Journal d'investigation en ligne et d'information‑hacking
Édito
par Yovan Menkevick

Les œuvres numériques, la propriété intellectuelle et l'argent

(Dans une époque pas si lointaine que ça, des moines copistes et les représentants de l'Eglise apostolique romaine criaient au scandale : un homme osait les défier en leur retirant le monopole de l'écrit et de sa diffusion. Il venait d'inventer l'imprimerie. Le salaud. Ordure. Pourri.

(Dans une époque pas si lointaine que ça, des moines copistes et les représentants de l'Eglise apostolique romaine criaient au scandale : un homme osait les défier en leur retirant le monopole de l'écrit et de sa diffusion. Il venait d'inventer l'imprimerie. Le salaud. Ordure. Pourri.)

Il y a de nombreuses choses à dire au sujet des œuvres numériques : sur leur qualité,  leur diffusion, leurs supports, leur coût, leur protection, leur capacité à faire disparaître les anciens supports analogiques…ou pas. Tellement de choses à dire, que cet article ne les abordera pas toutes. Mais une chose sera abordée : la raison d'être des "objets culturels", leur vocation, leur propriété et leur prix. Dans un monde de la profusion "immatérielle", de nombreuses confusions sont entretenues, des paradoxes souvent étonnants qui, si l'on gratte un peu, révèlent des coulisses parfois peu glorieuses. D'un vieux monde pervers et monopolistique qui s'accroche pour ne pas disparaître.

Au départ est l'auteur

Oui, camarades syndiqués des filières de production audio-visuelles et de l'édition, sans auteur, il n'y a rien. Que dalle. Vos patrons buveurs de champagne et adeptes de manucures hors-de-prix peuvent retourner dépenser leurs rentes d'héritage dans des filières moins glorieuses où le cambouis tient la place du micro ou du traitement de texte. Ce qui est nommé industrie, du livre, du disque, (voire du du cinéma), repose sur un ou plusieurs auteurs. Ce sont eux qui font exister les œuvres. On ne les remplace pas . On ne forme pas des auteurs à devenir auteur, comme on peut former un comptable, un commercial ou un "manager". Un auteur, c'est quelqu'un qui crée une "œuvre"et qui ensuite, décide ou non de la faire connaître aux autres, de la faire partager. Ses motivations ? On s'en moque : c'est son histoire. Ce qui compte, c'est l'œuvre finale. Elle peut être médiocre, simple, complexe, riche, épurée, incompréhensible, élitiste, populaire, on s'en moque aussi. Elle existe. Point barre. Parce que son auteur l'a voulu, pas plus. Mais le problème, c'est quand, dans un monde productiviste, basé sur le profit et la création artificielle de rareté (et oui, on y revient, encore une fois), la diffusion des œuvres devient un simple business qui enrichit certains, ruine d'autres, active une compétition féroce et totalement fabriquée sur le dos de ceux qui créent. Et surtout quand ces œuvres sont imposées par une industrie qui ne cherche qu'une seule et unique chose : conserver son business et le faire croître.

Un éditeur, à quoi ça sert ?

A rien. Un éditeur, c'est un écrivain frustré, un "faiseur de stars", un proxénète de la littérature ou de la musique. Pourtant, un éditeur, ça pourrait être (et parfois, rarement, ça l'est) l'équivalent d'une sage-femme, une oreille compatissante, un accueillant qui met par exemple à disposition un lieu pour que les œuvres existent. Mais ça ne serait plus un éditeur, en réalité. Ce qui est en train de se passer est justement cette chose là : la fin des éditeurs.

Ces charognards de la culture. Ces donneurs de bons et de mauvais points. Ces empêcheurs de créer en rond. Ces suceurs de sang, exploiteurs de la sueur créative. Comment peuvent-ils encore se pavaner dans leurs salons du livre moisis alors que le monde a basculé autour d'eux ? Exactement comme les promoteurs du disque : ils s'accrochent au vieux monde. Celui où les auteurs ne peuvent pas diffuser leurs œuvres sans eux. Où leur monopole, celui de l'argent qui imprime, qui grave, qui fait basculer en rayons est incontournable. Sauf que tout ça est quasiment terminé : désormais, un musicien peut enregistrer ses morceaux chez lui, les diffuser sur le réseau, comme l'écrivain, (et dans une certaine mesure, le réalisateur de films). Sans aucun intermédiaire. Directement. Lui vers le public, et personne entre. Une sacrée révolution pour celui qui a connu l'ancien monde où rien n'était possible sans une chaîne pesante d'acteurs indispensables qui se mêlaient de tout pour que la création arrive jusqu'au public.

 Un auteur, ce n'est pas un joueur de foot

C'est à peu près là où les éditeurs en sont arrivés : chercher les "nouvelles stars", les "gagneurs", ceux qui vont marquer des buts et faire progresser le club jusqu'à gagner la finale. La compét' quoi. Et des auteurs rentrent dans le jeu : certains cherchent à écrire "le best seller de l'année", le "bon tube", et arrêtent de créer, pour fabriquer du "vendable en masse", du "que le public attend". Comme si composer, écrire, réaliser étaient des activités commerciales équivalentes aux autres. Comme si la création culturelle était un jeu avec des règles, une compétition qui fabrique des gagnants et des perdants. Cette vision des chose est un cauchemar. Mais elle est la règle, encore aujourd'hui. Plus pour longtemps.

Alors, bien entendu il ya ceux des éditeurs qui se la jouent, vous parleront de leur recherche "du style", du "nouveau talent", d'une "œuvre originale", etc, etc…  Qui sont-ils pour savoir tout ça ? Que ce qu'ils estiment être "un nouveau talent" est vraiment  de qualité pour qu'ils nous le vendent ensuite ? Parce que tout ça se discute, et en réalité, au delà de la discussion esthétique, a-t-on envie, et besoin, de lire uniquement des "œuvres originales" avec du "style" ? Un bon vieux roman de gare, écrit avec efficacité mais sans effets de style n'a pas le droit d'exister parce que ses messieurs-dames de l'édition en ont décidé autrement ? Une nouvelle fantastique bizarre, de la fantasy sanglante, du space-opera basique, ce n'est pas bien ? Ca doit être bloqué ? Et bien oui, effectivement. Les éditeurs français refusent dans leur grande majorité de publier de la science-fiction française : ils ne veulent que traduire des auteurs anglophones. En fantasy, c'est à peu près pareil, avec quand même quelques petits éditeurs qui essayent, mais ils sont…un ou deux. Oui, il y a en France des sous-genre, des étages littéraires. Tout en haut, Proust, avec ses romans très éprouvants pour les nerfs où une phrase commence page 10 et se conclue page 17 : le génie français quoi… Et puis tout en bas des trucs qu'on réserve aux amerlocs parce qu'ils savent faire ça depuis longtemps, et au milieu, des étages de romans de littérature de tradition française, où le style est plus important que le reste, ou parfois l'inverse, mais de toute manière personne ne sait pourquoi cette littérature est la bonne, sauf les éditeurs qui nous la vendent chaque automne. La public, lui, il doit dire amen. Et s'en contenter.

Tout ça coûte très cher mon brave…

Alors bien entendu, nous en arrivons au cœur des contingences matérielles : la propriété, le coût et les rémunérations. Et là, il est nécessaire d'arrêter de hocher de la tête comme le chien articulé à l'arrière de la voiture : nous n'en avons rien à foutre du coût de production d'une œuvre. Mais alors rien du tout. Cette espèce de prétexte minable de l'investissement nous emmerde gravement. Pourquoi ? Parce qu'il est une farce. Parce que ce que personne ne force personne à sortir des bouquins ou des morceaux de musique sur des supports chers avec des emballages qui coûtent plus chers que le contenu. Le coût d'une œuvre, musique ou livre se rapproche de zéro aujourd'hui : vous n'avez pas besoin d'une secrétaire, d'un relecteur, d'un studio, de techniciens pour produire un texte ou une musique. Ce n'est qu'une fois l'œuvre créée que des coûts peuvent survenir, mais pour sa publicité et sa diffusion. Et c'est là que le réseau intervient : une plateforme pour héberger vos œuvres, un peu de "buzz" et ma foi vous pouvez tenter de proposer tout ça au public. Pour un prix dérisoire, parce que vous n'avez pas nécessité à rentrer dans vos frais, vous n'en avez pas eu. Plus de gens apprécieront, plus vous serez rémunéré. Si votre œuvre est médiocre, ne touche pas grand monde, elle ne rencontrera pas de succès. A vous de vous poser question…ou pas. Mais quelle importance ? Vous avez proposé quelque chose, le public dispose.

Sur la propriété de l'œuvre : elle vous appartient, certes, et vous la proposez à la vente, mais vous ne vous mêlez pas de ce qu'en font les gens ensuite, ce serait inélégant et sérieusement introspectif.

Si l'acheteur a envie de la filer à quelqu'un, laissez-le faire, ce quelqu'un n'aura pas payé, mais s'il apprécie, il viendra peut-être de lui-même acheter la prochaine fois. Pour soutenir celui qui crée. Vous vendez donc votre œuvre en Creative Common avec les options BY-NC-SA : vous, acheteur, pouvez le partager à condition de conserver la signature de l'auteur, de ne pas modifier l'œuvre et de n'en tirer aucun profit commercial. Voilà, tout est dit. Quand on a acheté quelque chose, on en fait ce que l'on veut (hors modifications ou business sur le dos du créateur) ! J'ai le droit de filer le bouquin à un pote, de le photocopier, de le déchirer, de le bruler, de me torcher avec de rage, je fais ce que je veux… Comme le morceau de musique. Comme le film. Et plein de gens en profiteront. Tant mieux.

Ceux qui crient au scandale pour la rémunération des auteurs oublient une chose : il y a 80 écrivains qui gagnent leur vie uniquement grâce à la vente de leurs romans en France. En touchant moins de 10% du prix de vente de leurs romans. Et ces 80 là parasitent tous les médias, et leurs bouquins, les têtes de gondole de supermarchés. Créateur d'œuvres n'est pas une profession. C'est un choix. Si ce choix vous fait gagner votre vie parce que le public est là, tant mieux pour vous. Si ce n'est pas le cas…et alors ? Soit ce que vous faites n'est pas assez bon, soit le public vous boude, soit vous avez vocation à être confidentiel. Mais tout le monde s'en fout. Si vos œuvres sortent de leur tiroir, c'est déjà bien. La question de gagner votre vie avec, est accessoire. Gagner sa vie avec des œuvres artistiques ne peut se faire sur une adhésion d'un public qui n'a rien demandé…encore moins en le forçant.

Il n'y a pas d'auto-publication ou de publication

Tous ces termes sont issus du vieux monde : celui où vous ne pouvez faire qu'une seule chose et où vous avez besoin de hordes de spécialistes pour combler ce que vous ne faites pas. Une publication est une publication. Qu'elle soit mise en œuvre par une entreprise dédié au domaine ou par vous-même, c'est une publication. Seul le résultat compte. Et aujourd'hui, nous sommes arrivés à des possibilités inconnues qui accentuent ce phénomène.

Votre home studio vous permet d'enregistrer votre musique avec une qualité équivalente aux studios professionnels, ou si ce n'est pas entièrement le cas, suffisante pour que des organisateurs de concerts écoutent vos maquettes et vous fassent jouer, si ce que vous produisez les botte. Votre bouquin est écrit, vous pouvez passer, comme le soulignait un lecteur, par la POD (Print On Demand). On peut imaginer que la première version est en numérique, et que dès qu'un montant permettant d'imprimer quelques dizaines d'exemplaires est atteint, vous publiez et proposez le bouquin en version papier. Voire, encore plus fort : chaque lecteur qui achète la version numérique peut acheter pour moins de 5 euros la version en POD, par lui-même. A termes : comme les imprimantes 3D permettront de fabriquer chez soi des objets de la vie courante, vous aurez dans votre salon une "imprimante à livres" qui imprimera et découpera les pages, la couverture et assemblera tout ça avec colle, couture etc… Vous publierez vous-même les œuvre achetées en numériques…en version papier.

Ca va un peu loi quand même…là, non ?

Bien entendu, ce discours peut être contesté sur certains points : comment savoir que les œuvres balancées par n'importe qui ne vont pas être majoritairement des daubes, alors que les éditeurs sont censés être là pour trier le bon grain de l'ivraie ? Comment faire pour que les "bonnes choses" ne soient pas surtout échangées gratuitement et que leur succès, même très important, ne puisse au final rétribuer leur créateur en conséquence ? Les réponses, provisoires seraient les suivantes : de nombreuses daubes, un maximum de daubes, sortent chaque année grâce au "travail acharné des éditeurs". Ces éditeurs qui n'ouvrent pas 80 ou 90% des manuscrits qu'ils reçoivent, les renvoient avec les timbres que les auteurs leur ont gracieusement glissés dans l'enveloppe (sinon, ils ne les renvoient plus). Les "stars françaises de la littérature" sont des clowns qui appliquent des recettes littéraires, pour la plupart. Comme les chanteurs français. Donc, la daube n'est pas évitée grâce aux professionnels de l'édition. Il y aura simplement une profusion bien plus importante d'œuvres, avec surement plein de daubes, aussi. Le réseau s'organisera pour permettre des critiques de lecteurs, des notations, plateformes de tests des œuvres, les idées ne manqueront pas pour que tout ça s'auto-organise. Pour le bien du plus grand nombre.

Quant aux rémunérations, si l'on prend le logiciel libre, l'open-source, on se rend compte que le succès permet de nombreuses choses à ceux qui l'ont produit : qu'il soit acheté ou gratuit. Un roman ou un morceau de musique qui plaisent,  trouveront des  acheteurs, et si l'échange gratuit supplante les achats, son succès sera encore plus grand, l'auteur y trouvera des bénéfices secondaires. Et puis le public n'est pas aussi chien qu'on veut bien nous le dire : la deuxième œuvre est souvent bien plus achetée qu'une première, les gens ont envie de soutenir l'auteur. Il est possible aussi d'offrir des "plus" à ceux qui achètent l'œuvre "immatérielle" en numérique, des objets matériels, par exemple : version sur beau papier, livrets de chanson en version papier, écrits originaux en bonus…etc…

En guise de conclusion provisoire

Ce qui compte, au final, c'est que les créateurs, des plus médiocres aux plus doués puissent proposer leurs créations. C'est ainsi qu'un "éco-système culturel" se créera, écosystème qui mettra à la porte toutes les sangsues qui se goinfrent, sans talent aucun, et déterminent ce que nous devons acheter, partager ou non. Est-ce grave pour ces intermédiaires parasites ? Ma foi, à chaque révolution, des gens ont perdu. Ce sont le plus souvent ceux qui maintenaient en otage des pans entiers de la société. Et s'ils se débrouillent toujours pour revenir par la petite porte, cette fois-ci, avec les outils que la population a entre les mains, ce nest pas sûr qu'ils y parviennent tous. Tant mieux.

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