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par Jet Lambda

Tirs de barrage et violence d'Etat

Bientôt dans nos villes et nos campagnes: le canon acoustique LRAD La force policière n'a souvent pas besoin de s'exprimer pour user et abuser de sa violence dite légitime de ses représentants armés. Elle peut tout simplement s'exposer, se montrer, s'afficher. Une arme psychologique bien plus efficace que les "big bang" de grenades policières...

Dessin de Tommy / Reporterre

La mort de Rémi Fraisse a bien été causée par une grenade offensive des gendarmes mobiles. Les autorités ont bien tenté de noyer le poisson selon une méthode savamment éprouvée dans toutes les affaires de violences ou de crimes policiers.

Les premiers mots du préfet du Tarn, Thierry Gentilhomme (sic), diffusés dimanche matin, sont éloquents. D'abord il est question du "corps d'un homme sans vie" qui aurait été "retrouvé" sur le site. Sans jamais indiquer que cela pourrait être la conséquence des affrontements. (Propos repris dès dimanche par France Info qui ont disparu entre-temps après mise à jour).

Le doute était tel que dimanche matin, pendant de longues heures, les personnes présentes sur la zone envisageaient que cette mort pouvait n'avoir aucun lien avec les événements de la nuit. Le même communiqué du préfet se permet d'ajouter que deux gendarmes mobiles ont été blessés! Voilà comment on prépare le terrain: on ne sait rien sur la mort de cet homme, mais les premières victimes sont les GM!

Ensuite, l'autopsie pratiquée lundi sur le corps de Rémi. La mort serait due à une "explosion"; mais attention, dixit cette fois le procureur d'Albi, impossible de dire si cette détonation est venue du camps des gendarmes. Laissant là aussi à penser qu'il pourrait s'agir d'une arme artisanale venant des zadistes. Une explosion? Et pourquoi pas la foudre!

Ensuite, il s'avère donc que des traces de TNT sont retrouvées sur les vêtements de la victime, ne laissant, cette fois, aucun doute sur l'origine de l'explosif. Ce ne peut être qu'une des grenades utilisées dans toutes les manifs sans discernement, malgré des précautions d'emploi jamais respectées. C'est ce type de munition qui a tué un manifestant en 1977 lors d'un rassemblement monstre (60.000 personnes) contre la supercentrale nucléaire de Creys-Malville (Isère).

Cazeneuve vient d'annoncer qu'il "suspend" ces grenades qu'il appelle lui-même "offensives". Une minute: le terme "offensif" est employé par le premier flic de France après mort d'homme. Alors que bien entendu, l'euphémisme policier parle toujours de dispositifs de "défense", de "protection" ou de "dispersion" — des armes, bien entendu, "non létales". "Quand l’atmosphère générale est mauvaise, le langage ne saurait rester indemne", écrivait Orwell!

Une arme est une arme, et elle tue. Deux suspects potentiels dans l'histoire de Rémi. La grenade dite "assourdissante", modèle GLI-F4 (qu'on appelle aussi "flash-bang" dans le jargon), censées attaquer l'oreille interne et désorienter les manifestants (détonation 160 à 170 décibels) tout en libérant du gaz asphyxiant. Une arme autant psychologique qu'incapacitante et meurtrière. Elle assourdit et elle mutile, car comme tout système explosif elle éjecte des débris "qui ont parfois la taille d’un ongle" et qui "pénètrent la peau et vont jusqu’à perforer des organes, déchirer des muscles, sectionner des nerfs ou des tendons", d'après ce guide détaillé de l'arsenal policier. "L’intensité de l’explosion peut également provoquer la surdité par une rupture des tympans." (Se référer aussi à ce document complet [PDF] mis à jour en décembre 2012).

Sur le Testet, les autorités ont insinué que ce type de grenade avait peut-être été utilisée "une ou deux fois" pendant la nuit du 25 au 26 octobre. Une ou deux fois! Ce n'est pas du tout la réalité. Dans l’après midi, j'en ai entendu au moins une toutes les cinq minutes.

Autre possibilité: la grenade dite de "désencerclement", baptisé joliment "dispositif balistique de dispersion" (DBD). C'est une "arme à fragmentation", contenant un explosif (160 db là aussi) et 18 projectiles en caoutchouc de 10g qui peuvent blesser ou mutiler. Comme pour la GLI-F4, les grenades DBD propulsent des  fragments qui pénètrent les tissus et certains ne pourront plus être retirés, des victimes garderont donc ces débris dans leur corps toute leur vie. Les deux fabricants de ces armes de mort déguisés en matériel de défense sont Lacroix-Alsetex et SAPL. Ils font la fierté de l'industrie française, salués par Alliot-Marie pendant les révoltes en Tunisie en 2011. (MAJ) Comme son nom l'indique, ce type d'armes doit logiquement être employé lorsque les flics s'estiment encerclés d'émeutiers. Sur le Testet et ailleurs, ils en ont abusé pourtant sans respecter ces "consignes".

C'est la même logique mis en œuvre avec les pistolets taser et les flash-ball, dont la dernier version moderne se nomme LBD, "lanceur de balles de défense"! Défense de rire ou de pleurer. Le LBN mutile et il a été conçu aussi pour ça — en sachant qu'un blessé est un vecteur fondamental, même involontaire, de la terreur que l'arsenal policier a pour mission de distiller dans la société. Un site internet, monté par la famille de Pierre, jeune nantais qui a perdu un œil en 2007, fait depuis un décompte macabre mais accablant de ces mutilations.

Et encore, ne parlons pas de l'avenir, de la police moderne et "non létale", avec par exemple les canons à ultrasons qui balancent des ondes sonores s'attaquant non seulement aux tympans mais qui sont calculées pour désorienter voire pour provoquer nausées et vomissements (même si cette assertion n'est pas encore prouvée, cf le commentaire de Juliette plus bas). Cela sans aucun produit chimique. De l'agression invisible, indicible — une arme éthique, quoi! Specimen de ces armes acoustiques: le LRAD, une invention américaine, qui a été testé en zone de guerre et utilisée sur des populations civiles en 2009 lors du contre sommet du G20 à Pittsburg.

Bientôt dans nos villes et nos campagnes: le canon acoustique LRAD

La force policière n'a souvent pas besoin de s'exprimer pour user et abuser de sa violence dite légitime de ses représentants armés. Elle peut tout simplement s'exposer, se montrer, s'afficher. Une arme psychologique bien plus efficace que les "big bang" de grenades policières... Sur le Testet, les GM avaient aussi, samedi dernier, obtenu le renfort d'un hélico anti-émeute qui survolait la zone toute l’après midi et pendant la fameuse nuit. Hélico équipé de deux énormes caméras HD qui filmait tout en permanence. Alors que le préfet avait "promis" qu'aucune force de police ne serait présent durant ces 2 jours "festifs". Qui parle de "provocation"?

On sait maintenant que tous les engins de chantier qui auraient pu être la cible de militants plus radicaux avaient été déménagés du site du barrage. Mais il restait du matériel (un groupe électrogène apparemment), qui a servi d'appât: il fut incendié la nuit précédant la mort de Rémi. Incendie justifiant l'arrivée des GM, CQFD! Il y avait au moins 25 fourgons samedi en fin d'après midi. Qui parle alors de "provocation"?

L'usage de la force n'est pas l'apanage de dispositifs et de matériels de terreur et de coercition. Cela fait deux mois que la zone du Testet est sous la pression de véritables milices pro-barrage dont les exploits ont été relatés par les deux collectifs sur place, celui du Testet (plus "citoyenniste") et celui des Bouilles, référence au lieu-dit occupé par des zadistes pour tenter, en vain, de bloquer le chantier qui a démarré en force en septembre malgré des recours juridiques non définitifs. Ces milices, cagoulées, armées et menaçantes, ont lancé ouvertement des appels au meurtre déguisés en "battue anti-bobo" (image ci-dessous). Menaces mises à exécution, comme en témoignece récit hallucinant. Et le tout sous la protection des gendarmes!

Aucune poursuite n'a été engagée à ce jour contre ces faits. Pourtant, j'en connais certains qui ont passé 48h en garde à vue et ont été poursuivis en correctionnelle pour ce même chef d'accusation pour avoir organisé pendant 15 mn un picnic symbolique dans la propriété des milliardaires Pinault. Leur banderole proclamait: "La ZAD aura ta peau" (celle de Notre Dame des Landes, rapport au fait que les Pinault sont actionnaires de Vinci, bétonneur désigné pour construire l'aéroport…) Ils ont gagné en appel, mais ils ont été poursuivis, pas les miliciens du Testet.

Comment enfin interpréter ce communiqué du 6 octobre signé du préfet d'Albi, et titré "La retenue d'eau de Sivens: une opposition radicale qui menace la sécurité des ouvriers et des forces de l’ordre" (sic)!

«La radicalisation des opposants à la retenue d’eau de Sivens a nécessité, à de multiples reprises, l’intervention des forces de l’ordre, afin de faire respecter les décisions de justice successives. «Gendarmes mobiles et gendarmes (...) ont dû être engagés sur le site depuis le mois de mai 2014 afin de procéder à l’expulsion des opposants au projet (...) et permettre au maître d’ouvrage de continuer les travaux pour lesquels il est muni de toutes les autorisations. Ces opérations ont été rendues inévitables suite à la décision des opposants de se maintenir illégalement sur le site et d’avoir recours à la violence et au vandalisme, contre les forces de l’ordre et le Conseil général, maître d’ouvrage. «Les forces de l’ordre sont là pour faire appliquer la loi. Les gendarmes le font avec discernement et engagement. 7 militaires blessés (dont 1 avec 45 jours d’ITT) sont déjà à déplorer à ce jour.»

Qui a parlé de "provocation"?

La mort de Rémi Fraisse doit aussi nous révolter contre les autres victimes de crimes policiers. "Permis de tuer", Un ouvrage collectif paru récemment chez Syllepse fait le récit méticuleux de quelques affaires d'assassinats emblématiques qui n'ont, pour la plupart, pas encore été jugées. Qu'il s'agisse de morts par balles (entraînant à chaque fois une obscène campagne pour camoufler ces crimes en "légitime défense") ou de morts à la suite d'interpellations musclées, par étouffement ou tabassages, le mode opération des "enquêtes" qui sont menées pour "faire la lumière" sur ces affaires sont étonnement similaires.

Tentatives d'intimidation sur les familles pour ne "pas faire trop de bruit", compromissions des policiers chargées d'enquêter sur leurs collègues, inertie de certains avocats qui pensent plus à leur carrière, la complicité passive des magistrats à qui il faut mâcher le travail pour que de simples et élémentaires contre-expertises soient diligentées… Avec souvent des tentatives de faire passer la victime comme un excité, un récidiviste ou un sauvageon, de le présenter comme quelqu'un "sous l'emprise de cocktails de drogues et d'alcool", histoire d'en faire le coupable de sa propre mort. Autant d'éléments diffus et disparates qui sèment le doute au sein des collectifs de défense des familles, un doute sur lequel se jetteront les journaux qui n'ont pas besoin de ça pour se ranger du côté de la "force légitime". Sans parler du jeu de dupes des syndicats de policiers qui apparaissent comme une des sources à citer alors qu'elles ne sont que le prolongement décomplexé de leurs institutions hiérarchiques. Sans oublier que lorsque — rarement — les policiers sont jugées, ou même condamnés, ils sont encore plus rarement destitues ou révoqués — tout au plus suspenses ou mutés.

Disons enfin que doit exister, une bonne fois pour toutes, une véritable solidarité entre les toutes les victimes de la violence d’État. En d'autres termes, que l'on se révolte pour la mort d'un jeune étudiant blanc issu des classes moyennes avec autant de hargne et de sincérité que pour celle d'un jeune noir ou maghrébin issu des quartiers populaires de relégation sociale qu'on appelle vulgairement "les banlieues" (*). Cela permettra peut-être de ne plus seulement s'intéresser aux conséquence de cette violence, mais aux causes profondes du malaise, au terreau idéologique qui justifie la persistance d'un système économique ravageur et porteur, en son sein, d'une autre forme de violence politique et sociale qui n'est jamais remis en question.


(*) Pour agir et aller plus loin voir le site du collectif Urgence notre police assassine.

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