la Grande Bretagne peinent à recruter des chauffeurs routiers. Les problèmes de chaîne logistique ont même touché des écoles en Alabama, qui ne pouvaient plus préparer les repas pour les écoliers... L'approvisionnement en bois, en métal est devenu compliqué et les entreprises en bout de chaîne souffrent. Il faut ajouter à tout cela que les événements climatiques liés au réchauffement, ont un impact sur la production. Par exemple, 9% des mines de charbon chinoises dans la province du Shianxi, qui compte pour 30% de la production du pays, sont fermées en raison d'inondations.

En septembre, l'Institute for Supply Management (ISM), une organisation à but non lucratif américaine regroupant les professionnels de la fonction achats et approvisionnement qui publie un indice clef des directeurs d'achat (mesurant la confiance dans la bonne ou la mauvaise tenue de l'économie), estimait que si l'économie se portait bien, les problèmes d'approvisionnement étaient réels :

Les panélistes du Comité d'enquête conjoncturelle ont indiqué que leurs entreprises et leurs fournisseurs continuent de faire face à un nombre sans précédent d'obstacles pour répondre à la demande croissante. Tous les segments de l'économie manufacturière sont touchés par des délais d'approvisionnement en matières premières d'une longueur record, des pénuries continues de matériaux essentiels, la hausse des prix des matières premières et les difficultés de transport des produits. Les problèmes liés à la pandémie mondiale - absentéisme des travailleurs, fermetures à court terme dues à des pénuries de pièces, difficultés à pourvoir les postes ouverts et problèmes de chaîne d'approvisionnement à l'étranger - continuent de limiter le potentiel de croissance du secteur manufacturier.

Troisième problème, la hausse des prix des matières premières. Particulièrement, de l'énergie. Selon les analystes de JP Morgan, la récente hausse du prix du gaz naturel (+250%) devrait impacter la hausse des prix à la consommation à hauteur d'un demi point de pourcentage. Selon les mêmes analystes, la hausse du prix du pétrole aura un impact plus important. Le prix du carburant pour les navires est en hausse de près de 50% depuis le début de l'année. Alors que la reprise dont nous parle le ministre Bruno Lemaire est en cours, cela risque bien de se retrouver, à terme, dans les prix à la consommation également.

Enfin, dernier risque, les marchés. Ils sont euphoriques alors que la crise du covid aurait dû porter un gros coup le moral des investisseurs. Jusqu'à quand ?

l'indice S&P 500 va très bien, merci pour lui, après un petit creux lié au covid...
l'indice S&P 500 va très bien, merci pour lui, après un petit creux lié au covid...

Que l'on se comprenne bien : l'histoire du verre à moitié vide ou à moitié plein, cela n'a pas beaucoup d'importance. Pour certains, quoi qu'il arrive, tout ira bien. Par exemple, le club des milliardaires américains a augmenté de 30% l'année dernière, explique Forbes.

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