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Reflets poursuivi par Altice : la liberté d'informer menacée

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par Gaël Dahnal

Terres de Gandhaäl (2) - Livre 1 : "Fondations"

Les tambours résonnaient sans cesse, toujours à la limite de couvrir les voix excitées des convives. Leur rythme lent et mécanique emplissait l’esprit et obligeait l’étranger inaccoutumé à ces sons graves et répétitifs, à se concentrer intensément afin de rester à l’écoute des discussions, ou bien même accomplir des gestes simples.

Les tambours résonnaient sans cesse, toujours à la limite de couvrir les voix excitées des convives. Leur rythme lent et mécanique emplissait l’esprit et obligeait l’étranger inaccoutumé à ces sons graves et répétitifs, à se concentrer intensément afin de rester à l’écoute des discussions, ou bien même accomplir des gestes simples. Danda avait été convié par le Kendä Ziäd et son conseiller dans l’une des innombrables tavernes souterraines qui cernaient la tour d’ossements où avait eu lieu l’entretien. Une centaine de Golgiens et Golgiennes vêtus de manière ostentatoire — afin, se dit Danda, de marquer leur appartenance à la haute noblesse de la cité des prêtres noirs — buvaient et mangeaient bruyamment. Leurs yeux brillaient de la liqueur hallucinogène ingurgitée qui coulait à flot dans les coupes de cuivre. Les rires étaient appuyés et les gestes amples. Le diplomate d’Anglar, assis à l’extrémité de la longue table d’ébène lisse comme un miroir, n’avait pas encore osé toucher — ne serait-ce que du bout des lèvres — à sa coupe emplie de vin jaune. Il souriait légèrement, hochant la tête aux remarques de ses hôtes, plissant les yeux pour mieux démontrer son attention aux remarques qui étaient proférées, les mains croisées sur le ventre. Quelle était la raison précise de cette soudaine invitation ? Une coutume sympathique ou bien un piège de Ziäd ? Danda n’avait plus beaucoup de choix ; il jouait avec des dés truqués qu’il avait longuement préparés, ne lançant que ceux qui lui étaient nécessaires. Mais la partie était longue et truffée de revirement de règles. Il lui restait encore une passe à jouer, une passe gagnante ou perdante, un « quitte ou double ». Le seul problème était de savoir à quel instant le tenter...

Theleb s’était installé quelques places à gauche de celle du diplomate, son immense chapeau vissé sur le crâne, camouflant à demi ses traits dans l’ombre. Le sorcier ressemblait à une statue de craie. Ses longues mains grisâtres soigneusement posées à plat devant lui n’avaient, ne serait-ce que tressaillis une seule fois en un demi sablier. Le brouhaha général ne semblait pas l’incommoder, comme s’il n’était plus présent dans la salle souterraine. Peut-être s’était-il assoupi ?

A l’extrémité du banquet, une dizaine de fauteuils sur la gauche de Danda, le seigneur de Kaäl-Nezbeth trinquait avec emphase, distribuant compliments et répondant aux questions qui affluaient du groupe de nobles attablé prêt de lui. Danda se dit que le Golgien était une langue véritablement difficile à comprendre. Pas moins de vingt cercles de saisons lui avaient été nécessaires afin de la maîtriser, et aujourd’hui encore, certaines tournures de phrases lui échappaient à moitié. Les doubles sens, accentuations des consonnes nuançant les propos, voire les transformant, étaient la spécialité du langage des buveurs de sang. Particulièrement le haut Golgien, variante nobiliaire du dialecte populaire.

Ces tambours étaient décidément fatigants, leur sonorité excessivement grave endormait l’esprit, il fallait qu’il se détache de cette ambiance, prenne du recul. Il concentra son esprit sur la discussion engagée en face de lui par une jeune femme et trois de ses comparses mâles. Elle aurait pu être belle — pensa-t-il lorsqu’il la dévisagea. Mais une telle maigreur, cette peau cireuse et ces dents effilées...

C’était une discussion politique. Religieuse aussi, il allait de soi. La jeune femme ayant fini d’écouter l’argumentaire de l’un de ses trois interlocuteurs prit délicatement une coupe de vin, la porta à ses lèvres et dit en haussant les sourcils :

— Tu as peut-être raison Shaatïn. Les inspirations du maître de la nuit sont au dessus de tout ce que nous pouvons imaginer et c’est bien normal. Mais nous sommes tout de même en mesure de soupçonner l’orientation qu’il entend prendre en terme humains et politiques car nous sommes ses fils et ses filles. Il est nous, et nous sommes une parcelle de lui-même... La guerre que nous livrons contre Doriän et ses sbires n’est que l’une des facettes du plan divin que nos maîtres ont construit. Shubda sait manipuler les esprits mieux que quiconque. Ne montrer qu’une voie, alors qu’il en trace mille autres dans l’ombre. Ne croyons pas que l’ennemi soit radicalement identifié. Le monde est plus vaste et complexe que ce que nous voulons bien l’entendre, Shaatïn, beaucoup plus que ce que nous voulons bien l'entendre.

Danda avait écouté, captivé par l'emportement contenu dans la voix de la jeune Golgienne, cette espèce de conviction oratoire extraordinaire que peu d'êtres humains possédaient. Cette clarté d'esprit qui jaillissait à travers les mots et qui avait le don d'emporter l'adhésion d'un auditoire même peu enclin à s'accorder aux idées émises. La jeune femme glissa un regard amusé vers lui et l'interpella sans qu'il n'ait le temps de réfléchir plus avant.

— Qu'en pensez-vous diplomate ?

Danda, prit au dépourvu par son interlocutrice avala sa salive et déglutit le plus discrètement possible. Sa connaissance diplomatique n'était pas à même de démêler les intrigues divines... Il se racla la gorge et sans bien savoir où allait le mener sa réponse, lança :

— Vous savez, nous autres peuples du sud ne sommes pas très au fait des stratégies Kendaï...mais disons que d'un point de vue tout à fait neutre et...

Danda suspendit sa phrase comme sous l'effet d'un sortilège. Son visage avait pâli. Un frisson le saisit. Il se propagea du haut du crâne, puis ses chairs se figèrent et ses cheveux se dressèrent sur la tête. Son interlocutrice, un sourire au coin des lèvres se tourna dans la direction où le diplomate venait de clouer son regard. Une silhouette encapuchonnée était apparue au centre de la large porte voûtée qui menait à la salle de banquet. Les gargouilles aux faciès grimaçants qui décoraient son fronton prirent vie instantanément et s'agitèrent avec frénésie en une danse chaotique et vulgaire. La centaine de convives s'était levée, les conversations s'étaient tues. Des cris grotesques jaillirent des petites effigies de pierre qui commençaient à s'accoupler rageusement, toujours agrippées au fronton. La scène était surréaliste. Danda ne savait plus s'il devait s'enfuir, éclater de rire ou bien encore se mettre à genoux. Les membres de l'assemblée avaient levé leurs verres et souriaient tous sans exception. Le vieux diplomate fit de même, troublé. La silhouette fit deux pas en avant. Les tambours cessèrent de battre, la lumière déclina et un froid terrible envahit la pièce. Il n'y avait presque plus de lumière. Le diplomate grelottait, le bras toujours tendu en avant, brandissant sa coupe de vin. Seuls les râles de plaisirs des créatures de pierre emplissait l'espace, indécents. La silhouette fit encore quelques pas pour arriver jusqu'à l'extrémité de la longue table d'ébène. Une lueur pourpre se répandit sur son visage, puis sur l'ensemble de son corps, révélant son apparence. C'était une jeune femme. Splendide — pensa Danda — hypnotisé par les traits remarquables du visage de la créature debout à quelques foulées de lui. L'une des mains de la jeune beauté écarta la capuche puis défit le lacet qui maintenait le manteau de laine. Le vêtement tomba à terre libérant une cascade de cheveux ondulés aux reflets écarlates qui s'épanouirent sur une poitrine ferme et laiteuse, aux larges mamelons sombres. Les yeux de lave de la jeune femme fixaient le vieil homme. Celui-ci ne pouvait détacher son regard du ventre lisse, de la toison bouclée, rouge sang, qui encadrait les lèvres charnues du sexe, des longues jambes musclées, puis de nouveau, les seins d'albâtre. Le silence était pesant. Danda ne sut bientôt plus combien de temps s'était écoulé entre l'instant où la jeune femme était apparue et celui où il la regardait, empli d'un désir brûlant. Les convives étaient toujours debout, immobiles et souriant. La bouche de la jeune femme s'entrouvrit dévoilant deux rangées de dents pointues à la blancheur éclatante, ses lèvres s'animèrent et une voix suave aux accents rocailleux parvint jusqu'à Danda.

— Viens...

Le diplomate sentit son sexe se durcir et l'appel impérieux de la chair qui se propageait en lui. Il posa sa coupe, recula d'un pas, longea la cohorte de nobles et fut devant elle. Elle le dévorait du regard, ses yeux étaient deux puits de lave en fusion. Ses seins généreux, dressés devant lui, exerçaient un fantastique appel. Le vieil homme se mit à gémir. La voix de nouveau parvint à ses oreilles:

— Viens...

Danda s'approcha jusqu'à la toucher. Elle enserra sa taille, ses mains glissaient à travers les vêtements du diplomate comme deux serpents caressants. Ses habits tombèrent à terre sans qu'il ne sache comment ils avaient été retirés. La jeune beauté s'allongea sur la table, au milieu des reliefs du repas, sur le dos, sa chevelure flamboyante créant une mer ensanglantée sur la surface lisse de l'ébène. Ses longues jambes enserrèrent la taille du vieil homme qui, tremblant de désir, la pénétra dans un râle. Sa vision s'était brouillée, une chaleur indicible se propagea dans tout son corps. Sa verge était brûlante, comme prisonnière d’un étui de feu. Les gémissements rauques de la femme parvenaient jusqu'à lui accompagnés de clameurs d'encouragements. Une bourrasque de plaisir commençait à emporter l'émissaire d'Anglar. Il sentit l'orgasme monter en lui et se mit à hurler, des visages inhumains et grimaçants tournaient dans un ballet monstrueux, des flammes dansantes remplirent son esprit...puis un rire masculin recouvrit le tumulte, emplissant tout l'espace. Danda se jeta en arrière, tomba à la renverse. Son crâne heurta le sol dallé, une lumière aveuglante jaillit devant ses yeux. Le diplomate sentit qu'on le saisissait fermement, puis les ténèbres le recouvrirent…

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