Journal d'investigation en ligne
par Jules Xénard

Plongée dans le déni climatique hexagonal

Une cartographie pour les lier tous...

Le déni du changement climatique n'a pas disparu à mesure que les connaissances scientifiques se renforçaient, bien au contraire. Tour d'horizon de ceux qui diffusent des discours de désinformation climatique en France avec une cartographie interactive.

Afiche du film Don't Look Up sur le déni de la catastrophe qui arrive - D.R.
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« Il faut pas s'inquiéter, le réchauffement climatique anthropique est un mensonge, une escroquerie. […] Le climat a toujours évolué, il va continuer de le faire, mais nous expliquer que c'est à cause de l'Homme, ça non, ça c'est de l'ordre du complot. […] Ça justifie l'intervention de l'État dans notre vie, […] pour moi c'est une forme de totalitarisme. » C'est ainsi que Philippe Herlin, qui se présente comme économiste, intervenait à l'antenne sur CNews en juillet 2023, sans rencontrer de véritable contradiction en plateau.

Un flagrant exemple de déni climatique qui a valu à la chaîne une amende de 20.000 € prononcée par l'Arcom à l'été 2024, confirmée le 6 novembre dernier par le Conseil d'État. Ce n'est pourtant pas la première ni la dernière fois que Cnews invite en plateau des personnalités climato-dénialistes — on préférera ici ce terme à « climato-sceptiques », puisque ces personnalités ne sont pas sceptiques, mais convaincues.

Au-delà de CNews, le déni climatique ou climato-dénialisme (encore nommé climato-scepticisme), apparu dans les années 1990, est toujours aussi vivace dans l'Hexagone. Alors que les manifestations désormais tangibles du changement climatique et la progression permanente des connaissances scientifiques — le sixième rapport d'évaluation du GIEC, paru de 2021 à 2023, fait état d'un consensus plus solide que jamais — ont pu laisser espérer que le climato-dénialisme se résorberait, il n'en est rien.

Backlash écologique et climatique

La période est même au backlash écologique (« retour de bâton écologique » en bon français), en témoignent les actions du président américain Donald Trump, ouvertement climato-dénialiste, qui censure et entrave les sciences du climat afin de mieux faire prospérer l'exploitation du pétrole et du gaz. La France n'échappe pas à cette dynamique hostile aux politiques environnementales, dans laquelle les discours de l'inaction climatique occupent une place de choix.

Ce retour de bâton pourrait certes n'être que la fin d'une illusion, celle d'une transition énergétique déjà bien entamée, écrit l'historien des sciences Jean-Baptiste Fressoz dans l'ouvrage collectif Greenbacklash : qui veut la peau de l’écologie ?, publié en octobre dernier. Le problème serait en réalité structurel, lié à nos modes de vie fondés sur l'usage du charbon, du pétrole et du gaz. Parler de backlash donne « l'impression qu'il y a une espèce de tendance vers l'écologisation, vers la transition, et qu'il y aurait quelques fauteurs de troubles, genre le méchant Trump qui nous empêche d'avancer, et je trouve que c'est un peu naïf », expliquait le chercheur en novembre dernier dans l'émission de Mediapart À l'air libre.

Cartographie interactive du déni climatique

Toujours est-il que le déni climatique vient alimenter la machine à discréditer les sciences du climat et à rejeter toute mesure un tant soit peu contraignante d'atténuation du changement climatique.

Nous avons étudié les principaux auteurs et relais des discours climato-dénialistes en France, actuels et passés, dans une cartographie interactive qui recense plus de 140 personnes physiques et morales. (Son affichage est optimisé pour la consultation sur ordinateur.)

Cliquez sur l'image pour accéder à la cartographie

Méthodologie

La carto du déni, réalisée en source ouverte, s'intéresse aux auteurs et relais des discours du climato-dénialisme, compris comme le rejet des connaissances scientifiques sur le changement climatique. Celui-ci peut se manifester par un déni des connaissances scientifiques sur la réalité du changement climatique, son origine humaine et ses impacts, un rejet des politiques climatiques et un dénigrement des sciences du climat ou, plus largement, du mouvement pour le climat.

Notre choix d'utiliser les expressions « déni climatique » et « climato-dénialisme » découle d'une volonté de faire la distinction entre le climato-scepticisme qui a cours dans une partie de la population générale et les discours médiatiques répétés, très affirmatifs et qui n'ont donc rien de « sceptiques », puisqu'ils relèvent de la désinformation climatique.

La cartographie offre plusieurs enseignements, pas tous inédits mais qu'elle vient documenter. Le premier d'entre eux est sans doute que l'écrasante majorité des climato-dénialistes médiatiques sont des hommes, la cinquantaine et souvent la soixantaine passée. Les personnalités de moins de cinquante ans, à l'image du youtubeur masculiniste d'extrême droite Le Raptor, se comptent sur les doigts d'une main.

Cinq grandes catégories d'acteurs

Deuxième enseignement, cinq grandes catégories d'acteurs dénialistes se dessinent :

  • les scientifiques ;

  • la droite conservatrice ou réactionnaire ;

  • l'extrême droite ;

  • les militants du libéralisme économique ;

  • les complotistes.

On peut assez bien discerner la zone d'influence approximative de ces quatre dernières dans la cartographie, même si des acteurs libéraux peuvent se retrouver entourés d'acteurs d'extrême droite, tout simplement car l'un n'exclut pas l'autre. De nombreuses personnalités se rattachent en réalité à plusieurs catégories — les militants du libéralisme sont aussi de droite ou d'extrême droite. Si le climato-scepticisme dans la population générale existe aussi à gauche, le climato-dénialisme médiatique apparaît pour sa part quasi-exclusivement de droite.

Sur le graphe, les « scientifiques », eux, sont épars. Pour la plupart en fin de carrière ou retraités, ils ont en commun de n'avoir jamais eu pour objet de recherche le changement climatique, sur lequel ils s'expriment pourtant abondamment avec leur casquette de chercheurs. On peut émettre l'hypothèse qu'ils trouvent dans la posture « seul contre tous » qu'ils adoptent un moyen d'obtenir une audience médiatique que la recherche scientifique permet rarement. Ces chercheurs ou anciens chercheurs ne sont d'ailleurs pas exempts de toute considération idéologique (conservatrice) : elle transparaît parfois dans leur discours, mais celui-ci se pare le plus souvent des atours du sérieux académique. Même lorsqu'ils s'expriment sur un plateau de CNews face au non moins climato-dénialiste Pascal Praud.

Unis par le déni

C'est là un autre fait saillant : le graphe est compact car les liens entre les acteurs de catégories distinctes sont nombreux. Il n'est pas rare que se croisent à la télévision ou à la radio, un scientifique, un militant libéral d'extrême droite et un complotiste. Ainsi, la chaîne Youtube conspirationniste Citizen Light réunit dans ses émissions Daniel Husson, physicien en activité, Rémy Prud'homme, économiste à la retraite, Drieu Godefridi, militant politique libéral d'extrême droite belge, et Jean-Marc Bonnamy, ingénieur retraité. De même, les membres de l'Association des climato-réalistes, principale organisation du déni climatique en France, entretiennent une proximité certaine avec l'extrême droite. Sur la chaîne Youtube de Charles Gave, un financier qui a soutenu Éric Zemmour, défilent autant des scientifiques que des essayistes de droite et des militants libéraux pour causer changement climatique.

Les différentes chapelles n'ont ainsi aucune difficulté à se fréquenter, réunies par la même posture de rejet du consensus scientifique sur le changement climatique, en dépit parfois d'argumentaires divergents. D'anciens ingénieurs comme Michel Vieillefosse et Jean-Marc Bonnamy interviennent sans difficulté chez Citizen Light, un média conspirationniste, alors que leurs arguments sont incompatibles : à l'inverse du second, Michel Vieillefosse reconnaît que le dioxyde de carbone (CO2) peut jouer un rôle dans le réchauffement, mais moindre que la déforestation. De même, l'Association des climato-réalistes n'hésite pas à republier une vidéo virale du Raptor, sans que les discours d'extrême droite du vidéaste ne lui posent problème : « Une vidéo à tonalité complotiste, mais avec des arguments scientifiques irréfutables », écrit l'association sur Twitter.

Seule la sphère complotiste fonctionne davantage en circuit fermé, bien qu'elle ne soit pas dénuée de liens avec les autres sphères. Et pour cause, elle a investi tardivement le sujet du changement climatique et par opportunisme — il n'est jamais central dans le discours, qui porte sur d'autres sujets tels que le Covid, les chemtrails, etc. — aussi il lui a bien fallu se référer aux discours des climato-dénialistes plus installés. Tous les climato-dénialistes n'ont en effet pas la même « expertise » du sujet.

Le CO2 est la nourriture des plantes

Si la maîtrise des arguments varie d'un acteur à l'autre, les arguments employés par les climato-dénialistes, pétris de raisonnements fallacieux, sont globalement toujours les mêmes — c'est un autre enseignement majeur de la carto du déni. Parmi les plus employés : il y a déjà eu des périodes de réchauffement à l'époque romaine puis lors de l'optimum climatique médiéval, bien avant la révolution industrielle (trompeur) ; d'ailleurs « Groenland » signifie « pays vert » donc l'île était libre de glaces à l'époque (faux) ; le CO2 n'est pas un polluant, c'est la nourriture des plantes (sophisme s'il en est et trompeur au surplus) ; le CO2 ne représente que 0,04 % de l'atmosphère et son effet est donc dérisoire (trompeur) ; etc.

Tandis que la recherche scientifique progressait et que les connaissances s'affinaient, ces arguments n'ont quant à eux pas varié depuis vingt ans. Ils sont pour l'essentiel issus de la blogosphère anglophone, comme l'a documenté le journaliste du Monde Stéphane Foucart dans L'Avenir du climat : Enquête sur les climato-sceptiques en 2015.

La carto du déni climatique illustre à l'envi ce phénomène et permet même de retracer, au travers de parcours individuels pour certains tout à fait fascinants, la circulation pérenne d'arguments pourtant entachés d'une erreur fondamentale. C'est le cas avec le très médiatique philosophe Luc Ferry, à la prose climato-dénialiste relativement discrète mais remarquablement constante, qui s'exprime avec une assurance inversement proportionnelle à la rigueur scientifique de son propos. Luc Ferry soutient en effet dès la fin des années 2000 le géophysicien et ancien ministre Claude Allègre, figure tutélaire du déni climatique hexagonal, et persiste dans la désinformation climatique jusqu'à notre décennie.

En 2016, au milieu d'un argumentaire spécieux du philosophe selon lequel « c’est au sein même du GIEC que les dissensions sont les plus vives » se glisse une grossière erreur : il cite parmi les chercheurs du GIEC qui s'opposeraient au consensus de cette même instance un certain Jochem Marotzke. Or celui-ci est un climatologue allemand réputé… qui n'a jamais été climato-dénialiste. Et le journaliste du Monde Stéphane Foucart avait relevé la même erreur dans une tribune de Claude Allègre de 2010, qui lui-même avait repris l'argument d'un blog anglophone. L'histoire ne s'arrête pas là, puisque l'examen des prises de parole publiques de Luc Ferry montre qu'il a de nouveau imputé à tort cette position au chercheur allemand dans une conférence donnée à l'institut Diderot en 2021 — plus d'une décennie après la naissance de cette affirmation farfelue.

Les multivers

Si les arguments sont souvent les mêmes, certains climato-dénialistes se démarquent néanmoins par leur inventivité. Ainsi en est-il de Philippe Bobola, conférencier actif dans les sphères complotistes, qui explique avec beaucoup de sérieux au sujet du CO2 que, puisque nous sommes faits de carbone, « _la haine du carbone c'est presque la haine de notre structure intime _».

Le maître incontesté en la matière est l'autre philosophe médiatique qu'est Michel Onfray, qui sur son site web, tel un oracle, répond à des questions aussi diverses que « Que pensez-vous de la réintroduction du loup en France ? », « Comment expliquez vous que l'universalisme créé par l'Europe soit une des causes de son déclin ? » ou « Regrettez-vous vos 20 ans ? » au moyen de courtes vidéos — pour certaines payantes. À l'une de ces questions, donc, il explique dès 2019 qu'il faut avant tout penser le changement climatique « en termes de cosmos » car on y trouve « des forces considérables ». En 2020, il évoque de manière évasive la notion de multivers et deux ans plus tard, il explique au Figaro que le réchauffement est produit par la « vibration de la Terre sur son axe [qui] produit des différences d’exposition à la lumière ».

Il faut attendre 2025 et son émission attitrée sur CNews, Face à Onfray, pour qu'il articule sa pensée avec plus de clarté : « l'astrophysique nous enseigne que le réchauffement climatique est dû à ce que l'on appelle les multivers, les plurivers, les interactions entre les univers, mais pour ça il faut faire un peu d'astrophysique. »

Le changement climatique donne rarement l'occasion de rire, autant en profiter.

Toutefois, si la presse traditionnelle a pour l'essentiel cessé il y a une dizaine d'années de donner la parole aux climato-dénialistes, ces discours de désinformation persistent non seulement dans les marges médiatiques (chaînes Youtube plus ou moins confidentielles et autres think tanks obscurs) mais également dans des médias bien installés de droite ou d'extrême droite, dont Le Figaro Vox, CNews ou Sud Radio. Et c'est beaucoup moins amusant.

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