Journal d'investigation en ligne et d'information‑hacking
par Jacques Duplessy

Russia Today : enquête sur la voix de Poutine

Pour le président russe, l’information est la continuation de la guerre par d’autres moyens

La crise des Gilets Jaunes a permis à RT de s’installer dans le paysage français. Avec plusieurs millions de pages vues chaque mois et quelques recrutements emblématiques, RT semble avoir réussi sa stratégie de banalisation. Pourtant ce n'est pas une chaîne comme une autre.

Logo de la chaîne RT France - D.R.

Il plane sur RT, la branche française de la chaîne russe d'information, comme une odeur de soufre. Régulièrement mise en cause pour des articles et des reportages de propagande, elle est aussi accusée de colporter des rumeurs ou des informations douteuses, non recoupées ou vérifiées. Lancée fin 2017 avec le budget non négligeable de 27 millions d’euros, elle a pour punch line, « Oser questionner ». Une audace de questionnement à géométrie variable… Présente en masse sur les réseaux sociaux, elle est aussi diffusée via la box de l’opérateur Free et le bouquet de Canal+.

Aux origines de RT, il y a la prise de conscience par Vladimir Poutine de l’importance de disposer d’une chaîne de propagande dans la guerre de l’information en 2005. Il déplore que l’image de son pays soit sans cesse écornée dans les médias occidentaux : crise économique, crise politique, déficit démocratique... Un pays fragile, toujours en déclin, peu soucieux des droits de l’Homme et de la démocratie. Poutine confie à Mikhaïl Lessine, un de ses fidèles surnommé « le bulldozer », la tâche de fonder une chaîne d’information internationale. Margarita Simonian lui succède en devenant la patronne du réseau Russia Today et de l’agence gouvernementale d’informations Rossia Segodnia qui comprend aussi le site Sputnik. Avec huit chaînes et six langues, dont l’anglais, l’arabe et l’espagnol, RT fait partie des chaînes d’information internationales qui comptent.

« Le Kremlin dit que RT est le point de vue russe sur le monde. Mais ce n’est pas que cela, analyse Rudy Reichstadt, fondateur du site Conspiracy Watch – L’observatoire du conspirationnisme. La chaîne est directement contrôlée par Poutine, c’est le point de vue du Kremlin sur le monde, pas le point de vue russe. Et pour Poutine, l’information est la continuation de la guerre par d’autres moyens. RT n’est pas un média classique comme peuvent l’être la BBC ou Radio France. Ces deux derniers médias ont une identité, mais ils ne sont pas à la solde d’un gouvernement. »

Les Gilets Jaunes fans de RT

« Nous faisons un vrai travail de journaliste, se défend Xenia Fedorova, la directrice de RT France. Le procès qu'on nous fait en permanence est injuste. Les Français ont perdu confiance dans les médias "mainstream" depuis longtemps, bien avant que nous soyons présents en France. »

La chaîne russe a été accusée d’avoir tenté de déstabiliser la campagne électorale pour les présidentielles. Ainsi, en mai 2017, Emmanuel Macron pointait du doigt RT et Sputnik qui ne se seraient « pas comportés comme des organes de presse et des journalistes mais […] comme des organes d'influence, de propagande et de propagande mensongère ». La guerre froide s'est poursuivie depuis : ces deux médias sont toujours quasi interdits de présence lors des conférences de presse à l’Elysée ou dans les principaux ministères français. Une situation qui permet à RT de se poser en victime d'une censure d'Etat. « En novembre 2018, nous avons pu nous rendre une fois lors d'une conférence de presse à l'Elysée et poser une question au ministre de l’Écologie de l'époque, François de Rugy. Et depuis, rien, déplore Xenia Fedorova. Nos journalistes sont aussi désabonnés des newsletters des ministères. Ce n'est pas normal ! Nous avons une convention avec le CSA, un comité d'éthique, nos journalistes sont Français, titulaires de la carte de presse. C'est confortable de nous blacklister... Vous croyez que les revendications des Gilets Jaunes ont été bien couvertes dans les médias ? »

La crise des Gilets Jaunes a permis à la chaîne, qui avait jusque là du mal à s’installer dans le paysage français, de voir ses audiences exploser sur le web. Entre les Gilets Jaunes et RT, c’est une histoire d’amour. Dans les cortèges, certains manifestants portaient des pancartes « Merci RT ! » La chaîne, qui prend toujours un malin plaisir à pointer ce qui ne fonctionne pas en France, a fait le choix de couvrir des manifestations dans leur intégralité, en les diffusant sur le web, en direct et sans montage. Les cameramen qui arpentaient les manifestations tous les week-ends étaient identifiés RT et Sputnik. Alors que certains médias ont été accusés de caricaturer le mouvement, en mettant l’accent essentiellement sur des violences en fin de cortège, RT a acquis sa popularité avec des directs de plusieurs heures censés être objectifs. Et les audiences ont bondi de manière spectaculaire : en décembre 2018, le site du média (qui diffuse aussi sa chaîne en direct) a atteint plus de 2,9 millions de visiteurs uniques, selon Médiamétrie. Désormais, RT revendique 2,5 à 5 millions de visiteurs unique par mois. Ses vidéos ont cumulé plus du double des vues engrangées par Le Monde, L'Obs, Le Huffington Post, Le Figaro et France 24 combinés, selon une étude de l’ONG américaine Avaaz. Depuis novembre 2018, début de la crise des Gilets Jaunes, le nombre d'abonnés sur YouTube est passé de 253.000 à 720.000.

La peur du CSA oblige RT à la prudence

Comment fonctionne cette chaîne un peu particulière ? Pour analyser RT, il faut sortir de la caricature. La chaîne n’est pas une usine à fake news, leur stratégie est beaucoup plus subtile. « Sur RT France, le contrôle du CSA oblige la rédaction à la prudence et à ne pas franchir certaines limites, estime Rudy Reichstadt. Dans neuf cas sur dix, l’information sera traitée comme dans les autres médias. Mais parfois, elle sera biaisée, elle flattera le penchant complotiste du spectateur, quand ça sera important pour les Russes. Mais sur RT international ou RT America qui émettent en anglais, là ils peuvent se lâcher. Par exemple, ils ont relayé qu’Hillary Clinton était une Illuminati ou que les attentats du 13 novembre étaient l’œuvre des services secrets occidentaux. »

Difficile de trouver des témoignages d’anciens journalistes de la chaîne. Peut-être parce que, comme l’a avoué une ancienne de RT, elle n’est « pas fière » de ce moment de sa carrière… Deux anciens ont accepté de raconter leur passage sur la chaîne russe sous couvert d'anonymat, une dizaine n'a jamais répondu à mes demandes d'interview. Paul* y a travaillé quelques mois au moment où RT n’était encore qu’un site Web, juste avant le démarrage de la télé.

« Les cadres avaient la mentalité russe, nous n’avions pas de prudence dans le traitement de l’information. Si on faisait du " à moitié vrai ", les rédacteurs en chefs nous disaient d’employer le conditionnel pour qu’on soit tranquille en cas de polémique. Comme si le conditionnel nous dédouanait… Nous avions très peu de conférences de rédaction, les éditeurs nous distribuaient des sujets : " traite ça ". On recopiait beaucoup l’AFP et le Guardian. Une partie des correcteurs et des éditeurs étaient à Moscou, ils nous donnaient des ordres depuis là-bas. La ligne était claire : faire passer le message que la France est à feu et à sang, insister beaucoup sur l’immigration et critiquer l’Europe. On faisait dix articles sur un sujet qui n’en aurait mérité qu’un. »

Xenia Fedorova reconnaît qu'au tout début certains éditeurs ont pu être basé à Moscou._ « Mais c'est terminé depuis longtemps,_ assure la directrice. Aujourd'hui nous avons 161 salariés dont 108 journalistes, hors pigistes et intermittents, tous basés en France. »

Syrie et Hong Kong sujets sensibles

« Ça m’a posé des questions de postuler à RT, mais trouver du travail quand on est jeune journaliste pigiste est compliqué, explique Laure* qui a travaillé récemment comme rédactrice-commentatrice. Ils paient bien pour attirer des jeunes. A l’entretien d’embauche, on m’a demandé si j’avais des réticences à travailler pour cette chaîne. J’ai répondu cash que je ne voulais pas travailler sur la Syrie car je ne partageais pas leur ligne éditoriale et ça a été respecté. Mes collègues qui travaillaient sur la Syrie avait des pressions : ils avaient interdiction d’utiliser des sonores de l’AFP et devaient utiliser ceux d’agences russes. Les rebelles devaient toujours être qualifiés de terroristes. Sur Hong Kong aussi, on ne devait jamais dire que les manifestants étaient pro-indépendance. Il fallait utiliser d’autres mots. Ces mots imposés sur les sujets sensibles marquaient vraiment la ligne éditoriale de la chaîne. La plupart des journalistes sont là pour gagner leur vie, quelques uns sont là par conviction. » D'ailleurs, sur la Syrie, RT a été mise en demeure en juin 2018 par le CSA pour des « _manquements à l'honnêteté, à la rigueur de l'information et à la diversité des points de vue » dans un sujet sur les attaques à l'arme chimique perpétrées par le gouvernement de Bachar el-Assad. La chaîne plaide, elle, « une erreur technique », un problème de calage entre la bande son et la traduction...

Pour couvrir l’actualité en France, la chaîne flatte le populisme, prétend révéler ce qui serait caché par les médias « mainstream » et n’hésite pas à relayer l’extrême droite en France. « Pour les Gilets Jaunes, on a assuré une couverture médiatique démesurée, raconte Laure. Un jour, une journaliste a fini son reportage par : " Allez, on est avec vous ! " Je l’ai soulevé en conférence de rédaction en disant que ça ne se faisait pas et la rédactrice en chef l’a reprise après la réunion pour lui dire de ne pas recommencer. »

Stratégie de banalisation

RT a tenté de recruter des personnes connues, animateurs connus sur le carreau ou vieilles gloires. Une stratégie de banalisation de la chaîne et de gain en respectabilité payante. Fin décembre 2017, RT annonce que Jean-Luc Hees, l'ancien président de Radio France, prendra la tête du comité d'étique. « J'ai accepté d'un point de vue strictement journalistique, le b.a.-ba du journalisme c'est de ne pas accuser son chien d'avoir a rage si on veut le noyer, on attend de savoir, explique-t-il. Comme la chaîne avait une licence du CSA, je ne voulais pas qu'on leur fasse un procès d'attention. C'est bénévole, je savais qu'il n'y avait que des coups à prendre, mais c'était un point de vue : attendez de voir avant de juger. Je regarde très peu la chaîne mais on m'alerte quand il y a l'amorce d'un problème. On ne m'a jamais rien caché en cas de problème. La ligne éditoriale, c'est la leur, ce n'est pas forcément mon point de vue. S'il y avait eu un problème éthique, je serais parti immédiatement. Je comprends la méfiance de Macron, mais c'est exagéré de les mettre en quarantaine. Il y a côté Tartuffe, on doit regarder dans notre jardin. Quand on est à Radio France, c'est un peu simpliste de dire qu'on se fout du Président de la République ou du gouvernement. Ce sont eux qui paient. Sans arrêt, on est dans un compromis. Et on finit par se faire virer. Ça m'est arrivé deux fois. » Jean-Luc Hees va quitter le comité d'éthique de la chaîne russe au mois de décembre, à la fin de son mandat de trois ans, pour « se consacrer à d'autres projets ».

Des prises de choix

En février, Alain Juillet, 78 ans, l'ancien patron de la direction du Renseignement à la DGSE, service du renseignement extérieur français puis Haut responsable chargé de l'intelligence économique, est arrivé pour animer deux fois par mois une émission de géopolitique. Mais c'est surtout Frédéric Taddeï, l'ex-animateur de l’émission Ce soir ou jamais , qui a été une prise de choix pour drainer de nouveaux spectateurs et attirer des invités d’envergure parfois rebutés par la réputation de la chaîne. Son émission « Interdit d’interdire », diffusée quatre jours par semaine, alterne débat de société et actualités culturelles depuis septembre 2018. « Quand je suis arrivé, je n'avais plus qu'une émission hebdomadaire sur Europe 1, donc la proposition tombait bien. Évidemment, j'ai toute ma liberté », assure l'animateur. Quand on lui demande s'il est à l'aise avec la ligne éditoriale de la chaîne, il botte en touche : « Je ne connais pas la ligne éditoriale de la chaîne, je ne regarde pas RT. Je me fous totalement... Non il ne faut pas exagérer... je ne suis jamais d'accord avec la ligne éditoriale de qui que ce soit sauf la mienne. » Il rit...

Frédéric Taddeï le 13 octobre 2012 à la FNAC Montparnasse - Siren-Com - Wikipedia
Frédéric Taddeï le 13 octobre 2012 à la FNAC Montparnasse - Siren-Com - Wikipedia


  • Les prénoms ont été modifiés
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