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Reflets poursuivi par Altice : la liberté d'informer menacée

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par Yovan Menkevick

Un homme comme les autres (6/7)

Le pigeon continuait de se laisser caresser et se mit à roucouler de plus belle. Le ciel était d’un bleu indescriptible. Je commençai à me sentir épuisé. Siderm ne parlait plus. Le pigeon se tut. Le soleil nous emplissait d’une chaleur douce et bienfaisante. Martin Siderm tourna enfin la tête vers moi. — “Vous devez me trouver bien pessimiste et nihiliste, n’est-ce pas ? J’avoue manquer de nuances parfois. J’entends par là que je fais des raccourcis.

Le pigeon continuait de se laisser caresser et se mit à roucouler de plus belle. Le ciel était d’un bleu indescriptible. Je commençai à me sentir épuisé. Siderm ne parlait plus. Le pigeon se tut. Le soleil nous emplissait d’une chaleur douce et bienfaisante. Martin Siderm tourna enfin la tête vers moi.

— “Vous devez me trouver bien pessimiste et nihiliste, n’est-ce pas ? J’avoue manquer de nuances parfois. J’entends par là que je fais des raccourcis. Les églises ont fait des choses merveilleuses et ont offert aux hommes une ferveur fantastique. Des périodes que je ne connais pas dans le détail ont prouvé que les croyances monothéistes ont su de nombreuses fois se respecter et même pratiquer des échanges. Allez rencontrer des spécialistes en histoire et en théologie, vous serez surpris. Peut-être qu’un journaliste comme vous aimerait écrire un ouvrage de référence à ce sujet ?”

— “Une réconciliation serait la solution, c’est cela que vous voulez dire ? Une réconciliation entre modernité, humanisme, spiritualité, cultes, science et je ne sais quoi encore....”

J’étais empli d’une lassitude sans nom. Mon esprit s’était comme lentement désagrégé sous l’assaut des paroles de Siderm. Des nuages menaçants emplissaient ma vision, l’avenir sentait le soufre, une odeur à la fois violente et écœurante. Je ne pouvais détacher mon regard du pigeon perché sur la main baguée de l’étrange personnage assis à ma gauche. Je transpirai presque.

— “Si vous préférez nous pouvons arrêter l’entretien ici pour aujourd’hui, Mr Siderm...”

— “Oui, merci. Nous reprendrons demain, à la même heure si vous n’y voyez pas d’inconvénient. Prenez le temps de visiter Lyon, c’est une ville chargée d’histoire, une ville fascinante. Si vous le trouvez, passez quelque minutes dans le jardin d’Anselme Victorius. C’est un lieu apaisant, qui purifie l’esprit. Vous en avez besoin...”

Martin Siderm se leva sans précipitation, il était plus grand que je ne l’avais imaginé. Le pigeon s’était perché sur son épaule et m’observait nonchalamment. Il s’envola alors que Siderm pivota et s’éloigna à pas mesurés vers la sortie du jardin.

Lyon, le même jour : 21 h

Anselme Victorius n’était certainement qu’une métaphore inventée par Siderm. Personne ne paraissait avoir entendu parler d’un jardin affublé d’un tel nom, et ma déception se doublait d’une inquiétude grandissante : Martin Siderm n’était-il qu’un affabulateur délirant, une sorte de charlatan éclairé ? Je revivais par un flot d’images continu l’entretien de l’après-midi sans pourtant pouvoir trouver de traces précises d’un délire avéré dans le monologue de mon mystérieux interlocuteur. Le cœur de son discours pouvait être controversé, bien sûr, et peu d’analystes politiques ou de sociologues auraient adhéré à sa théorie de la perte du sacré comme nœud de tous nos maux, il n’en restait pas moins que sa pensée étrange —et pourtant claire, m’avait touché, peut-être même dérangé. Il y avait quelque chose de sombre dans les paroles de cet inconnu, mais aussi quelque chose de très beau, une dimension universelle, un espoir immense...

Je finis mon repas précipitamment, hélai le serveur, payai mon addition et sortis en trombe. J’avais, durant ma réflexion, entrepris d’écrire le nom du jardin et joué avec les lettres du nom composé. Mon esprit encore affecté par les concepts de Siderm avaient inconsciemment extrait un nom à partir des lettres “Anselme Victorius”. Ce nom était celui de la fée la plus célèbre de notre histoire, Melusine et, ce faisant, laissé des lettres formant un autre nom: Victor As (melusine). Je fonçai vers les pentes de la croix-rousse toutes proches, le cœur battant la chamade au souvenir d’une rue empruntée l’après-midi même, rue prénommée Victor Aslov. Le jardin ne pouvait être vu depuis la rue. Un petit portail en fer forgé coincé entre deux pans de mur chargés d’une jungle de lierre en permettait l’accès. La statue de la fée Mélusine, accrochée au portique en pierre de taille semblait scruter le visiteur d’un œil malicieux et surveiller les allées venues sûrement rares de la rue Aslov.

Je poussai le portail entrouvert et pénétrai dans l’enceinte. C’était un jardin abandonné, de petite taille, rempli d’arbustes épineux, de fleurs sauvages et de mauvaises herbes. En son centre, une fontaine de pierre à la margelle circulaire surplombée, une fois encore, par une statue identique à celle du portail d’entrée. La pleine lune irradiait de sa lumière blafarde l’ensemble du jardin et créait des jeux d’ombre étranges. Un nuage égaré venait parfois obstruer l’astre nocturne et les ténèbres s’emparèrent soudainement du lieu, un froid surnaturel avait surgi du néant et chaque plante semblait frémir au changement survenu. Je m’asseyais au bord de la margelle, sortis une cigarette, l’allumai et contemplai la statue de la fée à quelques centimètres au dessus de ma tête.

Je ne savais toujours pas pourquoi Siderm m’avait recommandé de venir méditer en ce lieu. Cet étrange personnage avait eu le don de m’intriguer et je commençai tout juste à mesurer l’impact que ses théories avaient eu sur moi. Un monde en proie à la folie, un monde-illusion fabriqué par l’esprit, où tout était possible, en fin de compte. Le pire comme le meilleur. Je fermai les yeux et tirai une longue bouffée de tabac. La fatigue générée par l’intensité de l’interview de l’après-midi se déversait en moi à grands flots, de la tête aux pieds.

Je ne sus jamais comment je m’assoupis aussi vite, accolé à la fontaine. Je volai. A vive allure je m’élevai dans les cieux, et tournant le regard vers le bas, je vis le jardin et ma silhouette endormie contre la fontaine. En quelques minutes je me retrouvai dans l’espace et durant quelques secondes j’eus l’angoisse de ne pas survivre au vide intersidéral. Pourtant rien de la sorte ne se produisit. La vitesse augmenta, les astres défilèrent devant mes yeux émerveillés, puis de nouveau le vide, les ténèbres cosmiques et enfin une vision merveilleuse et grandiose qui resta gravée dans mon esprit. Une galaxie s’étalait devant moi, parsemée de nuages gazeux multicolores, d’objets étranges dessinés par des voies lactées et des astres inconnus.

J’eus la sensation que ce tableau magnifique représentait quelque chose, qu’il y avait un message dans cette composition astronomique, comme les tableaux de certains peintres surréalistes. Quelque chose bougea. Plusieurs étoiles s’étaient mises en mouvement et se réunissaient. Elles formèrent une sphère, la sphère se modifia en ovale, une chevelure apparut. Un visage humain. Souriant. Le visage se déforma et se transforma en poisson, puis en pieuvre, en oiseau. Des planètes colorées se rapprochèrent et je vis des jardins de la taille de nos continents, des mers couleur émeraude survolées par des nuées de goélands aux plumages immaculés. Je ne sais combien de temps dura ce miracle visuel. Je me réveillai en sursaut et constatai qu’il était plus de minuit. Je sortis du jardin précautionneusement et courus presque jusqu’à ma chambre d’hôtel.

Le lendemain, il faisait toujours aussi beau et après une matinée à flâner dans le vieux Lyon, je me rendis une nouvelle fois jusqu’au musée Saint-Pierre.

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