Journal d'investigation en ligne
par Stanislas Jourdan

Pourquoi la BCE ne peut pas faire faillite

Un mythe court dans la presse économique et financière : si jamais la Banque centrale européenne venait à essuyer des pertes majeures dans le dédale de la crise de la dette, elle devra forcément être recapitalisée avec l'argent... des contribuables.

Un mythe court dans la presse économique et financière : si jamais la Banque centrale européenne venait à essuyer des pertes majeures dans le dédale de la crise de la dette, elle devra forcément être recapitalisée avec l'argent... des contribuables.

Cela n'aura échappé à personne, le bilan de la BCE gonfle à vue d'oeil depuis plusieurs mois, à mesure que la banque rachète des obligations souveraines, prête sans limites aux banques, entre autres opérations de rachats d'obligations dites "securisées". Ainsi le bilan de la BCE a-t-il dépassé en février dernier les 3 trillions d'euros après sa seconde opération dite “LTRO” aboutissant à un prêt gigantesque de 1000 milliards d'euros à 3 ans aux banques européennes.

Ce qui est moins clair en revanche, c'est ce qu'il adviendrait au cas où la BCE n'était pas intégralement remboursée de toutes ces lignes d'actifs plus que douteux, dans un conjoncture économique plus qu'incertaine.

Certes, la BCE a évité le pire jusque là... Par exemple, lors du plan de "restructuration volontaire" de la dette grecque, son portefeuille de 40 milliards d'euros de bonds grec n'a pas été touché, évitant ainsi à Francfort de prendre des pertes qui aurait endommagé sa crédibilité.

Mais un certain nombre d'observateurs et de journalistes sont pourtant très inquiets. "La BCE est devenue la pire bad bank de l'Europe !" s'exclament les uns ; "La BCE est en faillite !" s'eclament les autres. Leurs arguments ? Parmi la joyeuse troupe de vierges effarouchées, Georges Ugeux, auteur du blog auto-proclamé "Démystifier la finance" lançait il y a quelques mois un "cri d'alarme" :

Pour soutenir tout cela,  69 milliards de fonds propres  sont évidemment insuffisants. Ils risquent d'être écornés par des amortissements sur son portefeuille d'obligations grecques. Alors que l’on va demander aux banques 9 % de fonds propres au sens strict (niveau 1), la BCE vit avec  2 % de fonds propres. Si on y ajoute un compte de réévaluation de 130 milliards, on atteint 5 %. Tout cela n’est pas sérieux.

Une banque commerciale dont le bilan augmenterait de 40 % après une hausse de 35 %, qui accepterait des suretés de moindre qualité de ses débiteurs, qui prendrait un risque de taux et de financement pour la moitié de son bilan et qui disposerait de fonds propres insuffisants, serait aujourd’hui considérée comme dangereusement déséquilibrée, et probablement en faillite.

Et pourtant, la BCE ne fera pas faillite.  Elle a derrière elle… les contribuables européens qui devront, si la situation se tendait et une crise de liquidité, de crédit ou de confiance devait se développer, injecter des fonds propres dans la BCE pour assurer sa survie. C’est donc sur les budgets européens que repose le risque ultime de la BCE, tout comme des autres institutions financières européennes.

Les gouvernements ont agi de manière irresponsable en traitant la BCE comme un réservoir sans limite  pour les problèmes qu’ils ne parvenaient pas à résoudre. Ils ont choisi d’ignorer les contraintes de la vocation et du bilan de la BCE.

Oh mon dieu. J'ai trop peur.

Commençons par rectifier quelques chiffres. À la date de l'article de George Ugeux, si j'en crois le bilan communiqué par la banque sur son site, le capital de la BCE était de 85 milliards d'euros (et non 69 millliards) tandis que les fameux "comptes de réévaluations" qui représentent les réserves accumulées par la BCE dans le cadre de ses activités, atteignaient 394 milliards d'euros, et non pas 130 comme le prétend Ugeux.

Mais passons outre ces querelles de chiffres et posons-nous une vraie question beaucoup plus intéressante : la BCE a-t-elle vraiment des "contraintes" ? Ses capacités sont-elles "limitées" et devrait-elle se recapitaliser comme Ugeux a l'air de le dire ?

Ce qui semble une évidence pour un ancien banquier comme Ugeux ne l'est pas forcément du point de vue d'une banque centrale. En effet, le bilan d'une banque centrale moderne émettant une monnaie rattachée à rien d'autre qu'une confiance bien naïve de ses utilisateurs est inflatable à l'infini.

En effet, quand bien même les bons du trésors grecs et espagnols détenus par la BCE ne valent rien et que le capital de la BCE serait négatif, cela ne rend pas la BCE 'insolvable' ! Il faut bien comprendre que le bilan d'une banque centrale n'a rien à voir avec celui d'une banque privée. La banque centrale, en tant qu'institution publique émettrice de la monnaie peut à sa guise "créer de réserves" et ainsi gonfler la taille de son bilan et éponger ses pertes...

Lorsque par exemple, la BCE rachète des bons du trésor grecs ou prête aux banques, elle "crée des réserves" comme on dit dans la jargon (pour ne pas avouer que l'on a recours à la création monétaire), et acquiert les actifs avec cet argent frais. Comment équilibre-t-elle son bilan ensuite ? Au choix, elle attire l'argent des banques en proposant des dépôts rémunérés, ou au besoin, inscrit les chiffres qu'elle veut, par exemple dans le très opaque poste "autres passifs" de son bilan...

Jusqu'ici, la BCE est parvenue à "stériliser" ses opérations en optant pour la première option. Mais à titre individuel, les banques centrales de plusieurs pays de la zone euro (Chypre, Irlande, Grèce) ont largement fait appel à cette seconde option sans pour autant “faire faillite".

En fait, ce n'est pas le manque d'argent qui rendrait insolvable la BCE , mais le manque de confiance.

Si vous n'en n'êtes pas convaincus, regardons ce qu'en dit la BCE elle-même. Un papier de recherche (pdf) publié par la BCE indique :

Le capital d'une banque centrale ne semble pas importer dans l'implémentation de la politique monétaire, essentiellement parce qu'un niveau de capital négatif ne représente aucune contrainte pour la banque centrale de payer les quelconques coûts qu'elle puisse avoir. Bien qu'elle puisse aisément accumuler des pertes sur une longue période et finir en capital négatif, il n'y a aucune raison pour que cela affecte la capacité d'une banque centrale à contrôler les taux d'intérêts.

Voilà pour la doctrine. En pratique, des officiels de la BCE le reconnaissent également : le capital de la BCE importe peu. Sur son blog, l'ancien banquier Klaus Kastner relate une discussion privée avec un officiel de la BCE :

Il n'y a aucune obligation de la part de la BCE de se recapitaliser même si elle devait se retrouver en situation de capital négatif après un effacement important de la dette grecque qu'elle détient. Il n'y a aucune raison économique pour laquelle la BCE ne pourrait pas opérer avec un capital d'une valeur extrêmement négative. Mon ami [officiel à la BCE] m'a d'ailleurs raconté qu'il y a actuellement plusieurs banques centrales hors de la zone euro qui ont un capital négatif. Il concède cependant que dans le cas de la BCE, cela poserait d'importants problèmes politiques.

Pour prendre un cas hypothétiquement provoquant, la BCE pourrait acheter TOUS les bonds du trésor des gouvernements de la zone  euro et ainsi conserver des trillions d'euros de dette dans ses comptes. Même si tous ces obligations souveraines n'étaient jamais remboursées, la BCE survivrait parfaitement bien. Elle aurait simplement une valeur nette négative de quelques trillions d'euros.

Le seul problème, c'est que la BCE, avec ses pertes abyssales, ne pourrait plus financer ses dépenses opérationnelles sans revenus. Alors, elle aurait besoin du soutien des gouvernements et c'est à ce moment là que les politiciens pourraient être tentés d'en prendre le contrôle.

Il explique également que si la BCE venait à se recapitaliser, cela poserait d'énormes problèmes pour certaines banques centrales nationales dont la situation financière est virtuellement très précaire. En effet, comme le capital de la BCE est composé des contributions des banques centrales nationales, ce sont elles qui devraient mettre au pot (ou bien s'adresser à leur gouvernement). Ce qui constitue en fait un argument de plus pour que la BCE ne le fasse pas...

Certes, cela ne veut pas dire que les discours anxiogènes sur la situation de la BCE ne sont pas en partie valides. L'expansion du bilan de la BCE est potentiellement inflationniste et le risque politique est aussi important.

Mais les arguments pseudo comptables n'en sont pas moins fallacieux ! Plus grave, ces discours, pourrissent le débat (involontairement ou pas...) sur le rôle d'une banque centrale moderne. En agitant ainsi les craintes d'une faillite de la BCE, les éditocrates entretiennent l'illusion de la rareté monétaire et interdisent un débat vraiment nécessaire, celui de la création monétaire.

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