Journal d'investigation en ligne
Dossier
par Jacques Duplessy

Une aide-soignante syndicaliste de l'hôpital de Hautmont mise à pied

Elle avait interpellé la direction sur le manque de matériel de protection suite à une suspicion de Covid-19

Difficile d'être syndicaliste et de défendre ses collègues par les temps qui courent. Pourtant les manquements au droit du travail sont de plus en plus fréquents. Le cas de Laetitia P. illustre plus largement les pressions de plus en plus fréquentes pour que les soignants se taisent face au manque de moyens.

L'Ehpad d'Haumont - D.R.
Vous lisez un article réservé aux abonnés.

Laetitia P., aide-soignante au Centre hospitalier d'Hautmont (Nord), s'est vue notifier samedi 4 avril une mise à pied pour une durée de quatre mois maximum. La direction lui reproche des faits de « menaces » et d'entretenir un « climat de crainte » dans l’établissement, selon les termes de la lettre qui lui a été remise et que Reflets a pu lire. Représentante syndicale de Sud Santé, Laetitia P. siège au CHSCT de l’établissement qui comprend un Ehpad et un service de soin de suite et de réadaptation.

L’affaire débute il y a trois semaines quand un patient présente des symptômes grippaux. « Le 1er avril, raconte Gilles Fagot, du syndicat SUD, la direction annonce au personnel qu’il est suspecté d’être atteint du Covid-19. » Un cas pour l’heure toujours pas confirmé, selon l’hôpital.

« Légitimement, en tant que déléguée au CHSCT, la déléguée syndicale a envoyé jeudi un mail pour demander du matériel de protection individuel et que les patients et le personnel soit testé, raconte Gilles Fagot. Laetitia a ajouté aussi qu’ "en cas de deuxième vague de contamination, les salariés pourraient faire usage de leur droit de retrait et qu’ils sauraient trouver les responsables de la situation." Avant ce mail, les équipes n’avaient que deux masques pour 5 à 6 personnes. Les cadres leur disaient que c’était réservé à certains soignants. » Suite à ce courriel, la direction a distribué aux salariés dans l'après-midi des masques FFP2, périmés, selon le syndicaliste.

Dans un nouveau mail, détaille Gilles Fagot, la déléguée syndicale « remercie la direction d'envoyer ces masques, mais demande s'il ne pourrait pas y avoir un appel aux dons pour en trouver d'autres, comme ça a été le cas avec d'autres hôpitaux. »

Le surlendemain, changement de ton de la direction qui n’a visiblement pas apprécié d’être rappelée à son devoir de protéger le personnel. « Samedi matin, à sa prise de poste à 6H30, raconte Gilles Fagot, la directrice et le DRH attendaient Laetitia dans le hall des ambulances, là où les soignants entrent pour prendre leur service. Ils lui ont signifié sa mise à pied immédiate et l’ont empêché de prendre son service. Ça a été très violent, puisque ça a été fait devant les collègues. »

« Tout s’était passé en interne, sans publicité sur les réseaux sociaux ou dans les médias. Elle avait même remercié la direction de ses efforts », précise Gilles Fagot.

« Cet agent a jeté le trouble et le discrédit sur notre action dans la gestion de cette crise », a indiqué la directrice de l'établissement Valérie Douez, dans un communiqué publié lundi 6 avril. Elle nie qu’elle ait été sanctionnée pour avoir demandé du matériel adéquat et des tests. La direction affirme par ailleurs être pourvue en équipements de protection : « Nous avons dès le début (...) immédiatement mobilisé l’ensemble de nos réseaux, connaissances via tous supports pour compléter nos stocks au-delà de notre approvisionnement hebdomadaire (...). A ce stade, nous disposons donc de tout l’équipement adéquat et nécessaire en masques, surblouses, gants, manugel, lunettes et visières, surchaussures et charlottes. »

Appel aux dons sur Facebook, de la direction - Copie d'écran
Appel aux dons sur Facebook, de la direction - Copie d'écran

Preuve que la situation était pourtant très tendue dans l’hôpital, sur la page Facebook de l’Ehpad, la direction demandait le 24 mars, des dons urgents de gel hydroalcoolique et de masques...

Ce que la direction ne dit pas dans son communiqué de presse, c’est qu’elle a tenté le lendemain de la mise à pied de Lætitia de faire signer à ses collègues une lettre type disant : « Nous avons pris l'initiative de cette lettre car nous ne cautionnons en aucun cas les propos néfastes envers notre établissement. La réponse de l'encadrement a été rapide et efficace. Toutes les recommandations de l'ARS ont été respectées et même devancées. (...) De part cet écrit, nous manifestons notre bienveillance et notre soutiens auprès de notre établissement. » (Sic)

Courrier
Courrier

« C’était un nouveau coup de pression contre les salariés après la mise en scène de sa mise à pied, s’indigne Gilles Fagot. Certains ont signé cette lettre par peur des sanctions. »

« Laetitia est sous le choc, témoigne son collègue syndicaliste. Elle ne comprend pas_. » Mais sa sanction a eu un retentissement national. Son cas a été évoqué à l’Assemblée nationale par le député Eric Coquerel. Une pétition demandant sa réintégration immédiate et l’abandon de toute sanction a recueilli plus de 6500 signatures.

« Le cas de Laetitia est révélateur d’un problème plus large, s’alarme Gilles Fagot. Sur les 5000 messages de soutien de soignants que nous avons reçu, une centaine racontent des pressions de directions d’hôpitaux pour qu’ils se taisent, pour qu’ils ne témoignent pas sur les réseaux sociaux ou dans les médias, de la pénurie de médicaments ou de matériel. C’est une situation très grave et nous étudions au niveau en intersyndicale santé comment nous pouvons protéger ces lanceurs d’alerte. »

0 Commentaires
Une info, un document ? Contactez-nous de façon sécurisée