Journal d'investigation en ligne
par Antoine Champagne - kitetoa

Monétiser ses données personnelles, l'arbre qui cache la forêt

Accrochez-vous à votre clavier, une révélation d'importance cosmique a été faite ces derniers temps : les GAFAM aspirent vos données personnelles. Leurs services sont gratuits, mais c'est vous le produit. Et oui, on est en 2018 et les intertubes découvrent l'eau chaude. Google existe depuis 1998 mais c'est aujourd'hui que l'on semble s'apercevoir que son ancienne devise, "Don't Be Evil", avait peut-être été un peu survendue.

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A en croire la presse unanime, le sujet du jour, ce sont vos données personnelles. Et que je t'invite un philosophe pour t'expliquer que tes données sont... personnelles, et que je te publie une tribune d'experts du "digital", et patati et patata.

Le débat évolue. Après nous avoir assommés de cris d'orfraies sur l'aspiration et la monétisation de nos données personnelles par les diables de la Silicon Valley, la presse pousse un sujet annexe : et si nous reprenions le contrôle de nos données ? Quitte à les faire payer par les méchantes plateformes ?

On a beau avoir la mémoire qui flanche, l'affaire avait déjà fait le tour du net à ses débuts quand une personne avait mis en vente toutes ses données personnelles. Revoilà l'idée incongrue mais présentée comme une panacée face à l'appétit des ogres de la donnée personnelle.

La concomitance d'articles sur un même sujet est rarement une coïncidence. De deux trois choses l'une, soit il s'agit d'un événement sur lequel personne ne peut faire l'impasse, soit les journaux se recopient les uns les autres parce que le sujet est vendeur, soit... il y a une agence de com' derrière. Dans le cas qui nous occupe, il s'agit sans doute d'une offensive des ogres de la Silicon Valley par le biais de subtils lobbyistes (pour faire polis on dit agences de communication de crise ).

Il n'a échappé à personne que le RGPD arrive à grands pas et que les entreprises, y compris les GAFAM et autres plateformes absorbeuses de données personnelles vont devoir s'y plier. Il est donc probable que les GAFAM et leurs amis aient réfléchi et trouvé une réponse inventive. L'apparition d'un débat sur la monétisation des données personnelles est un parfait écran de fumée qui déplace le débat. On ne parle plus des diables qui nous aspirent nos données pour faire leur beurre, mais du fait que tiens, oui, ce serait bien si l'on pouvait décider de ce que l'on leur cède, moyennant finances. L'idée de gagner quelques euros en vendant nos données personnelles, en temps de crise, c'est une riche idée, non ?

NON.

Les GAFAM ne voulant pas adapter leur organisation à des législations disparates et contraignantes, elles sont sans doute tout à fait prêtes à payer pour nos données. Car si elles les payent, il n'y a plus de problème avec ce qu'elles en font.

Les bucherons sont entrés dans la fôret

Les bûcherons sont entrés dans la forêt Les bûcherons sont de plus en plus laids Avec leurs barbes longues de 4 mètres Et leurs haches qui fendent les chênes Leurs chaussures écrasent les plantes Et dans les arbres détruits ils dansent A grands coups de tronçonneuse Ils atrophient la nature pieuse Mais il est arrivé qu'un jour il n'y avait plus d'arbres Tout n'était que tristesse et désordre Les bûcherons ont beaucoup souffert ce jour-là Il n'y avait plus rien à abattre Dans un village perdu près des marais noirs Les bûcherons sont entrés Avec leurs bottes aux pieds et le matériel usé... (...)

Les GAFAM sont les nouveaux bûcherons des Bérus. Quand ils ne peuvent plus aspirer nos données, ils proposent de les acheter. Et quand ils ne pourront plus les acheter, ils trouveront autre chose.

Il y a bien quelques idiots utiles pour plonger et nous affirmer que nos données sont le nouveau pétrole, que nous allons enfin reprendre le contrôle, que nous allons devenir riches. Y compris parmi les politiques...

Il n'en est rien. Tous les êtres humains sont semblables. Même chair, mêmes os, même cerveau, même sang. Ce qui nous différencie, ce sont nos pensées, nos préférences politiques, sexuelles, notre vision personnelle du monde qui nous entoure, bref, nos données personnelles. Et dans données personnelles, il y a... Personnelles.

Se défaire de son unicité : un projet de vie ?

Exposer ses données personnelles, sur un Facebook, les confier à Google, qui mesure jusqu'à la manière dont vous formulez votre pensée quand vous corrigez votre requête dans sa barre de recherche, c'est se défaire de son

unicité. Les vendre revient au même. Désormais on remplit soi-même ses fiches de police, expliquait Ryan Junell dans un dossier du Monde 2 en 2006. Depuis, la situation s'est détériorée et nous perdons chaque jour un peu plus notre unicité, volontairement.

Un projet de vie qui invite au questionnement.

On peut tourner le sujet dans tous les sens. Comment reprendre le contrôle sur ses données personnelles ? Comment faire pour que les Internets soient moins centralisés avec quelques grosses bulles comme Facebook, Google, Alibaba, Baidu, et consorts ? Il n'y a qu'une seule réponse et ce n'est pas de leur vendre nos données personnelles.

Cette réponse, c'est de ne plus utiliser ces plateformes, d'assécher le flux de données personnelles et de les faire maigrir, ou même mourir. Après tout, qui aurait pu croire en 1997 que quelqu'un pourrait remplacer Altavista et même, faire mourir ce moteur de recherche ? Google et ses petits camarades ne sont pas immortels. Ce qui monte finit toujours par redescendre.

 

 

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