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Dossier
par Antoine Champagne - kitetoa

Tous aux abris : bombardement d'argent magique !

C'est la panique chez les politiques et dans les banques centrales

L'incertitude est toujours la même : personne ne sait comment va évoluer la situation. Mais la panique gagne. Les banques centrales ont arrosé comme jamais avec de l'argent magique gratuit et les politiques entrent dans la danse hystérique. Tous aux abris.

Imprimons, imprimons... - Copie d'écran https://brrr.money/

Soyons clairs, personne n'a la moindre idée de ce qui va se passer dans les mois à venir. L'épidémie va-t-elle s'évanouir ? Vivra-t-on une situation à la chinoise ? Ou au contraire, cela va-t-il durer ? Pour l'instant, les marchés financiers sur-réagissent à la moindre nouvelle. L'annonce par le gouverneur de New York demandant aujourd'hui aux travailleurs new-yorkais de cesser le travail a fait plonger le Dow Jones... Dans tous les cas, la plupart des financiers tablent désormais sur une récession profonde au deuxième trimestre. Quand bien même l'activité reprendrait dans quelques semaines, il faudrait reconstituer les stocks, et de nombreuses entreprises ne survivront pas à un arrêt complet de leur activité de plusieurs semaines, ou de plusieurs mois. Les analystes rivalisent en ce moment de prédictions plus ou moins alarmistes sur la profondeur de la récession à venir. Certains tablent sur une reprise au troisième et quatrième trimestre tandis que d'autres annoncent déjà une dépression plus importante que celle qui a suivi la crise de 1929. Explosion du taux de chômage en vue, chute drastique et durable du PIB...

Si l'on admet que l'on ne sait rien et que toute prédiction relève désormais de la boule de cristal, on peut s'aventurer un peu plus loin. Emmanuel Macron, ultra-libéral pur sucre a martelé que l'après crise sanitaire allait marquer un changement de politique. Mais si l'on va encore plus loin, on peut même se poser la question de savoir si le système capitaliste survivra à cette crise. Ce qui permet de se poser cette question, c'est la combinaison de deux facteurs. Une crise financière profonde qui dure et une crise économique dramatique. Ce sont deux choses différentes mais très interconnectées : la panique des financiers sur les marchés et la mise à l'arrêt de la production de pans entiers de l'économie.

Les sociétés s'organisent sur un modèle. Il y a eu le système communiste qui s'est écroulé avec le mur de Berlin, même s'il reste quelques expériences ici ou là. Il y a le système de l'échange et des communs mais qui s'applique plutôt à l'échelle locale. Et puis il y a le système capitaliste qui a ravagé la planète durant les cent dernières années. Dans l'absolu, il n'y a pas de système parfait qui soit destiné à survivre pour les siècles des siècles (amen...). Tout est rond dans l'univers et tout ce qui monte finit par redescendre. Sur le papier il n'y a donc aucune raison pour que le système capitaliste ne s'écroule pas de la même manière que le système communiste.

Le système capitaliste qui régit nos sociétés peut-il survivre à un arrêt quasi total de l'économie mondiale pendant plusieurs semaines, ou plusieurs mois ? Ce sont les personnes, les biens et les services qui sont "confinés"... Couplons cela à une chute des marchés continue... Où se situe, dans le temps, le point de rupture ?

Mystère.

Ça ne va pas très bien...
Ça ne va pas très bien...

Mais le côté exponentiel des effets d'une crise sur l'autre laissent rêveur. Jamais les entreprises, les États, les collectivités n'ont été aussi endettées, merci aux deux dernières crises (2008 et 2012) qui ont permis de fabriquer de l'argent gratuit... Comment vont-ils(elles) régler leurs dettes si la production est arrêtée ? Comment le secteur aérien, hôtelier, comment les restaurateurs vont-ils tenir ? Combien de temps ? Si tous ces pans de l'économie s'effondrent dans une série de faillites, comment réagiront les marchés ? Les experts notent également l'ironie de la situation : de nombreuses entreprises se sont lourdement endettées (à des taux très bas, certes) pour racheter leurs propres titres en bourse. Et se retrouvent aujourd'hui avec une dette à payer et des titres qui ont perdu parfois la moitié de leur valeur...

A lire la presse classique, on pourrait croire que "#lesmarchés", ce sont les marchés action. Du coup, quand ceux-ci se reprennent un peu, toute la presse et quelques politiques tentent de s'auto-rassurer et de rassurer le public. Mais problème, là aussi nous sommes face à un système extrêmement complexe que les États n'auraient jamais dû laisser se mettre en place. Ils en payent aujourd'hui le prix. Lors de la dernière crise nous avions beaucoup écrit sur la nécessité de désarmer les marchés. Ce système complexe comprend des interconnexions multiples, des marchés de tous types. Même les plus improbables. Des futures sur le cacao ? Cela fait bouger les cours du cacao et impacte la vie des producteurs qui ne savent même pas que ces marchés existent. Les cours de ces futures peuvent varier sur des prévisions de tempêtes... Les marchés où s'échangent la dette des entreprises ne sont pour leur part pas dans une grande forme ces jours-ci mais la presse classique ne les observe pas. Enfin, il faut essayer de se figurer ce que représente ce krach boursier. La capitalisation boursière des marchés américains a fondu de 30.000 milliards de dollars. Le Dow Jones Industrial a enregistré sa plus mauvaise semaine depuis la faillite de Lehman Brothers et ses 4 plus mauvaises semaines depuis la crise de 1929. Tout va bien...

Il y a en outre quelques signes qui montrent le niveau de panique atteint un pic.

Premier point, les banques centrales ont toutes annoncé qu'elles ouvraient le robinet en grand "quel que soit le coût". Fort bien... Mais voilà... La Fed, aux États-Unis a déjà injecté quasiment le double cette semaine que ce qu'elle avait injecté sur l'ensemble de mars 2009... Et les marchés ne semblent pas être "rassurés". En tout cas, cela ne calme pas les investisseurs. La création d'argent gratuit à ce rythme va plomber les bilans des banques centrales, continuer d'augmenter la bulle de l'endettement initiée avec les deux premières crises, préparer le terrain de la prochaine... Un cercle infernal.

Les politiques ne sont pas en reste. Ils perçoivent sans doute les risques de mouvements sociaux erratiques qui pourraient surgir si la situation empirait fortement. A part peut-être le gouvernement français qui semble courir comme un poulet sans tête et reste focalisé sur le besoin de faire tourner des "parties essentielles de l'économie" au détriment de la sécurité. Les politiques sont donc entrés dans la danse. Dans la gigue. Aux Etats-Unis, Trump promet monts et merveilles, mais surtout beaucoup de dollars pour soutenir l'économie. En France on annonce un maigre 45 milliards de soutien. Partout, même en Allemagne (chantre de l'austérité), on annonce des facilités de paiement des impôts et cotisations sociales, des prêts garantis par l'État (550 milliards en Allemagne). C'est la fête du slip. Là où on nous répétait comme à des enfants un peu idiots qu'"il n'y a pas d'argent magique", voilà que tout d'un coup, c'est un vrai bombardement d'argent magique.

L'Union Européenne elle-même vient de tuer le TINA de Margaret Thatcher. Là où il n'y avait pas de possibilité de déroger aux règles d'austérité budgétaire, soudain, tout est possible. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a décidé de déclencher "la clause dérogatoire générale". En d'autres termes, les États peuvent déroger temporairement au Pacte de stabilité et de croissance. Et dépenser autant qu'il leur semble nécessaire. Du jamais vu. C'est dire la fébrilité des politiques...

Il y a bien ceux qui ont des solutions toutes prêtes et toutes simples pour sauver l'économie mondiale...

Jean-Luc La Vista - Copie d'écran Twitter
Jean-Luc La Vista - Copie d'écran Twitter

D'une part les banques centrales prêtent aux États par des voies détournées depuis la crise de 2012. D'autre part, cela n'aiderait en rien de retirer l'argent perfusé dans le système financier pour le donner aux États. Pourquoi ?

Premier point, les États ont failli. Lors des deux dernières crises, ils avaient la légitimité pour désarmer le secteur financier. Ils ne l'ont pas fait, se contentant de mesurettes. Du coup, le secteur a recréé une bulle. Tellement énorme que le secteur tout entier est devenu "too big to fail". Il faut sauver le soldat finance sans quoi, tout s'écroule. On peut bien entendu souhaiter une remise à plat totale avec un effondrement complet de l'économie mondiale, des faillites par millions. Mais il va falloir apprendre à fabriquer son pain (on va être nombreux à migrer chez @laurentchemla), à élever et tuer le cochon, la vache et les poules. Il va falloir accepter de se chauffer au bois et de faire bouillir l'eau sur des feux au milieu du salon.

Deuxième point, plus personne ne finance l'économie réelle. Tout est bulles et marketing. Les banques ont oublié leur métier depuis des lustres, les marchés financiers sont devenus des machines à bulles au lieu de financer les entreprises, les États trouvent intelligent de pseudo-financer la recherche avec des crédits impôts recherche qui sont détournés par les entreprises, la BPI finance Amesys ou Qosmos... Et puis... Que reste-t-il d'une "économie réelle" quand un pays a passé 50 ans à se désindustrialiser ?

Et demain ? Quand l'épidémie sera derrière nous ? Le vent du boulet aura-t-il été assez fort ? Les politiques vont-il enfin se mettre autour d'une table et repenser le système ? Vont-il désarmer les marchés ? Vont-ils tout remettre à plat ?

Probablement pas. Tout recommencera jusqu'à la prochaine crise. Si l'on surmonte celle-là, bien entendu.

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