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Dossier
par Rédaction

Patrick Drahi a-t-il menti sous serment aux sénateurs ?

Il a affirmé ne jamais avoir eu de société au Panama mais il joue sur les mots

Patrick Drahi est le propriétaire d’Altice. La société n’est pas cotée en bourse. Si des contrats de fiducie ont été conclus par des sociétés de son groupe dans ce pays, peut-on dire alors qu’il s’est arrangé avec les faits ?

Patrick Drahi devant la commission d'enquête des sénateurs sur la concentration des médias - Copie d'écran
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Le 2 février 2022, Patrick Drahi, président d’Altice, était auditionné par la commission d’enquête sur la concentration des médias du Sénat. Le sénateur de Paris, David Assouline s'appuie sur un schéma fonctionnel du groupe pour évoquer les participations d’Altice dans toute une série de pays. Une entreprise basée au Panama apparaît dans cet organigramme.

Patrick Drahi prend la parole : « Je n’ai jamais eu de société au Panama. Je sais que je suis en déclaration sous serment. J’ai intenté une démarche que j’ai arrêtée parce que ça ne sert à rien de perdre son temps auprès de France Televisions parce que j’étais l’ennemi public numéro un sur les Panama Papers. Je n’ai jamais eu de société au Panama. On a beau expliquer cela aux journalistes, une fois que le mal est fait, c’est trop tard, c’est publié, tout le monde croit ce qui est publié même si c’est faux... ».

Lorsqu’éclate l’affaire des Panama Papers, plusieurs journaux pointent la société Jenville S.A., située au Panama et qui serait liée à Patrick Drahi. Mais en 2016, Le Monde avait publié un article pour remettre les choses à plat. Jenville S.A. qui figurait dans les Panama Papers était à la tête des activités médias du groupe Altice. Le Monde temporise dans son article : « aucun document n’associe directement Jenville S.A. à Patrick Drahi ». De son côté, en 2015, Le Canard Enchaîné notait toutefois :

« Que l’on se rassure : joints par Le Canard, ses financiers ne contestent pas le schéma élaboré par Benoît Boussemart [celui qui a été projeté par David Assouline, NDLR] à une exception près, et qui les agace beaucoup : la place de la société Jenville, dont le siège est logé dans le World Trade Center de Panama City. Détenue à 100 % par Drahi, elle détenait 100 % d’Altice IV, qui détenait à son tour 100 % d’Altice Media Group, qui détient « L’Express », « Libération », NextRadioTV (BFMTV, RMC, etc.). Traduction : la maison mère des médias français, dans lesquels Drahi investit de plus en plus, se planque dans l’obscur paradis panaméen, terre d’hospitalité pour ceux qui sont poursuivis par des juges de tous les pays , comme chacun sait. Le porte-parole de Drahi, Arthur Dreyfuss, a juré au « Canard » que cette belle société « n’exist[ait] plus ». Las ! les comptes d’Altice IV arrêtés le 31 décembre 2014 prouvent le contraire : il y est stipulé que ses statuts n’ont pas été modifiés depuis 2008... Jenville en est donc toujours la maison mère. Pourquoi tant de gêne ? ».

À ce stade, on peut déjà entendre que Patrick Drahi a pu prendre quelques libertés avec la réalité en affirmant — sous serment — ne jamais avoir détenu de société au Panama. Même s’il est compliqué de le prouver, Jenville S.A. n’était assurément pas exempte de relations avec le groupe dont il est le propriétaire.

Laurent Godineau, ancien secrétaire général d'Altice, administrateur d'une société au Panama

Selon nos informations, une personne pourrait en dire plus aux sénateurs. Si tant est que le Sénat soit intéressé de savoir si Patrick Drahi a menti ou non sous serment. Il s'agit de Laurent Godineau, longtemps administrateur de Altice IV. Sa signature est, selon nos informations, apposée sur un document de juin 2014 détaillant les actionnaires de la société FFV SCSp et dont le bénéficiaire effectif et désigné serait Patrick Drahi. Au sein de la liste des actionnaires de FFV SCSp, on retrouve la fameuse boite panaméenne Jenville S.A. De même pour Altice IV. Laurent Godineau ou Patrick Drahi peuvent-ils ignorer l’identité de cet actionnaire ?

Laurent Godineau, fin connaisseur de la galaxie Altice, envoie par ailleurs, toujours selon nos informations, un courrier en 2013 pour démissionner de sa qualité d’administrateur de Pan Regent S.A., une société panaméenne citée dans les Panama Papers. Sur le papier, ce n’est bien sûr pas Patrick Drahi qui « détient » une société au Panama, mais l’ancien secrétaire général d’Altice qui en était administrateur. A l’époque, on retrouve la signature de Laurent Godineau sur une multitude de sociétés détenues par Patrick Drahi, y compris la structure Before.

La société Pan Regent apparaît dans les Panama Papers - Copie d'écran
La société Pan Regent apparaît dans les Panama Papers - Copie d'écran

Pan Regent S.A., immatriculée au Panama, était par ailleurs l’actionnaire unique de la société ERT Holding S.A., immatriculée, elle, au Luxembourg. ERT Holding S.A. était à son tour détenue par Armando Pereira, puis par contrat de fiducie, passe sous le contrôle de M. Alain Vauthier, ancien patron de ERT Holding France. Pan Regent était lié à Armando Pereira, par une convention de fiducie ayant pour objet la détention par cette entreprise, en son nom et pour son compte, d’actions au porteur de ERT Holding S.A. Armando Pereira dénonce cette convention fin 2013 avant que tout passe entre les mains d’Alain Vauthier qui en fait, ne sait pas très bien ce qui se passe dans cette entreprise.

Armando Pereira est ainsi décrit par Alice Géraud dans une saga des Jours sur SFR : « Armando Pereira est le double discret de Patrick Drahi, dont il est le compagnon de route et l’associé historique. Armando Pereira est arrivé du Portugal en France dans les années 1960, il avait 14 ans, pas de bagage scolaire et quelques escudos en poche. Entre autres petits boulots, il devient installateur de câble téléphonique dans l’Est de la France. Il grimpe très vite les échelons de son entreprise. À 25 ans, il dirige plus d’un millier d’employés. À 33 ans, en 1985, il monte sa première boîte dans les télécoms. Huit ans plus tard, en 1993, il devient prestataire d’un certain Patrick Drahi, opérateur du câble dans le Sud. En 2002, il s’associe à sa récente holding, Altice. Il restera toujours numéro 2 et toujours dans l’ombre. Ces dernières années, officiellement, il ne s’est occupé que de l’installation du groupe au Portugal après le rachat de Portugal Telecom. » Selon nos informations, Armando Pereira aurait acquis une propriété adjacente à celle de Patrick Drahi sur l’île de Nevis et il a lui aussi, comme la famille Drahi, acquis la nationalité de Saint Kitts and Nevis.

Après Jenville, Pan Regent, voici Buarnet

Mais tout cela, c’est du passé. Projetons-nous en 2021… Surprise, on découvre une nouvelle société panaméenne : Buarnet Investments, a également un contrat de fiducie et « détient » ainsi des titres du groupe Altice. Des aller-retours de titres avec des entrées et des sorties d'actions et de cash ont lieu entre Next Alt S.A., FFV S.C.S.p et Buarnet Investments. La banque de Buarnet qui reçoit les fonds est étonnement située (pour une société panaméenne) à Vaduz, la capitale du Liechtenstein.

« Si les actions ont été payées à leur valeur nominale puis rachetées à un prix réévalué, c’est un bénéfice non négligeable qui passe sous les radars »

Un contrat de fiducie permet à une entreprise (ou un particulier) de « déposer » une partie de son capital dans une autre entreprise qui va « porter » pendant le temps du contrat, ces titres. Cela peut être utile pour garantir un emprunt par exemple. Il n’y a donc là rien d’illégal. Le groupe Altice a par exemple utilisé ce système avec des entreprises au Luxembourg. « Si vous voulez faire cela, vous pouvez le faire en France ou même au Luxembourg », note un avocat d'affaires qui connaît bien ce type de structures. « Mais si vous le faites à l’étranger et particulièrement au Panama à cette époque-là, c’est plutôt pour opacifier, pour que l’on ne sache pas qui sont les bénéficiaires. Mais surtout, sur le papier en tout cas, ça permet à la société qui fait porter ses titres de faire remonter des dividendes qui partent directement au Panama, ce qui pourrait éviter l'imposition au Luxembourg, si c’est là qu’elle est basée ». Par ailleurs, selon nos informations, FFV a racheté des titres à Buarnet pour plusieurs millions. Ces sommes ont été payées sur le compte à Vaduz. Désormais, Buarnet est inactive. Que sont devenus ces fonds, à qui ont-ils bénéficié in fine ? Mystère. « Si les actions ont été payées à leur valeur nominale puis rachetées à un prix réévalué, c’est un bénéfice non négligeable qui passe sous les radars », poursuit ce spécialiste.

Buarnet Investments - Copie d'écran FFV SCSp
Buarnet Investments - Copie d'écran FFV SCSp

FFV S.C.S.p a été dissoute en décembre 2021 et FFV GP a été fermée fin janvier 2022. Buarnet est, comme nous l'écrivions ci-dessus, désormais inactive.

En indiquant « Je n’ai jamais eu de société au Panama. Je sais que je suis en déclaration sous serment » aux sénateurs français, Patrick Drahi a donc quelque peu joué sur les mots. Lui-même, en direct, n’a peut-être pas détenu de société au Panama. En revanche, il est certain que son groupe a eu des relations très étroites, notamment des contrats de fiducie, avec des sociétés au Panama au moins jusqu’en 2021.

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Reflets a contacté Patrick Drahi et Laurent Godineau. Au moment de la publication de notre article, ils n'avaient pas répondu à nos sollicitations. S'ils se manifestaient, nous publierions leurs points de vue ici.

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