Journal d'investigation en ligne
par Jacques Duplessy

Repenser la défense française au XXIè siècle

Un rapport de l’Institut Montaigne interroge sur la politique de défense que nous souhaitons adopter

Alors que les tensions augmentent dans le monde, la question d'assurer notre sécurité nationale et collective se repose. Ce rapport riche et interpellant intervient à un moment ou l’armée française est priée de se préparer à « un conflit de haute intensité ».

Le site de l'Institut Montaigne
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Alors que la Loi de Programmation Militaire (LPM) 2019-2025 doit être actualisée en 2021, l’Institut Montaigne, un think tank français qui défend des idées libérales et qui a soutenu Emmanuel Macron, s’interroge dans un récent rapport sur la politique de défense à adopter pour assurer notre sécurité nationale.

Les auteurs commencent par faire un point sur les menaces et constatent une forte dégradation du contexte international. Expansion du djihadisme dans certaines régions du monde, impérialisme de la Russie (menace sur l’Ukraine, annexion de la Crimée, intervention en Syrie) et de la Turquie (intervention en Syrie et en Libye, menaces en direction de la Grèce), confrontation globale entre la Chine et les États-Unis. Tout cela sur fond de pandémie depuis un peu plus d’un an. « La pandémie de Covid-19 a jeté une lumière crue sur la montée des périls planétaires et sur la vulnérabilité de notre pays et de l’Union. Elle sert de banc d’essai pour la résilience des nations et redessine la hiérarchie des puissances. Elle a aussi remis la question de la sécurité au premier rang des préoccupations des citoyens, au plan sanitaire mais aussi au plan économique, technologique et stratégique », notent les auteurs. Et de conclure : « La France et l’Europe sont confrontées à une dégradation rapide et durable de leur environnement stratégique » et « il importe de se préparer à nouveau et d’être crédible dans l’hypothèse d’une confrontation de plus haute intensité ».

Le rapport pointe aussi des menaces nouvelles ou qui se renforcent : cyberattaques, manipulations de l’information, utilisation des drones, armes visant les satellites qui sont aujourd’hui nécessaire pour la défense mais aussi les communications. On pourra d’ailleurs regretter que le rapport se contente de pointer le retard français en matière de drones et n’analyse pas ce que son utilisation a changé dans le conflit libyen et la guerre qui a opposé l’Arménie à l’Azerbaïdjan. Nous y reviendrons dans un prochain article.

L'étude souligne que la menace doit appeler une réponse européenne. Le think tank appelle à « un renforcement de l’autonomie stratégique européenne dans ses trois composantes traditionnelles – politique, opérationnelle, et technologique et industrielle » regrettant « un décalage entre les ambitions de l’Union européenne en matière de défense et la réalité de ses capacités ». La réalité du moment est particulièrement difficile. Les tensions apparues avec l'Allemagne sur la coopération industrielle militaire n'augurent rien de bon. Deux projets majeurs connaissent des difficultés : le SCAF (le Système de combat aérien futur) qui vise à remplacer les avions Rafale et Eurofighter, et le MGCS (le projet de char de bataille franco-allemand). Mais ces difficultés, comme celles qu'avait connu le projet d'Eurodrone, pourraient être traversées. Après de nombreuses tergiversations, les députés allemands ont donné leur feu vert au projet de drone MALE (Moyenne Altitude Longue Endurance) en débloquant une enveloppe de 3 milliards d’euros, le 14 avril.

Pour ce qui est de la France, les auteurs appellent à « durcir notre appareil de défense notamment sur les plans de la résilience interne, de la réactivité, des capacités et du format », rejoignant en cela l’analyse Chef d’État-major de l’Armée de Terre, le Général Thierry Burkhard qui a présenté sa « vision stratégique » en juin 2020. Le rapport pointe de nombreux manques dans le domaine cyber. Dans sa revue annuelle des risques pour 2020, le Forum économique mondial estime que les risques de nature environnementale et les menaces sur la cybersécurité des États constituent des dangers potentiels pour lesquelles la plupart des pays sont aujourd’hui insuffisamment préparés.

Le cyber, notre talon d'Achille ?

S’agissant spécifiquement de sa souveraineté numérique, la France est confrontée à cinq défis majeurs, analysent les auteurs. Le premier est un risque permanent de cybercoercition, qui tient à la dépendance de la France vis-à-vis de puissances étrangères s’agissant de composants présents dans des infrastructures stratégiques. le rapport constate que la France n’a pas encore de doctrine dissuasive visant la « cybercoercition », c’est à dire de doctrine explicite de riposte cyber, proportionnée, sur les systèmes d’information de l’agresseur, quel qu’il soit, à toute attaque, effectuée contre des infrastructures critiques françaises.

Le deuxième est la croissance exponentielle de la grande cybercriminalité, organisée par des groupes mafieux ayant quasiment pignon sur rue dans des États ayant rejeté la Convention de Budapest sur la cybercriminalité. À titre d’exemple, le nombre de rançongiciels traités par l’ANSSI au premier semestre 2020 est très proche du nombre total traité en 2019, ce qui représente un doublement en une seule année, après un quadruplement entre 2017 et 2019.

La manipulation de l’information constitue le troisième défi numérique de la France. Elle a lieu notamment sur les réseaux sociaux et ne cesse de croître, en l’absence d’autorité de contrôle autre que les réseaux sociaux eux-mêmes.

Le quatrième est la faiblesse de la base industrielle et technologique de la sécurité numérique française qui fait que 80% des outils de protection utilisés par nos entreprises et institutions sont d’origine américaine et israélienne. Pour les auteurs, « elle n’est pas acceptable car les industriels français deviennent très vulnérables à des offensives numériques sophistiquées et donc à une cybercoercition organisée par des États, contre la France ».

Enfin, le dernier défi est d’ordre administratif et politique, compte tenu du risque d’une mauvaise articulation stratégique au plus haut niveau de l’État en l’absence d’une autorité coordinatrice de cette politique publique, à l’instar du coordonnateur national du renseignement.

Plus prosaïquement, le rapport pose la question du stock de munitions – qui sont confidentiels. Histoire que ça ne soit pas comme le stock de masques en cas de crise… Le rapport invite à la constitutions de stocks stratégiques.

Et plus largement, les auteurs soulignent la nécessité d’étendre le concept d’autonomie stratégique au-delà du domaine de la défense : l’énergie, l’alimentation, la dimension numérique, la dimension spatiale et la dimension commerciale et financière.

L’Institut Montaigne soulève enfin la question décisive des moyens, « à l’heure où le PIB de la France va se trouver réduit de plus de 10% tandis que la dette publique dépassera 120 % du PIB ». Il appelle à ce que la loi de programmation militaire pour les années 2018 à 2025 soit intégralement exécutée et que la défense figure parmi les priorités des plans de relance français et européen, notamment au titre de l’innovation.

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