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Dossier
par Jacques Duplessy

"Nous attendons la vague si elle doit arriver"

L'Ehpad de Saint-Paulien espère pouvoir faire face

Nous continuons de suivre la vie de l'établissement public de Saint-Paulien en Haute-Loire à travers les yeux de sa directrice, Nathalie Cottier. Épisode 2.

Les séances de visioconférence se poursuivent - D.R.

Quelle est la situation dans votre établissement actuellement ?

Nous n’avons pas de cas de Covid déclaré. Mais nous nous préparons, nous avons créé un espace dédié. Nous attendons la vague, si elle doit arriver... Depuis samedi, le personnel met des masques en permanence quand on est au contact des résidents. Au niveau ressources humaines, c’est un peu tendu. J’ai quatre personnes qui se sont fait arrêter - logiquement - par leur médecin : deux femmes enceintes, une jeune fille handicapée et une personne atteinte de maladie chronique. J’ai aussi deux arrêts pour état fébrile, mais comme il n’y a pas de test, on ne sait pas si c’est le coronavirus… On a reçu mercredi 45 jours de stocks de nourriture. On sent que ça se tend pour les approvisionnements, donc je n’ai pas voulu être prise au dépourvu.

Samedi, l’hôpital du Puy-en-Velay nous a annoncé qu’on recevrait chaque vendredi un stock de masques pour la semaine. J’espère que c’est vrai. Nous avons aussi 50 masques FFP2 en cas de début d’épidémie. On espère que l’hôpital nous réapprovisionnera si besoin. C’est la présidente du conseil d’administration, une bénévole, qui fera les aller-retours avec l’hôpital pour prendre notre matériel. C’est un peu le système D.

Comment réagissent les résidents et le personnel ?

Il y a une sorte de sidération qui frappe les résidents, comme nous sommes un peu tous touchés. Cela se traduit par le fait que les personnes âgées sont encore plus lentes que d’habitude. Nous n’imaginions pas cela. Sur 62 résidents, 30 ont besoin d’être aidés et stimulés pour manger. Quand quelqu’un se laisse partir, ça se traduit d’abord par le refus de manger. Donc le psychologue, l’animatrice et moi avons aussi passé la blouse blanche pour aider les résidents à manger. Entre nous, l’ambiance est très bonne. Les petites tensions pour des broutilles qu’il peut y avoir dans une équipe sont tombées avec cette crise. On se sert les coudes. On continue aussi les visioconférences avec les familles des résidents. Donc on fait face.

Et vous-même, comment allez-vous ?

Maintenant, ça va. J’ai eu un coup de blues samedi. Dans mon bureau, les infos tournent en boucle. Avec toutes les informations anxiogènes en permanence, j’imaginais la vague arriver et ne pas avoir les moyens d’y faire face. J’étais un peu perdue avec ces nouvelles affolantes. Je suis venue au travail avec la boule au ventre. Ce même jour, on a aussi reçu un mail du directeur d’un Ehpad de l’Oise nous racontant ce qui s’est passé dans son établissement, l'épidémie, les morts... Ça m’a pris aux tripes. Et puis je me suis reprise. La grippe, la canicule, c’est 15.000 morts dans nos Ehpad. Pour le moment, le tsunami ne nous est pas tombé dessus...

Nathalie Cottier - D.R.
Nathalie Cottier - D.R.

On voit que les patients âgés ne vont pas être prioritaires à l’hôpital ou en réanimation. Cela vous angoisse ?

On a reçu des consigne de l’ARS qui vont dans le sens, autant que possible, d'un maintient dans l’établissement pour ne pas engorger l’hôpital. On sait qu’il est pratiquement impossible de sauver un patient atteint de comorbidités ou atteint de sepsis. Le questionnement éthique se pose. Va-t-on intuber un patient très âgé pour lequel des directives anticipées de non-réanimation sont connues par l’Ehpad ? Nous pouvons aussi compter sur le soutien de l’équipe d’hospitalisation à domicile de l'hôpital qui intervient en Ehpad pour éviter une hospitalisation qui est très souvent délétère pour une personne âgée dépendante. Nous pouvons assurer des soins palliatifs de qualité. Mais cela se réfléchit : j’ai chez moi un résident de 94 ans, très autonome, très cohérent. On dirait qu’il a 70 ans ! Et pour lui, il faut absolument tout faire pour lui permettre l’accès aux soins hospitaliers si besoin. Ce questionnement éthique est en place avec mon médecin coordonnateur, avec les familles, pour le choix hospitalier ou pas. Dans notre région, nous avons la chance de pouvoir encore choisir d’hospitaliser si nous en avons besoin.

Nous prendrons de vos nouvelles la semaine prochaine…

J’espère pouvoir encore vous parler... J’ai reçu un message de l’Agence régionale de la santé (ARS) qu’un plan de communication avec les médias allait se mettre en place, sans doute pour limiter nos prises de parole publiques et nous donner une ligne de conduite. Par exemple, si j’ai un cas de Covid19 dans l’établissement, c’est sûr, je n’aurais plus le droit de vous parler.

Nous retrouverons chaque semaine, autant que possible, un témoignage de Nathalie Cottier. En cette période de restriction des libertés individuelles, l'information doit continuer de circuler librement. Vous voulez partager une info, des documents d'intérêt général ? Contactez-nous sur redaction@reflets.info ou par notre plate-forme sécurisée. Dans tous les cas, suivez nos conseils pour entrer en contact avec nous de manière prudente.

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