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Reflets poursuivi par Altice : la liberté d'informer menacée

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par Yovan Menkevick

Un homme comme les autres (7/7)

Jardin du musée Saint Pierre: 15 heures Martin Siderm était exactement dans la même position que la veille ainsi que le pigeon —que je reconnus à cause d’une tâche sombre qu’il avait autour de l’œil droit. Il me tendit la main, puis reprit les caresses qu’il prodiguait à l’oiseau. Il tourna la tête vers la mienne, souriant. — “Alors, cette soirée, Monsieur Liderman ?” Pris au dépourvu, je ne sus pas quoi lui répondre. Il continua. — “Le jardin vous a plu ?” J’avalai ma salive.

Jardin du musée Saint Pierre: 15 heures

Martin Siderm était exactement dans la même position que la veille ainsi que le pigeon —que je reconnus à cause d’une tâche sombre qu’il avait autour de l’œil droit. Il me tendit la main, puis reprit les caresses qu’il prodiguait à l’oiseau. Il tourna la tête vers la mienne, souriant.

— “Alors, cette soirée, Monsieur Liderman ?”

Pris au dépourvu, je ne sus pas quoi lui répondre. Il continua.

— “Le jardin vous a plu ?”

J’avalai ma salive.

— “Oui, beaucoup. Mais vous ne m’avez pas facilité la tâche Monsieur Siderm…”

— “Le primordial n’est jamais aisé, le beau est difficile, le laid est rapide et simple à exécuter, vous le savez bien.”

J’opinai du chef dans un signe d’assentiment et me lançai de nouveau, comme la veille :

— “Nous continuons notre entretien ?”

— “ Vous vous doutez bien que non, Monsieur Liderman.”

— “Je m’en doutais un peu. Pour conclure, j’aimerais juste savoir une chose, quelque chose de personnel.”

— “Allez-y.”

— “Malgré toutes les constatations terribles que vous faites, vous avez bien trouvé une solution à votre échelle ? Où vivez-vous, si ce n’est pas indiscret ?”

— “C’est indiscret, mais je vais vous répondre. Je vis dans des montagnes. En Asie. Au Viêt-nam plus précisément. C’est un petit paradis chargé d’histoires, peuplé d’êtres humains tournés vers l’essentiel, un lieu où le lien sacré a été préservé.”

— “Merci de votre réponse.”

— “Ce n’est rien, mais je dois y aller. C’était un plaisir, Monsieur Liderman.”

Il me tendit encore une fois la main, sans se lever. Je lui la serrai et me levai le premier. J’étais triste de partir, sans bien savoir pourquoi. Je fis un dernier salut de la main et tournai les talons. J’avais à peine effectué quelques pas qu’une pensée surgit, pensée qui formulait une dernière question à Martin Siderm et m’obligea à me retourner. Le jardin était désert. Je restai de longues secondes immobiles, chancelant. Il n’y avait personne là où quelques instants auparavant se trouvait mon interlocuteur. Je m’avançai un peu et vis le chapeau. Il était posé sur le banc, pile à l’endroit où son propriétaire était assis. Le pigeon à l’œil tacheté picorait une miette de pain, juste à côté. Je pris le chapeau, m’en coiffai et partis.

Vous vous doutez bien que mon article ne fut jamais proposé à un quelconque journal ou éditeur.

Une semaine après mon entretien je quittai Paris pour le Viêt Nam. Je fus totalement séduit dès ma descente d’avion, et des années ans plus tard, j’y suis toujours. Je vis avec une femme merveilleuse et nous avons 6 enfants.

Ces montagnes sont un refuge pour le corps et l’esprit. J’ai toujours le chapeau de Martin Siderm posé sur un coin du bureau où j’écris. Pour la première fois depuis 20 ans, je retourne en France, demain. J’ai accepté de rencontrer un jeune journaliste qui veut faire son dernier article en forme d’entretien avec un penseur indépendant.

Je lui ai donné rendez-vous au jardin Saint-Pierre à Lyon. J’y serai à 15 heures précises, mon chapeau bien enfoncé sur le crâne.

(Nouvelle écrite au printemps 2004, publiée pour le magazine Reflets en septembre 2014. Yovan Menkevick : CC-BY-NC)

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