Journal d'investigation en ligne
par Guillermito

Science subtilement colonialiste : Radiolab, les Hmong et la Pluie Jaune

Gouttelettes de Pluie Jaune(Source : Wikipédia, US Department of Defense, Domaine Public) Radiolab est une émission américaine de radio, produite et diffusée par des institutions publiques sans but commercial : radio de New York WNYC et réseau public NPR.

Gouttelettes de Pluie Jaune
(Source : Wikipédia, US Department of Defense, Domaine Public)

Radiolab est une émission américaine de radio, produite et diffusée par des institutions publiques sans but commercial : radio de New York WNYC et réseau public NPR. Dans le paysage radiophonique des États-Unis, dominé par des réseaux dérégulés et concentrés dans les mains de quelques multinationales, inondés de publicité, d’information en continu, de musique de masse et de commentaires politiques, Radiolab est une rare oasis d’intelligence, un OVNI des ondes, un signal fort qui se détache nettement du bruit ambiant.

L’émission se définit comme « un show à propos de la curiosité, dans lequel le son illumine les idées, et les frontières imprécises entre science, philosophie, et expérience humaine ». Des questions fondamentales, profondes et parfois difficiles sur la musique, les sens, l’histoire, la science, la mémoire, la moralité, le temps, notre relation avec les animaux, les maladies, le cerveau, le sommeil, y sont discutées pendant une heure, avec de multiples interventions de chercheurs et de témoins. Même si elle est très didactique, ce n’est pas exactement une émission scientifique de vulgarisation, puisque l’accent est mis avant tout sur l’interaction entre la culture humaine et les problématiques scientifiques, parfois à la limite de l’ethnologie.

Le style sonore est très particulier, immédiatement reconnaissable, et à l’opposé des documentaires traditionnels. Une atmosphère intime et profonde se crée chez l’auditeur grâce à un montage très travaillé, au rythme lent, qui utilise des musiques d’ambiance parfois dissonantes, des sons sous forme de ponctuations sonores qui soulignent chaque intervention, et parfois même de longs silences. Cette ambiance esthétique dramatisée donne plus d’impact aux longs extraits de discussions qui mettent en avant le contexte et le vécu des témoins, experts ou personnes ordinaires, entrecoupés par des dialogues ou des commentaires en studio entre les deux présentateurs. Écouter Radiolab, c’est un peu comme partager une expérience avec des amis passionnants, assis sur un tronc d’arbre, devant un feu de bois nocturne. Un moment de radio qui fascine, captive, instruit, sans jamais être soporifique.

Les deux coprésentateurs de l’émission sont Robert Krulwich, journaliste scientifique vétéran avec une carrière de plus de trente ans entre radio et télévision, et Jad Abumrad, jeune américain d’origine libanaise,  compositeur avant de se lancer dans le journalisme à la radio, ce qui explique l’importance du montage sonore de l’émission. Pour l’originalité de son concept et son exploration des questions philosophiques et scientifiques, Abumrad a reçu en 2011 une bourse MacArthur qui récompense chaque année la créativité exceptionnelle d’une trentaine de personnes à travers le monde. Ce ne sont donc pas des présentateurs moyennement décérébrés et incultes comme on en rencontre fréquemment sur les ondes, qui manufacturent du faux sensationnel et chassent l’anecdote à longueur de journée, mais des journalistes intelligents habitués à la complexité du monde, à la prise en compte d’opinions variées et à une approche respectueuse, sensible et empathique de ses sujets.

Un scandale inattendu

Le 24 septembre 2012, Radiolab diffuse son nouvel épisode intitulé The Fact of the Matter, que l’on pourrait traduire en français par Le fait établi. Pendant une heure, la notion de vérité est explorée, à travers trois exemples très différents. L’objectif est de montrer que la réalité prend parfois une forme un peu plus complexe qu’une simple liste de faits établis. Établis par qui ? Chacun peut construire sa propre vérité à partir de données objectives, scientifiquement validées ou non. Il s’agit donc, encore une fois, d’un voyage radiophonique dans les profondeurs de la nature humaine et de notre façon de percevoir nos expériences du monde.

Sauf que cette fois, l’émission fait scandale.

Pas un de ces scandales artificiels hebdomadaires manufacturés pour vendre du papier. La controverse n’atteint pas les grands médias généralistes. Elle ne fait pas la une de CNN, du Huffington Post ou autre usine à clics. Mais elle est réelle, fait couler beaucoup d’encre, touche profondément, et parfois choque une partie du public passionné de Radiolab, qui ne s’y attendait vraiment pas. Certains jurent qu’ils n’écouteront plus l’émission, ou du moins, pas de la même façon. Qu’il y aura un avant et un après. Il n’y a pas de pire trahison que celle qui vient de ceux que l’on aime.

Les Hmong, oubliés de l’Histoire

Quel est donc le segment qui a offensé le public ? Le second sujet de cette émission à propos de la perception de la vérité concerne un événement déjà ancien, qui a eu lieu vers la fin des années 70 en Asie du sud-est, après la défaite des USA au Vietnam et leur retraite précipitée. Les Hmong sont une ethnie minoritaire originaire du centre de la Chine, qui se sont peu à peu dispersés, notamment vers les montagnes du sud de la Chine et du nord du Laos et du Vietnam (3). Comme les Français avant eux, les Américains ont recruté les Hmong dans leurs divers conflits, puisqu’ils connaissent parfaitement le terrain difficile et montagneux, d’où leur surnom de « peuple montagnard ». En marge de la guerre du Vietnam, la CIA entraine et équipe au Laos une force irrégulière composée de guerriers Hmongs pour assister l’armée royale laotienne, contrer l’influence nord-vietnamienne, pratiquer la guérilla anticommuniste, et, si besoin est, récupérer et exfiltrer les pilotes américains abattus au-dessus de la région. C’est la guerre civile laotienne.

Après 1975 et le dernier hélicoptère qui s’envole de l’ambassade US de Saïgon, le peuple montagnard est abandonné à son sort. Sans le soutien militaire et financier des USA, la guérilla Hmong s’étiole rapidement, malgré quelques derniers soubresauts, et ne peut rien contre la répression du Pathet Lao communiste, qui vient de prendre le pouvoir au Laos. Les Hmong sont considérés par le gouvernement comme des ennemis intérieurs, des traitres alliés aux impérialistes, et sont traqués et massacrés, sans distinction entre guerriers et civils, jusqu’au cœur des jungles dans lesquelles ils se cachent. Certains observateurs avancent le terme lourd de génocide. Plusieurs centaines de milliers traversent fleuves et montagnes à pied et se réfugient en Thaïlande, aux USA, en France. D’autres sont envoyés de force dans des camps de rééducation, ou se réintègrent silencieusement en marge de la société laotienne. Un destin tragique qui rappelle celui des Harkis en Algérie, ou des guerriers tibétains entrainés puis abandonnés par la CIA. Le peuple montagnard était-il du bon ou du mauvais côté de l’Histoire au cours de ces multiples conflits provoqués par d’autres ? Résistants ou terroristes ? Pris entre le marteau et l’enclume de la guerre froide, peut-être voulaient-ils tout simplement vivre libres chez eux.

Ce passé douloureux forme le contexte du segment de l’émission Radiolab qui nous intéresse. Dans leur volonté de trouver des vérités multiples à propos d’un même événement, les producteurs de l’émission choisissent un incident qui a eu lieu au cours des opérations dites de pacification des Hmong par les armées du Laos et du Vietnam, soutenues par l’URSS, après le départ des soldats américains de la région. C’est l’épisode de la « Pluie Jaune ».

La Pluie Jaune, attaque chimique ?

Les Hmong, cachés dans leurs villages de la jungle, affirment qu’ils ont été victimes d’attaques chimiques ou biologiques dans la seconde moitié des années 70. Des avions militaires ou des hélicoptères diffuseraient des nuages toxiques formés de gouttelettes d’un liquide huileux jaunâtre, qui tombent sur le feuillage en produisant un bruit similaire à la pluie, et qui tuent par contact et sans distinction êtres humains et animaux domestiques. Les témoignages recueillis dans les camps de réfugiés en Thaïlande semblent nombreux et assez concordants. Ils décrivent la souffrance et les symptômes : brûlures et cloques sur la peau, nausées, vomissements, diarrhées, saignements, qui conduisent parfois à une mort rapide. Malgré le manque d’informations médicales précises, les incidents sont documentés de manière indépendante par des journalistes ou par des envoyés du gouvernement Carter avant 1980, et des échantillons de gouttes jaunes sont ramenés et analysés chimiquement dans des laboratoires américains, gouvernementaux et académiques. Un professeur de pathologie végétale du Minnesota, Chester J. Mirocha, y trouve plusieurs mycotoxines, notamment du trichothécène ou toxine T-2 qui, bien que d’origine fongique naturelle, semble avoir été produit en masse et concentré pour le transformer artificiellement en arme chimique.

Il n’en faut pas plus au gouvernement des USA, jamais avare de vraies ou fausses raisons pour commencer une guerre, pour lancer un avertissement public. En 1981, le Secrétaire d’État (équivalent du Ministre des Affaires Étrangères français) de la nouvelle administration Reagan annonce au monde que les Soviétiques fournissent les armées du Vietnam et du Laos en armes biologiques, qui sont utilisées contre les populations civiles. Reagan en personne fait de même devant les Nations Unies en 1982. Les Russes répliquent que les Américains n’ont pas de leçons à donner, puisqu’ils ont eux-mêmes utilisé des millions de tonnes de napalm et de défoliants contaminés à la dioxine au Vietnam, comme le fameux Agent Orange, et qu’ils ne cherchent qu’à justifier la reprise de leurs propres recherches sur les armes chimiques et biologiques, par exemple la mise au point d’une nouvelle bombe au sarin nommée Bigeye. D’autres gouvernements occidentaux, dont la France, mènent des recherches et soutiennent la version US. Au contraire, le gouvernement australien exprime des doutes. Évidemment, malgré leurs accusations virulentes, les deux superpuissances mènent à l’époque des travaux secrets sur les armes chimiques et biologiques (anthrax, gaz innervant), ce qui est interdit par au moins deux conventions internationales qu’ils ont signées. En somme, une fois de plus, les Hmong se retrouvent comme des pions de la guerre froide, malgré eux au milieu d’un bal des menteurs et d’une guerre rhétorique et géostratégique entre les deux blocs. Leur histoire tragique semble passer au second plan dans ces luttes de pouvoir à l’échelle de la planète.

Les abeilles constipées du Laos

L’un des derniers chapitres de cette saga se déroule en 1983. Le professeur Matthew Meselson de Harvard est l’un des piliers historiques de la biochimie et de la biologie moléculaire. Il n’a jamais reçu le Prix Nobel, mais le mérite amplement.  On lui doit, entre autres, la découverte de la réplication semi-conservative de l’ADN grâce à ce que l’on appelle souvent « la plus belle expérience de la biologie ». Plus tard dans sa carrière, il s’intéresse aux armes biologiques et chimiques, et milite pour leur éradication. Cet éminent scientifique, en bon sceptique, doute de la théorie des gouvernements successifs à propos de la Pluie Jaune. Il entreprend des recherches indépendantes au Laos avec son équipe, obtient des échantillons, puis organise une conférence avec des botanistes et entomologistes. Pour lui, les gouttelettes jaunes séchées ne contiennent que du pollen de plantes locales, vidé de son cœur nutritif, donc digéré par un animal. Aucune trace de mycotoxine. Leur conclusion ? Les gouttelettes jaunes sont des excréments d’abeille. Le phénomène a déjà été observé en Chine et en Thaïlande : des nuées d’insectes se mettent parfois à déféquer en masse au cours de leur vol, peut-être à cause de conditions climatiques ou saisonnières particulières. Une crise géostratégique majeure déclenchée par du caca d’abeille, c’était jusque-là un fait inédit. Dans le même temps, les témoignages des réfugiés Hmong et les données biomédicales sont réexaminés en détail, et ne semblent plus aussi solides, ni même concordants. Beaucoup de rumeurs et de ouï-dire, mais peu de témoins directs. De multiples raisons peuvent expliquer les problèmes graves de santé des réfugiés, à cause des conditions hygiéniques déplorables dans la jungle, le manque d’eau potable et les carences alimentaires. De plus, leurs réserves de céréales peuvent être contaminées par des champignons producteurs de mycotoxines dans le climat humide, ce qui donne une explication plus simple et naturelle à un possible empoisonnement chronique des Hmong.

Aujourd’hui, face à ces hypothèses contradictoires, le consensus prudent à propos de la Pluie Jaune est que, pour cause de données anciennes, fragmentaires et contradictoires, par manque d’observateurs indépendants dans des lieux difficilement accessibles en temps de guerre, personne n’est vraiment certain de ce qu’il s’est réellement passé dansles jungles du Laos.

Sauf, bien sûr, les présentateurs de Radiolab.

La gifle de Radiolab

Le segment de l’émission consacré à la Pluie Jaune dure environ 25 minutes. Il commence avec le témoignage d’un ancien officier de la CIA stationné à l’époque dans la région, qui indique avoir pris connaissance de centaines d’alertes concernant des attaques chimiques probables. Puis Eng Yang, un réfugié Hmong qui habite maintenant aux USA, raconte la répression et les massacres, et affirme avoir vu de ses yeux des villages quelques heures après les attaques, les fameuses gouttelettes jaunes, et les conséquences presque immédiates du poison sur les humains et les animaux. Sa nièce, Kao Kalia Yang, un auteur qui a écrit un livre de mémoires sur l’épopée de sa famille, traduit son témoignage. Le tout est entrecoupé d’archives, discours ou extraits de journaux télévisés. La dramaturgie sonore est très bien construite, on se croirait dans un reportage de guerre. Mais le ton glisse progressivement et solidement vers une réfutation de la Pluie Jaune comme attaque chimique. Les scientifiques distingués expliquent longuement et en riant comment ils en sont venus à soupçonner les abeilles constipées plutôt que les Soviétiques, comment presque tous les laboratoires n’ont jamais détecté de mycotoxines dans les échantillons. Les journalistes de Radiolab, par leurs commentaires en voix off qui ponctuent les entretiens, montrent clairement qu’ils ont maintenant choisi leur camp : les scientifiques ont raison. Les réfugiés n’ont fait que transformer des rumeurs en vérité, des coïncidences en causes et effets. Le regard revient alors sur le témoin Hmong et sa nièce.

Et là, en tant qu’auditeur, on passe six minutes très difficiles.

Le ton devient presque accusateur, très loin de l’ambiance réjouissante habituelle de Radiolab. On croirait une enquête sur un politique pris la main dans le sac en train de détourner de l’argent public. Alors que Eng Yang vient de parler du massacre de son peuple, Robert Krulwich, qui conduit l’entretien, insiste lourdement par trois ou quatre questions successives sur le fait que le témoin n’a en fait jamais vu de ses yeux un avion ou un hélicoptère répandre de la Pluie Jaune. Il n’a pas de preuves directes. Le journaliste met explicitement et frontalement en doute l’histoire de ce réfugié. Il rejette ses explications. Ce ne sont finalement que des rumeurs. Le contexte de la souffrance des Hmong est oublié. Les attaques aériennes constantes sur les villages, la panique, la fuite pour sauver sa vie. La voix de sa nièce, qui traduit la conversation, commence à craquer. Une fois de plus, les Hmong sont ostracisés, leur douleur et leurs morts ignorés, leur histoire rejetée, leur vérité niée. En pleurs, elle met un terme à l’entretien. Un silence total de 18 secondes suit. À la radio, c’est extrêmement long. C’est pourtant un silence bienvenu, pour se remettre du coup de poing dans l’estomac que l’on vient de subir.

Retour en studio. Les deux journalistes commentent ce qui s’est passé. Jad Abumrad raconte qu’ils ont passé plusieurs semaines à se demander quoi faire de cet entretien, s’il fallait le diffuser ou pas. Il semble clairement troublé, et montre une certaine humanité en se demandant s’ils ne sont pas allés un peu loin en se concentrant uniquement sur la réalité scientifique de la Pluie Jaune, sans prendre en compte l’immense souffrance humaine qui entoure cette histoire. Les Hmong ont associé fortement les attaques chimiques aux massacres dont ils ont été les victimes. Nier la réalité de la Pluie Jaune, c’est nier leur souffrance. Robert Krulwich, au contraire, insiste sur le fait qu’il a eu raison de se focaliser sur le thème de leur recherche, en oubliant le reste. Il va même plus loin. Il accuse Kao Kalia Yang de ne pas être intéressée par les conséquences stratégiques de la Pluie Jaune : Reagan a utilisé cet incident pour justifier l’élaboration par les USA de nouvelles bombes capables de disséminer du gaz neurotoxique sarin, pour la première fois depuis 20 ans. Ironiquement, il va jusqu’à dire, alors qu’il a tout pouvoir d’éditer l’entretien, que Yang cherchait à monopoliser la conversation et l’attirer dans une direction différente de celle que le journaliste avait décidée à l’avance.

Cette conversation entre les deux journalistes est fascinante. L’inclure dans l’émission est une brillante et courageuse idée. Elle renvoie a des problèmes auxquels les journalistes font face au quotidien, mais qu’on ne voit jamais dans le produit final. Comment gérer un entretien qui se passe mal ? Un journaliste peut-il interroger un témoin comme le ferait un officier de police ? Doit-il prendre des pincettes, au risque de rater l’information qu’il cherche ? S’autocensurer pour éviter les débordements émotionnels ? Pousser vers la conclusion qu’il a déjà en tête ? Jusqu’où peut-il éthiquement et moralement aller ?

Réactions épidermiques

La diffusion de cette émission en septembre 2012 provoque des réactions contrastées, parfois épidermiques, chez les auditeurs de Radiolab, pas du tout habitués à ce genre de confrontation. Des centaines de commentaires sont écrits sur le site web de l’émission. Kao Kalia Yang répond par un article cinglant publié sur le web, qui accuse les journalistes de racisme. On y apprend que de longues parties de l’entretien ont été coupées au montage, notamment celles concernant la récolte traditionnelle du miel par les Hmong, qui connaissent très bien les abeilles des montagnes du Laos, et ne pourraient pas confondre leurs déjections avec des traces d’armes chimiques. D’autres pointeurs sur des recherches scientifiques mettant en doute ces histoires d’insectes, ou qui confirment la présence de mycotoxines, ont aussi été ignorés.

Les journalistes se rendent compte qu’ils sont allés un peu trop loin. Dans les jours qui suivent, la version en podcast sur le web est modifiée plusieurs fois, sans indication précise de ce qui a été changé. Un rire qui suit l’hypothèse du caca d’abeilles, malvenu quelques minutes après la description de massacres massifs et la description d’êtres humains en train d’agoniser, est supprimé. Robert Krulwich prend une petite minute à la fin pour s’excuser de son interrogatoire au ton inquisitorial.

Malaise

Une deuxième écoute de l’émission renforce le sentiment de malaise et l’impression désagréable d’un certain manque de respect. Tous les intervenants sont présentés, avec leur nom, leur métier et leur titre officiel : « Tom Seeley, professeur en neurobiologie et comportement à l’Université Cornell ». Mais la famille Yang est introduite comme « un Hmong et sa nièce ». Le fait que l’un travaillait officiellement pour les autorités thaïlandaises à documenter l’expérience des Hmong, et que l’autre est une écrivaine reconnue et publiée n’est même pas indiqué. L’interview fait penser à une embuscade, à un piège tendu. Robert Krulwich a déjà décidé que la Pluie Jaune est une fausse rumeur, et que ses témoins ne peuvent pas accepter la vérité qu’il détient, lui. Après tout, ce sont des indigènes ignares à peine sortis de leur jungle, les aspects techniques les dépassent sans doute, inutile de se fatiguer avec une approche nuancée et sensible. C’est un peu l’impression qui s’en dégage. Le contraste avec l’obséquiosité des journalistes face aux scientifiques occidentaux est flagrant. On se doute que le journaliste ne se permettrait pas une telle agressivité avec un professeur de Harvard ou de Cornell. Jamais il ne les remet en question. Pourtant, leurs hypothèses sont aussi contestées par d’autres. L’exploration scientifique se doit de rester neutre, y compris quand elle approche des savoirs traditionnels ou transmis oralement.

Même dans le cas où Eng Yang se trompe, ce qui est possible, que la Pluie Jaune est vraiment produite naturellement par les abeilles, et que les Hmong sont morts pour d’autres raisons que des attaques chimiques, la façon de mener l’entretien et de construire l’enquête reste très critiquable. Après trente ans, et avec une telle charge émotionnelle dans les histoires vécues, la mémoire peut être influencée, et s’entretenir avec un seul témoin n’est pas suffisant pour confirmer ou réfuter une hypothèse qui concerne une population entière. Il faut en interroger des dizaines, croiser et recouper les déclarations. Tenter de définir une vérité historique ou scientifique, si une telle chose existe, c’est un travail de chercheur spécialiste, qui demande une approche nuancée et de longue haleine. Le témoignage de victimes n’en est qu’un aspect, pas le plus fiable. Il est nécessaire de les compléter avec des données plus objectives : médicales, épidémiologiques, biochimiques, stratégiques, géographiques, statistiques, ainsi que du renseignement militaire s’il est disponible. C’est cet assemblage de centaines de fragments de preuves qui permettra de faire ressortir une théorie plutôt qu’une autre. Les vérités absolues sont rares en sciences. Ce travail a d’ailleurs été fait dans le cas de la Pluie Jaune, en tenant compte de milliers de nouveaux documents secrets américains, récemment déclassifiés, mais il n’est pas cité (6). Si les auteurs de cette étude ne se prononcent pas définitivement, ils expliquent que l’ensemble des données accessibles est compatible avec des attaques chimiques.

Où est la vérité ?

Après tout, rien n’empêche une réalité intermédiaire d’exister, entre le noir et le blanc. Peut-être qu’il y a eu en même temps des attaques chimiques et des abeilles constipées dans les jungles du Laos. Peut-être certaines mycotoxines détectées ont une origine naturelle, et d’autres non. Peut-être les échantillons analysés par les laboratoires occidentaux étaient un mélange des deux. Ces hypothèses médianes, parfaitement valides, ne sont pas du tout envisagées.

On peut oser un parallèle historique avec la Shoah, malgré le danger de rapprocher deux faits historiques aussi profondément différents. Anne Frank et des milliers d’autres prisonniers sont morts du typhus dans les camps de concentration nazis. Cela n’invalide en rien la réalité historique de l’extermination massive et volontaire des Juifs d’Europe, parfaitement documentée par un vaste ensemble cohérent de déclarations de survivants et de bourreaux, de documents saisis de l’administration nazie, et autres données objectives, comme l’existence de chambres à gaz, crématoires, fosses communes, de photos aériennes et beaucoup d’autres. Par ailleurs, les premiers témoignages directs de résistants polonais sur la Solution Finale, comme celui de Jan Karski, début 1943, sont considérés comme des exagérations et de la propagande, et ne sont pas pris au sérieux par les Alliés. Pour continuer dans le parallèle, on peut aussi se demander quelle serait la bonne méthode pour interroger un négationniste ? Dans ce cas, un ton agressif de la part d’un journaliste dérangerait sans doute beaucoup moins, à cause de la quantité de preuves accablantes qui existent.

Un petit détail manque aussi cruellement dans cette enquête. Il n’y a aucune mention du fait que les USA ont utilisé des armes chimiques pendant la guerre du Vietnam, qui est pourtant intimement liée à la répression ultérieure contre les Hmong. Soixante-quinze millions de litres d’Agent Orange, un mélange chimique concentré agissant comme défoliant et herbicide, ont été déversés sur les forêts, les jungles et les champs de riz vietnamiens. À cause de la contamination par une dioxine extrêmement toxique et stable dans les sols, les effets à long terme sur la santé des humains ont été terribles et sont aujourd’hui bien documentés. De l’autre côté, le développement par l’URSS d’armes biologiques à base d’anthrax, révélé par l’accident de Sverdlovsk en 1979, n’est pas non plus évoqué.

Radiolab a voulu présenter un cas d’approches multiples de la vérité, en prenant comme exemple l’affaire de la Pluie Jaune, qui reste un mystère non résolu de nos jours. Les journalistes ont partiellement et involontairement réussi leur pari. Ce qu’ils n’avaient pas prévu, c’est que leur propre recherche de la vérité est aussi, ironiquement, très critiquable. En privilégiant une hypothèse et certains témoignages plutôt que d’autres, en ne traitant pas leurs sources avec la même neutralité et le même respect, en se focalisant sur l’aspect technique et en oubliant le contexte humain, ils ont aussi démontré que la communication scientifique, qu’ils pratiquent en général avec talent, peut tomber dans des biais subjectifs et des travers colonialistes, sans même que l’on s’en rende compte, en méprisant subtilement les témoins non occidentaux. Au final, cette émission reste une excellente leçon de journalisme, mais peut-être pas pour les bonnes raisons.

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