Journal d'investigation en ligne
par Antoine Champagne - kitetoa

Musk read : Twitter, la liberté sous algos

Des algorithmes conçus par des hommes selon les consignes d'un milliardaire fantasque réencodent l'humanité

La question n'est pas tant de savoir si Elon Musk va rendre son compte à Donald Trump, appliquer une liberté d'expression à l'américaine ou lutter efficacement contre la désinformation que de savoir ce qu'il va vouloir que... les algorithmes décident. Car ceux-ci façonnent la réalité des utilisateur du réseau social.

Elon Musk, l'argent au service des caprices ?
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Elon Musk, l’homme le plus riche de la planète, vient de s’offrir -sur une sorte de caprice-, le réseau social Twitter pour la modique somme de 44 milliards de dollars. Le fantasque patron de Tesla, qui produit des voitures électriques, et de SpaceX, qui envoie des astronautes dans la station spatiale ISS pour à terme coloniser Mars, a beaucoup de projets pour Twitter. Ceux-ci font passer au second plan médiatique la réalité des réseaux sociaux : leurs algorithmes façonnent notre réalité, nos comportements, le tout sans aucun contrôle démocratique.

« La liberté d'expression est le fondement d'une démocratie qui fonctionne, et Twitter est la place publique numérique où sont débattues les questions vitales pour l'avenir de l'humanité. Je veux aussi rendre Twitter meilleur que jamais en améliorant le produit avec de nouvelles fonctionnalités, en rendant les algorithmes open source pour augmenter la confiance, en battant les robots spammeurs et en authentifiant tous les humains. Twitter a un potentiel énorme. Je suis impatient de travailler avec l'entreprise et les utilisateurs pour le libérer », a expliqué Elon Musk après l’annonce du rachat de Twitter.

Tout un programme. Dans la foulée de l’annonce, les commentateurs ont commencé à grimper aux rideaux. Elon Musk va-t-il rendre son compte à Donald Trump ? La liberté d’expression y sera-t-elle totale, laissant libre cours aux nazis, complotistes et autres trolls ou harceleurs ? En fait il ne s’agit là que de l’écume. La vraie question est ailleurs.

Ce réseau social est très particulier. C’est le lieu d’expression préféré des journalistes et des politiques. Les tweets atteignent leur viralité en quelques minutes contre plusieurs heures, et parfois plus d’une journée pour les contenus d’autres réseaux sociaux. La forte présence de journalistes au sein de Twitter crée par ailleurs un cercle particulier de l’information. Ce qui devient une « tendance », autrement dit, viral sur Twitter, trouve son chemin vers la presse traditionnelle qui aborde le sujet, lui donnant une soudaine visibilité maximisée. Twitter se nourrit alors de ce bruit médiatique et le sujet est encore plus discuté. Aujourd'hui, Twitter influence les contenus des chaînes d'info en continu, ce qui n'est pas neutre.

Bien entendu, il convient de relativiser tout cela. Twitter et ses 217 millions d’utilisateurs sont une goutte d’eau par rapport à la population mondiale. Et il est probable que ce qui fait frémir les membres du réseau social laisse complètement insensible la majorité des citoyens de la planète. Le buzz de la sphère médiatique n’est pas forcément celui de la population globale.

Les humains codent des algorithmes qui codent des humains…

Les développeurs informatiques qui produisent le code faisant fonctionner le réseau social ont un rôle sociétal très important. Ils créent des algorithmes qui affichent à chaque utilisateur des contenus spécifiques. Quels tweets deviendront une tendance ? Sur quels critères ? Seuls ceux qui produisent ces algorithmes pourraient le dire. En quelque sorte, ils contribuent à créer l’actualité pour les abonnés de Twitter. Ils façonnent leur réalité.

Vous pensez qu’un sujet est important parce que vous le voyez partout dans votre « timeline ». Rien n’est moins sûr. Par exemple, que représente réellement un tweet d’un président d’un pays de 60, 100 ou 200 millions d’habitants alors qu’il n’est « liké » ou « retweeté » que quelques dizaines de milliers de fois (au mieux) ? Les algorithmes des réseaux sociaux vont « pousser » des contenus émotionnellement chargés, répondant à vos « attentes », allant dans le sens de vos convictions, qu’ils vont renforcer au lieu de vous aider à les questionner.

Un tweet particulièrement important dans la timeline d'Emmanuel Macron retweeté à peine 6.600 fois...
Un tweet particulièrement important dans la timeline d'Emmanuel Macron retweeté à peine 6.600 fois...

Les algorithmes sont codés par des humains. Ils reflètent souvent les biais de leurs géniteurs. En outre, ils tiennent compte d’impératifs financiers. Ici, il s’agit de capter l’attention des utilisateurs. « Le temps de cerveau disponible », comme le disait un dirigeant de TF1... Sauf que dans ce cas précis, il convient d’allonger ce temps et de tenter de capter l’attention des utilisateurs vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Le Center for Human Technology qui regroupe des anciens des grandes entreprises comme Twitter, Google, Facebook, Instagram, etc. et qui a produit le documentaire The Social Dilemma, explique comment les algorithmes nous transforment : « Le monde que nous voyons à travers les médias sociaux est déformé, comme si nous regardions dans un miroir déformant. Ces distorsions sont les externalités négatives d'un modèle économique axé sur la publicité et la maximisation de l'engagement, qui affecte les personnes et les relations de multiples façons ».

Les contenus qui sont « servis » aux utilisateurs visent à toucher leurs émotions les plus profondes pour les faire réagir, quitte à créer de l’animosité et de la division. La polarisation est recherchée. Elle est d’autant plus efficace que les algorithmes et les faux comptes peuvent laisser penser qu’un sujet est très fortement discuté alors qu’il n’en est rien.

Des humains codent donc des algorithmes qui à leur tour, façonnent d’autres humains. L’Humanité est en train d’évoluer en fonction des stimuli provoqués par des programmes informatiques.

D’ailleurs la problématique des algorithmes qui façonnent une nouvelle Humanité prend tout son sens avec Elon Musk. Le milliardaire est à la fois un libertarien qui s’oppose à la régulation étatique ou aux contre-pouvoirs (comme les syndicats) et un adepte des théories transhumanistes, bien qu’il s’en défende. Il a par exemple fondé Neuralink, une société visant à implanter une puce dans le cerveau pour connecter ce dernier à un ordinateur. Si le but affiché est de redonner la parole ou de la mobilité à ceux qui les auraient perdues, le champ des possibles fait frémir. Mais pour l’instant, les singes sur qui cela été testé sont morts.

Elon Musk promet de rendre public le code des algorithmes. Voilà encore un point qui a été largement commenté. Pourtant, cela ne change rien au problème. Les algorithmes sont codés avec des impératifs définis par le patron de l’entreprise, quelle qu’elle soit. Ici, c’est un milliardaire fantasque qui tiendra les rênes. Elon Musk a expliqué au cours d’une interview que nous vivions probablement dans une simulation informatique de réalité…

Il n’y aura aucun contrôle démocratique sur les algorithmes d’Elon Musk, ni sur la vision du monde qu’ils forgeront. Paradoxalement, la situation va empirer. L’économie de marché a de nombreux défauts souvent évoqués dans ces colonnes. Mais la participation au capital de Twitter de nombreux actionnaires, le fait que l’entreprise soit cotée, avec les règles de transparence que cela implique, est peut-être, paradoxalement, plus intéressant pour les utilisateurs que ce que propose Elon Musk. Le rachat par une seule personne donne un pouvoir absolu à cet investisseur. Il est désormais chez lui et peut imposer les règles qui lui plaisent à tous les utilisateurs. Tous les caprices sont permis, dans la limite de la loi. Elon Musk est désormais chez lui dans Twitter et vous êtes des « invités » dans son salon. Il peut vous demander de sortir à n’importe quel moment sans avoir à se justifier.

Les vieux savent. Ceux qui sont passés par 40 plateformes depuis l’IRC des débuts du Net, par ICQ pour finir sur Twitter vous le diront : lorsque l’une d’entre-elles ne répond plus aux besoins, il faut migrer. C’est le seul contre-pouvoir auquel Elon Musk va être confronté.

Pour l’instant, tout le monde, de Thierry Breton, commissaire européen au marché intérieur, à l’Administration Biden, en passant par les experts du numérique, se focalise sur la manière dont Twitter, sous le règne d’Elon Musk, va lutter contre les contenus illégaux, concilier liberté d’expression à l’américaine (pratiquement totale) et sa présence dans tous les pays du monde, qui ont des règles différentes. Le cœur du problème est pourtant ailleurs. Il est dans la manière dont le réseau social va continuer de capter l’attention (on parle de « captologie ») de ses utilisateurs et dans l’effet provoqué par cette captation.

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