Journal d'investigation en ligne
Dossier
par Jacques Duplessy, Antoine Champagne - kitetoa

Le ministère de la Santé a bien dissuadé les pharmaciens de vendre des masques

La présidente de l'ordre des pharmaciens confirme

Pendant ce temps-là Bercy et la grande distribution préparaient la vente de millions de masques dans l'optique du déconfinement. Masques qui n'ont pas été réquisitionnés alors que le secteur médical libéral en manque toujours.

Les masques de la discorde - D.R.
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« Nous n'avons pas vendu de masques alors qu’on en avait bien le droit parce que nous souhaitions respecter la doctrine d’Olivier Veran même si ce n’était pas un texte juridique, assume Carine Wolf, la présidente nationale de l'Ordre des pharmaciens. Le ministre de la Santé nous disait qu’on devait réserver ce marché à pour les professionnels de santé, et aux soignants en priorité ». Elle confirme ainsi nos informations, les pharmaciens avaient bien le droit de vendre des masques depuis le 23 mars. « On s’est dit que c’était indécent de vendre des masques alors que nos confrères soignants en manquaient toujours, que l'on allait être en compétition avec le stock d'État et qu'il fallait mieux laisser l’État approvisionner. J’ai eu un échange avec le ministre de la Santé à ce propos là, en lui disant : qu’est-ce qu’on fait ? Est-ce qu’on peut se mettre à vendre ? Et il m’a clairement dit : "Non, non, pour le moment on réserve pour les soignants." C’était il y a quinze jours, trois semaines. On a été bons soldats. On a donné notre accord pour ne pas se mettre sur ce marché-là et continuer à alimenter les professionnels de santé en priorité avec le stock de l'Etat. ». La présidente de l'ordre est très claire : « J’ai prévenu le ministre de la Santé qu’on avait des pharmaciens qui voulaient vendre des masques car ils avaient réussi à en faire venir 3 ou 5 millions, il m’a dit : "Ne faites pas ça, vous allez créer la ruée dans les pharmacies, à côté de ça les soignants ne vont pas comprendre qu’eux n’en n’ont toujours pas assez." Donc on a été solidaire de cette situation ».

L'incompréhension aurait sans doute été totale du côté des pharmaciens de base s'ils avaient pris le temps de lire en détail le décret du 23 mars les autorisant à importer 5 millions de masques par officine sur un trimestre glissant et de les vendre sans risque de réquisition de la part de l'État... Pour tenir leurs troupes, l'ordre et les représentants des pharmaciens adressaient donc une pluie de messages anxiogènes et leur demandant une obéissance sans faille aux « consignes » du gouvernement, bien éloignées du texte du décret. Le politique a visiblement pris le pas sur la loi.

Ainsi, le 10 avril, alors que la Région Ile-de-France livre des masques aux pharmaciens, masques qui ne dépendent pas du stock de l'Etat, Bruno Maleine président de l'ordre de la région explique : « La distribution aux patients de ce stock de la région doit rester exceptionnelle, et se limiter notamment aux prescriptions faisant suite aux téléconsultations mentionnant le statut COVID sur l’ordonnance, sans excéder 3 masques par semaine ». Il ne faut surtout pas jeter le trouble dans la population en donnant des masques, même pour des malades. Ces trois masques par semaine, ce n'est pas une consigne de la Région, c'est une interprétation du président régional de l'ordre. Impossible de protéger son entourage si on est malade, avec trois masques par semaine.

Alors que la position des pharmaciens est de plus en plus intenable, Pierre Béguerie, Président du Conseil Central A de l'Ordre des Pharmaciens, serre encore la vis le 18 avril :

« La question permanente sur la distribution des masques au public empoisonne actuellement notre quotidien. Hier encore nous avons de nouveau appelé le Ministre de la Santé à définir une position claire et uniforme sur la gestion de ceux ci. Nous lui avons assuré de notre disposition à appliquer la position du Gouvernement en la matière qui interdit toute vente ou distribution de masques à la population. C'est notre engagement pour la Santé Publique qui doit gouverner nos décisions. Vous avez tous reçu le communiqué de presse que nous avons transmis. Il serait illusoire de faire croire à la population qu'à ce jour nous pourrions l'équiper partout et durablement en lui vendant les masques que nous achetons aux importateurs. Faire naître de tels espoirs alors qu'il reste encore des soignants mal équipés serait dangereux et irresponsable. Nous devons faire bloc au sein de notre communauté de professionnels de Santé. Cette assurance que nous avons donnée au Ministre est assortie d'un appel solennel : nous devons recevoir dès à présent une position claire et une information transparente très rapidement car nous ne pourrons pas tenir longtemps face à une pression populaire toujours plus grandissante. Les autres circuits de distributions doivent suivre les mêmes contraintes que nous. Il en va de la cohérence et de l'équité ! Avec mes amis Présidents des Syndicats Pharmaceutiques et Carine Wolf notre Présidente du Conseil National de l'Ordre nous l'avons réaffirmé haut et fort. Soyez prêts certes, mais restez unis dans cette recommandation jusqu'à la prochaine décision de l'Etat. Faites moi confiance, personne ne pourra et ne devra vous reprocher d'avoir respecté une orientation gouvernementale. J'y veillerai personnellement ».

La grande distribution en embuscade

Les responsables des pharmaciens marchent sur un fil. D'un côté ils veulent se draper dans une sorte de vertu tout à fait honorable : les pharmaciens doivent fournir des masques aux soignants, ne pas faire du commerce avec les masques. De l'autre, ils commencent à s'inquiéter que la grande distribution ne soit pas soumise aux mêmes contraintes, à cette « position » du gouvernement qui leur « interdit » de vendre.

Mais cette « position » du gouvernement est bien ancrée dans les têtes... Le 26 avril, un mois après la publication du décret qui autorise l'importation de masques, sans réquisition en dessous de 5 millions d'unités par entreprise, Philippe Besset, président de la Fédération des Syndicats Pharmaceutiques de France (FSPF) écrit sans trembler que la vente de masques chirurgicaux et FFP2 reste impossible. « Tant que leur quantité restera insuffisante, ils doivent être réservés aux soignants conformément aux consignes des autorités de santé ». Il célébrait pourtant par ailleurs l'arrêté modifiant la liste des marchandises dont les pharmaciens peuvent faire le commerce dans leur officine paru au Journal officiel du 26 avril et attendu « avec impatience ». Cet arrêté permettait de « vendre des masques à usage non sanitaire à la population ».

Message affiché à l'entrée d'une pharmacie - Copie d'écran
Message affiché à l'entrée d'une pharmacie - Copie d'écran

Changement de discours cependant le 30 avril. En entendant les annonces de la grande distribution qui promet des centaines de millions de masques, les pharmaciens comprennent qu'ils ont été les dindons de la farce. Ils n'ont pas pu fournir le personnel médical du secteur libéral, ni les malades, encore moins le grand public avec des masques d'importation. Si les stocks de l'État n'étaient pas suffisants pour fournir les soignants et les malades, les pharmaciens auraient très bien pu leur vendre, en complément des dotations de l'État, ce qu'ils auraient pu importer. D'un côté les pharmaciens ont logiquement à cœur leur rôle dans la chaîne de protection sanitaire; de l'autre, ils voient la grande distribution annoncer des ventes massives à des prix bien plus élevés qu'avant la pandémie...

Situation ubuesque

Pourquoi ne pas avoir importé de masques, en complément pour les soignants en libéral ou les malades du Covid ? « On n’aurait pas pu suivre, on avait trois millions de masques en stock sur le sol français. C’est rien du tout. On n’avait pas réussi à importer plus. En plus il y avait le risque de la réquisition. Et c’était et c’est toujours très difficile d’en obtenir. », indique Carine Wolf, présidente de l'ordre. Mais quand on lui dit qu'un répartiteur estime qu'il aurait pu en faire venir en grande quantité si les commandes avaient été passées en temps utile, elle soupire : « C’est tout le côté ubuesque de la situation. On a choisi de ne pas se mettre en compétition avec l’Etat et de laisser la place à l’acquisition de masques par la puissance publique ».

Lire le précédent article de cette enquête ici : Ventes de masques au grand public : les mensonges du gouvernement. Elles étaient légalement possibles depuis le 23 mars

L'Union de syndicats de pharmaciens d'officine (USPO) prend la mouche : « Depuis quelques jours, les grandes surfaces vendent des masques chirurgicaux, à grand renfort de communication. Au regard de cet approvisionnement massif, nous ne pouvons plus dire aux patients qu’une pénurie existe et réserver ces masques uniquement aux professionnels de santé. Aussi, le Ministère de la Santé et la profession ont décidé de réviser leur position, et de permettre aux pharmacies de vendre des masques chirurgicaux en priorisant les patients fragiles. L’USPO a également proposé un encadrement des prix pour ces masques afin de garantir une marge pour la pharmacie ».

Le 1er mai, Bruno Maleine, Président du Conseil Régional de l'Ordre des Pharmaciens d'Ile de France reprend quant à lui la plume pour s'adresser aux travailleurs des officines : « C'est avec beaucoup d'amertume et de colère que je m'adresse à vous qui depuis maintenant plus de 45 jours vous efforcez d'assumer votre rôle de professionnel de santé. Nous ne comptons pas le temps passé à compter, décompter les masques pour en assurer un maximum à nos collègues médecins, infirmiers , sage-femmes etc... en prenant parfois sur nos 18 malheureux masques hebdomadaires pour en donner à un patient fragile qui se rend à l'hôpital. Parfois, le temps passé à être dans le doute: réquisition levée ou pas, masques importés ou pas .... Pendant ce temps la grande distribution constituait des stocks de masques indécents. On parle de 500 millions de masques. Aujourd'hui les représentants de ces groupes pavoisent sur les plateaux télévisés, alors que nos soignants économisent sur des stocks toujours tendus..... Nous pouvons être fiers du devoir accompli , parce qu'il s'agit bien du devoir , nous respectons les consignes de notre ministère de tutelle.... au risque de notre santé , de celle de nos collaborateurs ».

Double peine

Les responsables de l'ordre semblent soudain plongé dans le désarroi : le ministère de la Santé les abandonne en rase campagne.

« Je n’ai pas de réponse claire... Pourquoi les pharmaciens n’ont pas été associés avec la grande distribution pour l’approvisionnement en masse de la population ? C’est probablement entre Bercy et la Santé. Les cloisons sont trop étanches. Il n’y a pas eu de concertations. C’est normal que la grande distribution en vende à la population. Enfin, pour nous, c’est la double peine : on a été les bons petits soldats et on a distribué gratuitement les masques au compte gouttes, au masque près, avec une comptabilité proche de celle qu’on tient pour les produits stupéfiants. Je pense que le ministre de la Santé a découvert tardivement les commandes massives de la grande distribution. »

La mise à l'écart des pharmaciens ne résulte pourtant pas pas d'un manque de communication entre Bercy, aux commandes pour gérer la grande distribution, et le ministère de la Santé, en charge des relations avec les pharmaciens. De fait, lorsqu'une entreprise commande des masques en quantité supérieure à cinq millions, elle doit déclarer l'importation par mail au ministère de la santé. Les services d'Olivier Véran sont donc au courant dès que la grande distribution commence à importer pour former ses stocks.

« Oui, certes, probablement. Voilà, je n’ai pas d’explication…, soupire Carine Wolf Je constate juste qu’aujourd’hui les soignants ne sont pas assez couverts, qu’on ne peut toujours pas honorer les prescriptions de masques pour les malades. Pour nous le sujet ce n’est pas de vendre ou de ne pas vendre. Le problème, encore aujourd’hui, c’est qu’avec le stock d'État, on ne peut pas alimenter suffisamment les professionnels de santé et les prescriptions. Le reste m'importe peu. Ce que je veux, c’est que quand une infirmière vient et repart avec 18 masques pour la semaine et me dit "je ne vais pouvoir travailler que 3 jours que ça", je suis désolée… Quand un médecin qui reçoit également18 masques me dit "avec ça, je ne vais pas pouvoir équiper mes patients en consultation car j’en ai à peine pour moi" c’est pareil. Quand je vois un patient arriver avec une prescription d’une boite de 50 masques car il est suspect Covid, et qu’il vit chez lui avec sa famille et que je ne peut pas lui donner une boite, c’est ça qui me terrasse... ».

Chez Carrefour, la directrice de la communication explique avoir travaillé en étroite collaboration avec le gouvernement. « On s'est organisé pour faire venir des masques à partir du moment où l'Etat nous a demandé de le faire. On a fait les déclarations d'importation au ministère de la Santé en respectant le décret », déclare Dominique Wood, directrice de la communication de Carrefour avant de nous renvoyer vers une collaboratrice pour plus de détails.

« C'est la secrétaire d'Etat, Agnès Pannier-Runacher, à Bercy qui a piloté cette opération d'importation de masques, la Fédération du Commerce et de la Distribution nous représentait à toutes ces réunions. Nous nous sommes organisés à partir du moment où on a eu l'assurance de pouvoir les vendre, raconte Frédérique Bayre, chargée de communication de l'enseigne de grande distribution. L'Etat ne nous a pas réquisitionné nos commandes, même s'il aurait pu ». Une assurance qui aurait été donnée par le gouvernement il y a trois à quatre semaines.

On vous rappellera...

La communicante tient à désamorcer la polémique sur la vente massive de masques par la grande distribution. « Les 10 millions de masques qu'on vend à partir du 4 mai, on les prend sur les stocks destinés à nos collaborateurs, car nos commandes arrivent petit-à-petit. Les achats ont été faits en plusieurs fois, on a plusieurs filières d'approvisionnement, on s'approvisionne aussi en France.Il n'y a pas de pluie de masques. On n'a pas fait l'écureuil avec des stocks cachés. Sécuriser les commandes, c'est avoir des commandes fermes. Mais elles ne sont pas toutes arrivées en France ».

La chargée de communication promet de nous rappeler pour nous donner les dates partir desquelles les commandes ont été faites et livrées sur le territoire. Nous n'avons pas eu de nouvelles.

Docteur en pharmacie dans l'Hérault, Katy Garcias se désole - Copie d'écran
Docteur en pharmacie dans l'Hérault, Katy Garcias se désole - Copie d'écran

Mais la colère des soignants qui manquent toujours de protections en quantité suffisante oblige le ministre de la Santé à se justifier samedi 2 mai : « Ce sont des commandes, et croyez moi je suis bien placé pour faire la différence entre des commandes et un stock. La grande distribution dit disposer en pratique aujourd'hui de l'équivalent de cinq, voir, dix millions de masques. Donc on est très loin des 500 millions dont elle disait disposer. Les soignants consomment chaque semaine 45 millions de masques. Je me permets de rappeler qu'il existe un procédé qui s'appelle la réquisition, qui me permet de réquisitionner toute quantité de masques au delà d'un stock de 5 millions pour les mettre à disposition des personnes qui en ont le plus besoin ».

Deux mensonges en deux phrases. Les stocks en vente au 4 mai sont bien supérieurs à dix millions, puisque Carrefour seul, dit en mettre dix millions à partir de cette date. Olivier Veran ne peut ignorer les vrais chiffres.

Il laisse entendre que s'il manquait des masques pour les soignants (toujours cette épine dans le pied), il en réquisitionnerait. C'est le second mensonge. Car légalement il ne peut plus réquisitionner ces masques puisque les importations ont été précédées d'une demande adressée au ministère de la Santé. Or, d'après le décret, une absence de réponse 72 heures après la demande d'importation vaut levée de réquisition. Pour réquisitionner ces masques, il faudrait un nouveau décret réquisitionnant tous les masques sur le territoire national, un décret qui serait d'une légalité très douteuse selon un avocat consulté, puisqu'il changerait les règles de manière arbitraire après avoir autorisé l'importation sans réquisition.

Dépitée, la présidente de l'ordre des pharmaciens s'étonne que la grande distribution ait réussi là où l'État a échoué.

« A un moment, ça me dépasse cette histoire. Je suis pharmacien… Je suis derrière mon comptoir, je constate que les stocks de l’État sont insuffisants pour les professionnels de santé … Ce qui m’étonne c’est que la grande distribution a réussi là où l’État n’a pas réussi. Aujourd’hui, les soignants manquent de masques. Olivier Véran a annoncé aujourd’hui [le 3 mai ] qu’on allait en recevoir beaucoup plus pour les soignants mais aussi des catégories de soignants qui vont reprendre le travail, comme les psychomotriciens, les ergothérapeutes, par exemple. J’attends de voir les dotations et de savoir qui va pouvoir être servi et en quelle quantité ; pareil pour les patients Covid. En pharmacie, on voudrait essayer de privilégier les ventes de masques chirurgicaux aux plus fragile. Si ce n’est plus un produit en tension, tant mieux. Nous, pharmaciens, on ne cherche pas d’abord à vendre des masques. Une fois les soignants servis, s’il en reste, tant mieux ».

Lire le précédent article de cette enquête ici : Ventes de masques au grand public : les mensonges du gouvernement. Elles étaient légalement possibles depuis le 23 mars

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