Journal d'investigation en ligne
par Ricardo Parreira

Meuse : manif pour la fermeture d’un lieu néonazi

La préfecture « criminalise » les antifascistes

À Combres-sous-Côtes, petit village de la Meuse à quelques kilomètres de Verdun, un hangar agricole connu sous le nom de Taverne de Thor est devenu, au fil des années, un lieu de rassemblement néonazi, témoignant de l’implantation de l’extrême droite radicale en milieu rural. Ce samedi 7 février, malgré un dispositif policier disproportionné, l’inter-orga antifasciste a pu tenir une manifestation et installer un village antifasciste, afin de réclamer la fermeture de ce repaire.

Reportage à la taverne de Thor - © Reflets
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L’histoire de la Taverne de Thor remonte aux années 2010, lorsqu'un bâtiment à Toul commence à être utilisé par des membres des Hammerskins, organisation suprémaciste blanche internationale. En 2015 leur lieu à Toul est fermé et ils se déplacent à Combres-sous-les-Côtes : concerts, rassemblements, entraînements sportifs violents et combats de MMA néonazis s’y succèdent, attirant des militants venus de toute la France et de l’étranger. En 2024, plus de 300 (fascistes et néonazis), venus des quatre coins de la France mais aussi de plusieurs pays européens, se rassemblent dans le petit village. Les images de ces centaines de militants arborant des symboles nazis font la une de nombreux médias. Des habitants de Combres-sous-les-Côtes sont profondément choqués par cet événement.

Ces dernières années, la contestation s’est organisée. Collectifs antifascistes, syndicats, associations et partis politiques ont progressivement uni leurs forces pour dénoncer l’existence même de ce lieu. Fin 2025, le collectif « Fermez-la ! » voit le jour, avec un objectif clair : obtenir la fermeture administrative de la Taverne de Thor, perçue non comme un lieu événementiel isolé, mais comme un maillon d’un écosystème militant violent. Les événements qui s’y tiennent servent ainsi à alimenter la propagande d’extrême droite sur les réseaux sociaux, tout en contribuant non seulement au financement de ce type d’initiatives, mais aussi au recrutement de nouveaux militants.

Parti de Saulx-lès-Champlon, près de 450 personnes se sont rassemblées pour dénoncer la présence d’un lieu néonazi en Meuse et réclamer une réponse ferme de l’État. Déjà en 2015, lors de l’ouverture de la Taverne de Thor, une pétition demandant la fermeture du lieu avait dépassé les 50.000 signatures, sans qu’aucune mesure ne soit prise par la préfecture.

Depart de manif de Saulx-lès-Champlon - ©Ricardo Parreira
Depart de manif de Saulx-lès-Champlon - ©Ricardo Parreira

Les organisateurs dénoncent non seulement un dispositif policier surdimensionné, mais aussi une communication préfectorale totalement déconnectée, focalisée sur la supposée venue de « black blocs ». Toujours à Saulx-lès-Champlon, l’un des habitants interrogés par Reflets est revenu sur son parcours personnel. Originaire des Pays-Bas, il affirme soutenir pleinement la manifestation. Il précise d’ailleurs avoir quitté son pays d’origine, entre autres, en raison de la montée de l’extrême droite, et plus particulièrement de l’accession au pouvoir de la formation nationaliste, islamophobe et europhobe de Geert Wilders, parti à l’époque d’une coalition gouvernementale : « On peut avoir des opinions, mais le racisme et le nazisme, c’est non. »

Dissonance cognitive ou facho-compatibilité ?

Lors de la manifestation, Reflets a pu interroger les organisateurs, qui ont exprimé en général un « sentiment d’abandon » des institutions de l’État. Selon eux, celles-ci semblent, d’un côté, privilégier la « protection de la propriété privée », même lorsqu’il s’agit d’une association qui offre des services au public tout en prônant ouvertement le néonazisme. Et de l’autre, se désengager en s’appuyant sur la « menace d’une violence antifasciste », tout en évinçant consciemment les « répercussions qu’un lieu accueillant des néonazis et autres membres de mouvances radicales peut avoir sur la population locale et sur la radicalisation des jeunes ».

Plus de 450 perssones ont participé à la manif. ©Ricardo Parreira
Plus de 450 perssones ont participé à la manif. ©Ricardo Parreira

Néanmoins, toutes les organisations à l'origine de la manifestation n’ont pas été « surprises » par cette rhétorique de la préfecture, qu’elles dénoncent plutôt comme une « connivence ». De plus, alors que les autorités s’étaient abstenues d’interpeller et de contrôler des néonazis qui avaient pris le village d’assaut en 2024 lors d’une manifestation, la gendarmerie a, cette fois, mis en place — dans la mesure du possible — des fouilles, des contrôles et des fichages systématiques des participants et de leurs véhicules. La radicalisation à l’extrême droite et à la violence ne semble pas inquiéter les autorités.

Face à face entre manifestant-es est gendarmes. ©Ricardo Parreira
Face à face entre manifestant-es est gendarmes. ©Ricardo Parreira

La manifestation s’est déroulée sous haute surveillance, avec un important dispositif de gendarmerie destiné à empêcher tout accès direct au hangar. En fin de parcours, lorsque certains manifestants ont tenté de s’en approcher pacifiquement, les gendarmes ont décidé de faire usage de gaz lacrymogènes ainsi que d’une grenade GM2L, alors même que les manifestants ne représentaient aucune menace.

Comment se blanchir — démonstration

L’Est Républicain a publié un long article donnant la parole au propriétaire de la Taverne de Thor, sans apporter beaucoup de contradiction. Jérémy Flament s’y livre à un exercice de sémantique pour le moins habile, au point de presque faire oublier qu’il est un néonazi reconnu.

Il y affirme avoir rompu tout lien avec ces réseaux et présente désormais la Taverne de Thor comme une « simple » salle de sport. « Je suis un patriote, mais je ne suis pas politisé, je ne vote pas. J’ai mes opinions que je n’exprime même pas. Les Hammerskins, ce n’est plus du tout moi. Je m’occupe de mes affaires, de mon sport, de ma famille », déclare-t-il.

Certainement un petit point de détail : alors qu’il affirme s’être dissocié des Hammerskins depuis 2017, ce n’est qu’en 2024 qu’il a effacé les trois lettres gothiques peintes sur la façade de l’hangar : LHS, pour Lorraine Hammerskins. Également, pour tenter de dissimuler ses idéologies suprémacistes blanches et néonazies, il évoque également la présence supposée de musulmans dans le lieu, allant jusqu’à mentionner la présence dans son local d'une famille turque.

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Heureusement, les collectifs antifascistes locaux font le travail depuis plus de dix ans : les dossiers ne manquent pas, même si les journalistes locaux peinent souvent à s’y plonger. En 2025, Reflets avait d’ailleurs relayé un retour sourcé publié par le média militant Manif-est, à travers un long dossier documentant quinze années de présence néonazie dans la région. Pourtant, une fois de plus, l’ensemble de ces éléments ne semble pas inquiéter la préfecture.

La lutte continue

Au-delà de la journée du 7 février, cette mobilisation révèle une inquiétude plus large : celle de la normalisation de l’extrême droite radicale, de sa capacité à s’implanter durablement dans des territoires ruraux, et de la difficulté des pouvoirs publics à y répondre. Pour les organisateurs, la Taverne de Thor n’est pas un simple local isolé, mais le symptôme d’un phénomène plus large, mêlant violence et stratégie d’ancrage territorial.

À ce jour, aucune fermeture administrative n’a été prononcée. Mais la mobilisation continue, portée par la conviction que laisser prospérer ce type de lieu revient à banaliser une idéologie fondée sur la haine et l’exclusion. Selon l’inter-orga, de nouveaux projets sont en préparation, notamment une brochure d’information et une action juridique ; certaines envisagent déjà la prochaine manifestation.

Making of

Alors que les grandes chaînes d’information ont pu rendre compte du dispositif de gendarmerie déployé autour de la Taverne de Thor et circuler à peu près librement, notre journaliste, pour des raisons obscures, s’est vu refuser l’accès au site et a été empêché d’exercer son travail. Sur un ton moqueur, il lui a été suggéré de contacter la mairie de Fresnes-en-Woëvre.

Reflets a également interrogé l’équipe de liaison et d’information (ELI) de la gendarmerie, dont l’objectif affiché est la désescalade. S’inscrivant dans une démarche de « dialogue » avec les manifestants, les gendarmes étaient équipés d’armes létales et non létales.

Au cours de cet échange, questionnés sur leur démarche et le port de leurs armes, l’un des trois gendarmes a affirmé, parlant des manifestants : « Ces gens sont dangereux, on doit être prêts à se défendre. » Une conception de la communication entre la gendarmerie et la population qui interroge, mais qui leur permet, dissimulés derrière des gilets bleus, une couleur structurellement et psychologiquement apaisante, de s’incruster au plus près des manifestants.

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