Journal d'investigation en ligne
Dossier
par Jacques Duplessy

Samuel Paty, vendu pour 300 €

Les ados racontent l’engrenage qui a conduit à la mort du professeur d’histoire.

Sans mesurer les conséquences de leur geste, cinq collégiens ont désigné l’enseignant au terroriste Abdoulakh Anzorov. Reflets dévoile leurs auditions devant les enquêteurs et les psychiatres. Ni radicalisés, ni délinquants, ils menaient une vie banale. Ils ont été « tous excités d'avoir vu la liasse de billets ».

Vidéo d'une caméra de surveillance pointant sur la sortie utilisée par les professeurs
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Cinq collégiens âgés de 14 à 15 ans au moment des faits sont poursuivis pour complicité d'assassinat en relation avec une entreprise terroriste. C’est eux qui ont désigné collégialement le professeur d’histoire-géographie à Abdoulakh Anzorov.

M. est le premier a être entré en contact avec le terroriste devant le collège. Dans une de ses auditions, il raconte : « Quand je suis sorti, un individu m'a abordé en me disant qu'il me proposait un truc : « tu me montres monsieur Paty, et je te donne une somme d'argent ». J'ai fait style je réfléchis et j'ai dit « ok ». Il m'a alors sorti une liasse de billets pliés en deux. Il m'a dit qu'il avait 300 ou 350 euros avec lui. Je ne me souviens plus exactement. » Le jeune homme reçoit la moitié de l’argent, le reste il le recevra une fois sa mission accomplie. M. confiera à un psychiatre qu’il espérait s’acheter des jeux pour sa PlayStation, ce qu’il ne pouvait pas faire en temps normal car il ne recevait pas d’argent de poche. Les psychiatres qui l’ont examiné noteront qu’il n’y a eu chez lui « aucun débat éthique » et qu’il se situait dans une perspective uniquement vénale.

M. attend des copains devant la porte. Un premier copain, H., est mis dans la confidence. Il hésite puis entre dans le truc. « Je suis parti voir E., je lui ai dit la même chose, il m’a dit qu’il était chaud pour le faire », raconte-t-il aux policiers. À l’arrêt de bus, M. exhibe sa liasse de billet. « Je n'ai pensé qu'à me vanter devant tout le monde. C'était la première fois que j'avais autant d'argent entre les mains », confie-t-il. Appâtés par l’argent, I. et J. viennent rejoindre les trois copains.

J'étais d'accord pour qu'il soit humilié

M. et E. resteront avec le terroriste pendant que les trois autres jeunes feront le guet devant le collège pour détecter la présence éventuelle de policiers municipaux et prévenir les autres de la sortie du prof.

Une fois Samuel Paty désigné, les cinq jeunes s’éloignent pour se partager l’argent. M. reviendra après vers le collège voir ce qui se passe. Stoppé par la police municipale, il racontera avoir vu de loin le corps se vider de son sang. Quand les enquêteurs lui demandent ce qu’il a ressenti, il dit s’être questionné en ces termes : « Je me demande pourquoi c'est tombé sur moi, j'ai rien demandé moi. »

Aucune réelle motivation religieuse chez les jeunes. M., qui se présente comme musulman croyant et pratiquant, reçoit dans sa famille d’origine marocaine une éducation « assez stricte », selon les experts psychiatres qui l’ont entendu.

Son père est cuisinier, sa mère sans profession. L’ambiance est bonne au sein du foyer. Plus tard, M. aimerait devenir médecin. Aucun problème avec la justice ni avec l’école. Juste deux jours d’exclusion du collège pour avoir introduit une bombe lacrymo qu’il aurait trouvée. Il déclare qu'il était au courant de la polémique qui circulait dans le cadre du collège concernant la présentation d'images du prophète Mahomet par Samuel Paty dans le cadre de son cours sur la liberté d'expression, mais que cela ne lui posait pas de problème. « Je m'en foutais, je n'étais pas dans sa classe. Je connaissais M. Paty car il m'aidait dans le cadre du soutien scolaire sur différentes matières. J'avais de bonnes relations avec lui ». Il assure qu'il n'avait jamais vu lui-même les caricatures, mais que certains de ses camarades les lui avaient décrites. « Ce n'était pas mon problème », assure-t-il. Quand un policier demande à M. : « Que signifie pour toi Charlie Hebdo ? », il répond : « Je ne sais pas ce que ça veut dire. C’est qui Charlie ? »

Son copain E., celui qui est resté avec lui auprès du terroriste, raconte aux policiers qu’il l’a fait pour de l'argent mais aussi parce qu'il avait été au courant de l'affaire des caricatures de Mohamed. De confession musulmane, il se définit comme croyant mais peu pratiquant, une attitude distanciée par rapport à la religion qui est celle de l'ensemble de sa famille.

E. déclare qu’il avait été très choqué par la rumeur qui circulait et selon laquelle Samuel Paty avait exclu de la classe les élèves musulmans. « J'étais donc d'accord pour qu'il soit humilié et forcé de s'expliquer » déclare-t-il aux enquêteurs. « Mais quand vous désignez Monsieur Paty au terroriste, donc tu avais conscience qu'il allait le taper. Cela ne t'a pas dérangé ? », insiste le policier. « Sur le moment ça ne m'a pas dérangé, confirme le jeune. En fait c'est suite au cours qu'il a fait avec les caricatures. Je ne l'ai pas apprécié. Moi je n'y étais pas mais j'avais eu ce cours l'an dernier. Et cette année il y a un parent qui a porté plainte. »

« Tu es au courant que Zayna a menti, lui demande le policier. Elle n'était pas présente au cours lorsque Mr Paty a montré la caricature, tu sais que Mr Paty n'a jamais forcé quelqu'un a sortir dans le couloir non plus ? » « Du coup mais pourquoi son père a fait la vidéo, interroge E. Mais du coup c'est pas vrai ce qu'elle a dit au téléphone à M. ? » « Non c'est pas vrai, rétorque le policier. Tu prends conscience du drame que tout ça a entrainé, la vie d'un homme vaut 300 euros, partagé en 10 balles par-ci. » « Oui c'est pas bien, c'est choquant », conclut E. qui dira dans une autre audition avoir été berné par ce qui circulait sur les réseaux sociaux et se reprochera d'y avoir adhéré sans critique.

300 € pour se moquer d'un prof, c'était trop facile

I. raconte s’être posé des question mais n’avoir jamais imaginé le drame. Il dit être « resté pour voir » et pour l’argent. « J’ai cru qu'il allait se moquer de lui sur les réseaux, déclare le jeune. Mais quand il a donné vraiment 300 euros, je me suis posé des questions. 300 euros juste pour se moquer d'un prof c'était trop facile. M. nous a dit que le gars venait d'Evreux. Donc payer 300 euros, en venant d’Évreux pour se moquer d'un prof, je me suis dit que c'était pas possible en fait. Mais je pensais pas qu'il allait lui arriver quelque chose de grave juste pour des caricatures. »

Le policier insiste :

« Vous avez vu la liasse de billets aller du terroriste à M. Qu'avez-vous pensé en voyant cette somme par rapport à la mission qui vous incombait, à savoir désigner M. Paty ? » « Je pense que c'était démesuré. Tout du long après, je me suis dit qu'il y avait forcément une raison. » « Quelle raison ? » « Je me suis fait des films, qu'il aurait kidnappé, qu'ils étaient plusieurs pour le taper… Mais je pensais pas que ça allait arriver pour une caricature. » « Donc, vous saviez que votre professeur allait se faire taper ? » « Oui car quand on parle d'afficher, c'est pas seulement pour des excuses, c'est pour ridiculiser ou taper. » « Ca ne vous a pas dérangé de désigner M. Paty à un inconnu ? » « Non », répond simplement le jeune homme.

Il recevra 10 € de la part de M. pour sa participation.

Là encore la religion n’est jamais entrée en ligne de compte. I. est né dans une famille d’origine tunisienne parfaitement intégrée. Son père, ingénieur informatique, a fait franciser son nom de famille. Sa mère vend des logiciels d’architecture. S’il décrit ses parents comme musulmans pratiquants, lui se dit croyant mais non pratiquant.

I. a été un temps élu au conseil municipal des jeunes et a mené des projets en faveur des enfants de Madagascar pour lutter contre la faim dans le monde. Ambassadeur de l'Unicef, il raconte avoir été invité à l’Élysée quelques mois auparavant. « Il y a un avant et un après, cette histoire m'a beaucoup marqué, confie-t-il au psychiatre. Depuis je suis un peu plus anxieux, un peu parano, je fais attention à tout ce que je fais. »

Les caricatures, je m'en foutais

« On était tous excités d'avoir vu la liasse de billets, je n’ai jamais pensé qu’il y aurait quelque chose de grave », dit H., 15 ans, pour expliquer sa participation. M. lui a donné 40 €. Il reconnaît avoir eu connaissance des rumeurs circulant dans le collège à propos de Mr Paty durant les jours précédents ainsi que de la vidéo mise en ligne par Brahim Chnina, tout en précisant : « J'ai regardé 10 ou 15 secondes après j'ai arrêté, le père de Zayna, c'était mon voisin, il dérangeait tous les voisins, on l'aimait pas trop. »

Interrogé sur ses sentiments actuels vis-à-vis de cette affaire, il se montrera très ému en fin d'entretien devant les psychiatres : « Je trouve que c'est bien ce qu'a fait M. Paty ». Et de conclure : « Les caricatures, je m’en foutais ».

« Je voulais rester pour passer du temps avec mes potes, ça m'a encouragé à rester... J'avais rien à faire... » Voilà ce que J. pour expliquer sa participation. J. se dit athée, même s’il a été baptisé, et déclare n’avoir aucun intérêt pour la religion musulmane. Interrogé sur ce qu'il savait ou imaginait des intentions du terroriste, il raconte qu'il savait uniquement que ce dernier aurait dit à M., qu’il voulait filmer M. Paty en train de s'excuser. Il reconnaît avoir eu des doutes : « Quand j'en ai parlé a E., on s'est dit que c'était un peu bizarre... ». Lui, recevra 10 €. Plusieurs mois après, l’ado regrette amèrement : « Je me dit que c'est bête, je m'en veux à moi-même, en plus je ne connaissais pas du tout M. Paty. J'ai encore l'image dans la tête... Je sais qu'il avait un enfant de cinq ans… Sans le vouloir, j’ai aidé... »

L'instruction est toujours en cours et en attente d'un jugement, toutes les personnes citées dans cet article sont présumées innocentes.


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