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par drapher

Trump président : la démonstration d'un monde absurde en mutation

Rester sur le mode de la stupéfaction ou de l'indignation en face de la victoire de Donald Trump dans l'élection présidentielle américaine n'a pas beaucoup d'intérêt. Cette victoire d'un chef d'entreprise milliardaire fils-à-papa qui a maintenu son héritage en plaçant son argent en bourse tout en dépensant plus d'un milliard de dollars pour ne pas payer d'impôts, est une leçon fascinante.

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Rester sur le mode de la stupéfaction ou de l'indignation en face de la victoire de Donald Trump dans l'élection présidentielle américaine n'a pas beaucoup d'intérêt. Cette victoire d'un chef d'entreprise milliardaire fils-à-papa qui a maintenu son héritage en plaçant son argent en bourse tout en dépensant plus d'un milliard de dollars pour ne pas payer d'impôts, est une leçon fascinante. Sur la situation absurde des grandes démocraties, qui n'ont plus de démocratie que le nom, puisque leurs dirigeants ne respectent plus qu'une seule règle démocratique, celle du résultat des urnes. Mais aussi et surtout sur l'état moral des populations des pays les plus riches de la planète.

Le déclassement : un danger pour l'élite

La population américaine n'est pas un bloc figé, elle est multiculturelle mais aussi composée de strates sociales très différente. L'Amérique est malade de ses injustices, du déclassement d'une part de plus en plus grande de ses habitants, balayée par la crise des subprime, laissée de côté par la révolution numérique et la mondialisation des échanges. Les guerres étrangères, particulièrement celle d'Irak en 2003, si elles ont été soutenues par une majorité, étaient poussées par les grands médias.

L'Américain regarde la télévision. Une année entière au cours de sa vie. Une vie, qui d'ailleurs, s'abaisse en terme de longévité et de qualité. L'Américain est fasciné par la télévision, il est "dans" la télévision, et désormais "dans" les réseaux sociaux, en parallèle. Et l'Américain a compris qu'on l'avait trompé sur la guerre d'Irak, que c'était une guerre injuste, faite de mensonges. Il a alors voté Obama. Un espoir, à l'opposé de Georges Walter Bush. Et Obama, malgré ses discours extraordinaires, sa femme extraordinaire, son élégance, sa stature, son style, a continué à faire la même chose que l'ancien président va-t-en-guerre. Au point de conserver autour de lui une partie des "faucons". Et puis Obama n'a pas changé le pays. Il a conservé les fondamentaux, particulièrement ceux qui viennent de Wall Street. Et comme l'Américain, celui qui gagne moins de 10€ de l'heure, n'arrive pas à se soigner, mange des produits industriels bas-de-gamme et grossit tout en voyant la classe supérieure faire la promotion du bio, du sport connecté et de la "vie naturelle", ne voit pas d'issue à sa situation, il veut que ça change. Mais pas seulement.

Ils n'ont plus que la télévision, Internet… et leur vote

Les shows télévisés jouent beaucoup en politique aux Etats-Unis. L'influence de ces shows est bien plus importante que ce que veulent entendre les élites intellectuelles, qui en général, ne les regardent pas. La population, si. Et Trump est un animateur de show TV, il est une bête de scène, un personnage de téléréalité. Il parle de façon vulgaire, comme une grande partie des téléspectateurs qui plébiscitent les programmes les plus vulgaires. Mais voir Trump seulement par ce prisme n'est pas suffisant. Trump a aussi beaucoup expliqué qu'il changerait complètement le système, particulièrement sur des sujets sensibles que sont ceux de la mondialisation des échanges et du déclassement américain face à la politique de désindustrialisation qui a écrasé les classes les plus économiquement faibles depuis 20 ans.

Ce message est central, parce que la mainmise du système politique américain par une classe dirigeante à la solde des grands lobbies, dont ceux de la finance, a ruiné le pays et le monde en 2008. La population le sait, et Trump l'a pointé en permanence. Voter pour un candidat de "l'élite de Washington" est devenu une abomination pour les déclassés des États-Unis. Surtout quand en face de Trump se trouve une femme, Hillary Clinton — ce qui, comme en France, semble rédhibitoire pour ces électeurs — une femme considérée comme la caricature de cette intelligencia corrompue et en charge des affaires depuis 20 ans. Que que ce soit via son mari, ou dans ses différents postes gouvernementaux.

Les Américains des classes moyennes comme les presque 60 millions de personnes sous le seuil de pauvreté, n'ont plus que la télévision et Internet pour contester le système politique et économique dans lequel ils sont plongés. La surveillance de masse est en place, les force de l'administration sont répressives, il ne reste plus rien d'autre pour cette population que le vote en terme d'action contestataire.

Le message, et la "démocratie" en mutation

Envoyer un message aux élites — détestées — a été pour ces Américains, méprisés des forces de puissance politiques en place depuis des décennies, la dernière chose qu'ils pouvaient faire. Ce pays, comme le nôtre, est paralysé dans une crise globale. Politique, économique, morale, et même… civilisationnelle. Le vieux système ne marche plus. Les Américains déclassés le savent. Qu'ils soient des racistes patentés, des personnes incultes ou seulement des exclus de la société de consommation, (et sûrement plein d'autres choses), c'est l'Amérique des déçus de l'Amérique qui a voté pour Trump. L'Amérique qui se nourrit des shows télévisés, qui croit que le monde est celui qu'on leur présente sur les écrans, qui veut croire qu'elle retrouvera son prestige mondial en se protégeant des nouveaux acteurs mondiaux. Mais c'est aussi une Amérique qui veut essayer autre chose. Et cette autre chose produit une mutation.

La démocratie américaine a accepté qu'une campagne présidentielle soit basée sur des insultes, des attaques sexistes, des propositions régressives, racistes, réactionnaires, et que celui qui pour la première fois a choisi d'utiliser ces procédés, soit élu.

Ces procédés sont-ils compatibles avec la démocratie moderne telle qu'on la connaît ? Normalement non. C'est donc une nouvelle forme de démocratie élective et représentative qui a débuté aux Etats-Unis. Une démocratie qui utilise les formes orales des pays autoritaires, celles des dictatures, tout en prétendant rester dans les règles qui définissent des démocraties. Le message est donc là : "vous avez laissé le pays aux mains d'une élite liée au complexe militaro-industriel et de la finance, et bien nous sommes prêts à faire élire un clown mysogine et raciste, pourvu qu'il ne soit pas de leur côté".

Cette mutation risque de devenir mondiale. La France vote en 2017, et chacun sait que [la] Donald Trump française existe. Elle vient même de le féliciter pour son élection. Maintenant, reste à observer ce qu'il se passe aux Etats-Unis, au delà des discours. En espérant que tous les actes de Trump ne seront pas en accord avec ses mots. Le comble du souhait en politique…

Ne reste qu'une seule chose positive : la possibilité que Trump en économie, sorte du néo-libéralisme en place depuis 30 ans, et démontre ainsi aux économies européennes que la relance par les investissements publics, au lieu de la rigueur budgétaire, est une voie envisageable. Ce qui au moins aurait le mérite de permettre d'observer les effets de ce type de politique économique. Tout le problème reste quand même la démonstration que cette option s'opère au sein d'une nouvelle Amérique… de type autoritaire, raciste et policière ?

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