Journal d'investigation en ligne
par Yovan Menkevick

Nooooon, m'enlève pas mon AAA !

(les marchés te font savoir que ton pays de m… va se faire dégrader sa note, qu'il va raquer un maximum pour leur emprunter, et les marchés se marrent de te voir gigoter dans tous les sens et supplier les agences de notation de ne pas le faire) Trop drôle !

(les marchés te font savoir que ton pays de m… va se faire dégrader sa note, qu'il va raquer un maximum pour leur emprunter, et les marchés se marrent de te voir gigoter dans tous les sens et supplier les agences de notation de ne pas le faire)

Trop drôle ! Il faut les voir se contorsionner nos dirigeants politiques, venir tenter de rassurer tout le monde en expliquant qu'ils ont fait ce qu'il fallait pour que la Fraaaaaance (ce grand pays qui n'exporte quasiment plus que des technologies nucléaires, des trains et des armes) ne perde pas sa note AAA (note qui exprime la capacité d'une entreprise ou d'un Etat à rembourser ses dettes). Taxer les gosses sur les malabars, empêcher les vieux d'aller se reposer, remonter la TVA de l'hotellerie-restauration baissée deux ans auparavant : de superbes mesures anti-sociales menées par de vraies girouettes qui renient toutes leurs belles promesses ultra-libérales sur la baisse des impôts. Tout ça pour ne pas perdre une bonne note, comme à l'école. Mais il semble que cette fameuse note du triple A soit déjà perdue. Ou comme si. Pas d'bol. Mais alors à quoi bon, et puis qu'est-ce que ça va faire au juste si la France perd son AAA : le litre de jus d'orange va coûter le prix d'un abonnement triple-play ? Les salaires vont être versés en tickets de rationnement ?

Les agences de notation n'impressionnent que ceux qui sont asservis aux marchés

Première chose bonne à savoir (mais qui n'est pas exprimée dans les journaux du 20h) : les agences de notations de dettes sont de simple boites d'audit privées. Elles sont, en Europe, habilitées à travailler et communiquer sous l'autorité financière des marches (AMF), mais au final leur méthodes de calcul sont totalement opaques sous prétexte d'indépendance (très controversée, comme nous le verrons). Le crédit (ahaha) qu'on leur accorde, à ces agences, est à l'aune de l'asservissement  aux marchés financiers dans lequel nous sommes plongés. Pour dire les choses telles qu'elles sont et démontrer ce phénomène par l'exemple (et l'absurde) : le Japon (3ème économie mondiale) a une dette qui vaut 200% de son PIB (ouais, vous avez bien lu) et le Japon n'en a pas grand chose à cirer des agences de notation même quand elles lui abaissent sa note AAA à AA- comme Moody's l'a fait en cette magnifique année 2011. P'tain, mais comment qu'ils font les Jap' ? Et bien nos amis du soleil levant achètent eux mêmes la dette de leur pays. 94% des obligations d'Etat appartiennent aux familles japonaises. Les 6% restant appartiennent à des investisseurs nationaux : Fonds national des retraités, Banque du Japon, grands groupes nationaux, Banque postale…Donc les agences peuvent baisser la note des banques japonaises, pour ensuite s'amuser à baisser celle de l'Etat japonais, mais au final les taux d'intérêt d'emprunt ne bougent presque pas : les inventeurs des prostitués grimées à la Marcel Marceau et du sushi se refilent la dette entre générations et font un grand bras d'honneur aux marchés financiers internationaux.

Une notation sur la dette, c'est pas plus qu'une boule de cristal plus ou moins fiable (mais qui permet de prêter plus cher)

Explication : une bande de types en costumes trois-pièces à 10 000 $ tapent sur des ordinateurs bourrés de logiciels hors-de-prix pour  évaluer la capacité d'une entreprise ou d'un Etat à rembourser ses créances. Il faut imaginer que le nombre de critères à prendre en compte (si l'on veut être un tantinet sérieux), pour effectuer ce genre de prévisions dans le cas d'un Etat, est colossal : la croissance du PIB du pays cumulée aux possibles investissements privés (ou pas), la conjoncture politique et sociale, la consommation des ménages, l'utilisation de l'épargne, etc, etc, enfin bon, c'est énorme. Mais chez Standard & Pauvres, Lunatique et Putois (ce n'est pas une blague, vous avez là la traduction des noms dans la langue de Molière des 3 plus grosses agences de notation qui se partagent les 94% du marché) on a pas peur, on sait faire ça depuis 90 ans, donc, on te fait des prévisions les doigts dans le nez, sans ciller. Et toute cette savante prévision donne une note qui indique aux prêteurs la capacité de remboursement du pays (à long terme pour les Etats) mais en fait, leur donne beaucoup plus que ça : la possibilité ou non pour ces prêteurs (hedge funds et autres banques d'affaires, le "marché") de se goinfrer un peu plus en augmentant les taux d'intérêts pour racheter les dettes. Parce que voyez-vous, un Etat comme la France, (6ème puissance économique au monde, tout de même) ne peut pas être en défaut de remboursement, d'ailleurs, la dégradation de la note AAA vers AA+ appliquée aux USA indique une capacité à rembourser de "Haute Qualité", comme cela va arriver la France. Pas de quoi s'auto-flageller non plus. Ce qui signifie que la notation de dette est une pure spéculation permettant simplement aux opérateurs financiers de prêter plus cher. Pas plus, pas moins.

En fait, on est déjà en AA+ sans le savoir…

Parce que les taux d'intérêt d'emprunt des obligations de la France sont passés en quelques semaines de 2 et quelques à 3,4%. Ce taux ne correspond plus au taux d'emprunt d'un pays noté AAA, comme l'Allemagne, par exemple qui bénéficie d'un taux à 1,7%. Caramba encore raté ! Nous sommes déjà dégradés les gars, mais sans dégradation. C'est à mourir de rire ! Bon, quand on va être dégradés officiellement (dans pas longtemps), on aura quelques bricoles à payer en plus, des primes de risque (on croit rêver), mais ça va juste démontrer que gratter 7 ou 8 milliards sur un budget national est aussi efficace que pisser dans un violon : les économies réalisées sur le "budget de rigueur équivalent à celui de 1945" de Fillon vont être aussitôt bouffées par la hausse du prix des obligations à rembourser. C'est très très ballot. Surtout que les agences de notation sont loin, mais alors, très loin d'être claires dans leurs calculs attribuant les notes. Prenons l'exemple de la dégradation incessante de la note de la Grèce (qui soit-dit en passant amène l' "effet domino" en cours pouvant déboucher sur une crise bancaire et une récession uniques dans l'histoire européenne, voir mondiale) : entre début 2010 et octobre 2011 la note de la Grèce a été dégradée plusieurs fois alors que des garanties énooooormes avaient été prises. Par la BCE, le FMI, les partenaires européens, cumulées à des assurances sur les obligations (les fameux CDS dont a parlé dans le dernier chapitre à propos de la crise). Tous ces dispositifs doivent nécessairement démontrer aux agences qu'il n'y aura pas de défaut de remboursement. Et pourtant, là, non : les agences font comme s'il n'y avait rien eu de fait pour garantir le remboursement grec, elles dégradent la note hellénique, les taux montent et explosent au printemps 2011 grâce une enquête de ce cher FMI qui vient pointer le problème de la dette souveraine. Déchaînement majeur des opérateurs, yahouuuuu, on va se régaler les gars, viendez, viendez, on va te leur spéculer leur dette, faire péter les taux et rafler une super-méga-mise. C'est triste, non ? Pas pour eux en tout cas. En plus ce n'est que le début de la fête : la Grèce c'est un apéro, mais alors un petit apéro…Merci qui . Merci les agences.

Les agences Standard & Poor's, Moody's et Fitch : une bande de bad boys incompétents (mais qui tiennent les grandes puissances par les c…)

Rien ne vaut une petite liste des grosses erreurs perpétrées par ces chères agences : des fautes graves en réalité, qui vaudraient licenciement immédiat si c'était un employé lambda qui les avaient commises. Mais dans leur cas, ce n'est pas possible, puisqu'elles se sont protégées depuis belle lurette  par l'amendement de la constitution américaine qui défend la…liberté d'expression. Et ouais, elles estiment que leur note n'est qu'une opinion. On hallucine. Mais assez rigolé, démarrons par l'entreprise ricaine Enron : une super grosse boite spécialisée au départ dans l'exploitation du gaz et qui employait 22 000 personnes en 2001. On ne va pas faire tout l'historique d'Enron, mais en gros, la boite se met à faire du courtage, crée plus de 3000 sociétés offshore (vous avez bien lu, oui, oui, 3000) ce qui lui permet de se sur-endetter en douce (avec encore plein d'autres combines, mais faisons simple). L'entreprise Enron était en 2001, une boite totalement pourrie avec tellement de maquillages financiers et de crédits pourris en tout genre que n'importe quel étudiant de deuxième année d'économie aurait compris ce qu'il se passait. Et que font nos agences de notation ? Et bien, 4 jours avant qu'Enron ne soit obligé d'annoncer sa faillite, elles lui donnent la meilleure note ! Whaouuuuuuu ! Mais ils sont trop au top chez Putois, Lunatique, Standard et Pauvres ! Vous imaginez le truc : les 3 agences de notation qui notent les plus grandes entreprises, et les Etats du monde entier, ne voient rien venir 4 jours avant qu'un des plus gros groupes industriels au monde ne déclare faillite ! C'est beau. Mais ce n'est pas fini. Si vous avez lu les articles sur les origines de la crise, vous savez que les produits dérivés de crédit, et plus particulièrement les subprimes, ont déclenché la crise bancaire de 2008 et continuent à nous faire du mal. Et bien, ce sont les agences Putois et compagnie qui ont aidé à leur montage en développant des modèles utilisés par les banques. Pour finir par aller encore plus loin : donner les meilleures notes à des produit bancaires complexes qui ont permis la catastrophe actuelle. C'est qu'elles ne se contentent pas de donner des notes aux grosses boites et et aux Etats, les agences…La liste s'arrête là, mais elle pourrait être allongée avec bien d'autres exemples de notes totalement bidons et à côté de la plaque.

Et maintenant, on fait quoi ?

Tout le problème réside  sur la capacité des dirigeants du monde libéral à les remettre là où elles devraient rester, les agences de notations : dans les fonds de cale du bateau à moitié coulé de l'hyper-libéralisme, à noter la qualité des nœuds de cravate de leurs cadres. Pas plus, pas moins. Le super capitaine du G20 devrait le faire, tiens par exemple, lui qui avait annoncé qu'il  allait "moraliser le capitalisme, qu'il fallait sanctionner les agences de notation qui avaient bien noté les hedge-funds responsables de la crise, qu'il allait faire disparaître les paradis fiscaux…". Moralisator, l'homme aux talonnettes marié à une chanteuse de gauche qui s'habille en Vesace et Chanel, Moralisator, le président-rolex qui sauve le monde toutes les semaines n'a toujours rien fait : on se demande bien pourquoi ? Ceux qui ont une idée peuvent le faire ici, on transmettra. Mais quelque chose dans l'air fait pressentir que pas grand chose ne va changer côté mis au pas des agences. Il paraît plus simple d'affamer le peuple en lui retirant le maximum de choses, comme ça on paye les marchés avec les économies réalisées, et comme les marchés aiment les peuples affamés parce que leurs dirigeants payent rubis sur l'ongle, la boucle est bouclée. Santé !

A suivre : l'Euro, l'Europe, la BCE, les eurobonds et les résolutions bidons de Merkozy

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