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Dossier
par Jacques Duplessy

« Les Ehpads deviennent des établissements pénitenciers »

La directrice s'inquiète des conditions de reprise des visites des familles

Décès d'un patient suspecté d'être atteint du Covid, annonce surprise de parloirs pour les familles des résidents, système D pour trouver les équipements de protection : récit d'une semaine épuisante à l'Ehpad de Saint-Paulien (Haute-Loire) par sa directrice, Nathalie Cottier. Episode 5.

La directrice avec un résident - D.R.
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Comment allez-vous ?

J’étais en colère depuis vendredi car on ne parle que des soignants dans les hôpitaux qu’on applaudit à 20 heures. J’ai l’impression que le personnel des Ehpad est oublié. Alors j’ai écrit un article pour la presse locale (voir encadré), ça m'a calmée. Et puis ma colère a repris écoutant le Premier ministre ce dimanche. J’en ai marre de ces effets d’annonce qui nous épuisent ! Personne n’était prévenu, on n’avait pas le temps de se préparer. L’ARS a été prise de court, on n’a pour le moment aucune consigne.

Sinon on compte toujours nos masques. Maintenant c’est l’armée qui les distribue quand on va à l’hôpital pour prendre nos dotations. On passe au milieu de soldats avec leur mitraillette. Dès fois qu’on voudrait les voler… Je fatigue, nous sommes comme les poissons rouges du bocal : on s’asphyxie.

Comment allez-vous vous organiser pour accueillir les familles ?

Le chapiteau - D.R.
Le chapiteau - D.R.
J’en ai mal dormi la nuit. Je suis venu à 7h00 lundi matin pour gérer ça. Il y avait déjà des familles devant l’établissement ! Il y a eu la queue toute la matinée. Et on a du les renvoyer, car nous n’étions pas prêts pour les accueillir. Certains l’ont mal pris, je les comprends. Je n’ai pas de salle dédiée à ces parloirs, nous sommes un petit établissement. J’ai cherché un chapiteau tout le lundi matin pour l’installer sur le terrain de l’Ehpad. S’il fait beau, c’est la meilleure solution pour éviter les contaminations. Quelqu’un d’un village voisin nous le prête.

Maintenant je cherche une plaque de Plexiglass. Évidemment c’est en rupture de stock dans les magasins de bricolage car tous les commerçants en achètent. Je vais trouver. Je suis devenue la reine du système D. Sinon, on a la salle pour accueillir le malade Covid qui est heureusement vide pour le moment, on pourra faire le parloir dans cette salle. Mais il faut s’organiser. Par exemple, je n’ai pas assez de masques pour en donner aux visiteurs. Un autre problème est que certains résidents ne reconnaîtront pas le visiteur derrière un masque. Donc il faut une paroi en Plexi pour éviter les contaminations. Entre chaque visite, il faudra décontaminer le lieu. On est déjà tendu au niveau du personnel… C’est moi qui vais devoir le faire.

J’ai une femme qui me dit : « Il est hors de question que je ne prenne pas ma mère dans mes bras ». On va gérer ça comment ? D’autres veulent amener des gâteaux ou du linge. Ce n’est pas possible, on doit tout désinfecter. Les Ehpad deviennent des établissements pénitenciers. Rien que ce mot de « parloir » m’horripile. Bientôt il faudra fouiller les visiteurs et mettre un surveillant pendant les visites pour vérifier que les gens respectent les gestes barrière…

Comment vivez-vous l’annonce d’un déconfinement progressif à partir du 11 mai ?

Ça m’inquiète. Déjà je vois de plus en plus de voitures, de gens qui se déplacent. Je sens la fin du confinement avant l’heure. Cette date du 11 mai nous met la pression. Pour les Ephad, ça va être un vrai problème. L’association ADMR payée par des familles pour organiser des promenades pour certains résidents m’a téléphoné. Elle voulait renvoyer du monde dès le 12 mai. J’ai refusé. Depuis lundi, j’ai deux kinés qui reviennent dans l’Ehpad. L’Ordre leur avait interdit de travailler dans les Ehpad depuis le début du confinement. Mais pour moi ils sont indispensables. L’Ordre a assoupli sa position et ils peuvent désormais venir avec l’autorisation du médecin coordinateur. Ça me soulage un peu.

Les équipes au travail... - D.R.
Les équipes au travail... - D.R.
Mais chez nous, l’épidémie n’est pas encore arrivée, elle va nous tomber dessus, c’est certain. Plusieurs Ehpad proches de chez nous ont des cas de Covid. J’ai eu un monsieur la semaine dernière qui est décédé de retour de l’hôpital. Il était en fin de vie. Mais quand il est revenu de l’hôpital, il toussait, il avait de la fièvre. Il a été testé négatif au Covid, mais on a du le considérer comme un cas suspect. J’ai voulu que le personnel mette des masques FFP2 pour être bien protégé lors des soins. L’hôpital nous les a refusé au prétexte qu’on ne fait pas de soins invasifs ! Quand on fait des soins de bouche… C’est dingue ! J’en avais un peu en stock et ce sont des entreprises locales qui m’en ont donné. Un Ehpad du coin m’a donné dix visières en plastique lavables fabriquées avec des imprimantes 3D. Ca a rassuré aussi le personnel. Elles rentraient dans la chambre la boule au ventre.

Sa famille n’a pas pu entrer dans la pièce pour l’accompagner. Je n’avais pas assez de matériel pour équiper la famille pour qu’elle puisse être dans sa chambre en sécurité. La mise en bière s’est faite dehors avec le personnel des pompes funèbres équipé comme des cosmonautes. C’était déchirant, affreux. On ne sait même pas s’il était atteint du virus… Ça a été une semaine épuisante.

Merci de ne pas oublier les personnels des Ehpad !

Qui avec le confinement de l’établissement et des résidents ont vu leur charge de travail augmenter de façon considérable….

En faisant face à cette guerre de l’invisible, les 50 membres du Personnel ne baissent pas les bras et tentent coûte que coûte de faire barrage en étant vigilants sur les gestes barrière, en désinfectant l’établissement, les colis, en luttant pour avoir du matériel, à priori à destination première des Centres Hospitaliers bien que les matériels sont aussi indispensables ici : masques, surblouses, charlottes, gel hydroalcoolique, entre autres, sont nécessaires : tout est compté et recompté !

L'équipe de l'Ehpad - D.R.
L'équipe de l'Ehpad - D.R.
Heureusement que nous pouvons compter sur quelques soutiens : l’affiche arrivée sur le mur de l’EHPAD par les bénévoles VMEH, les dessins qui arrivent de l’Ecole primaire Pierre Julien pour les résidents, les multiples bouquets de fleurs cueillies par des membres de l’équipe municipale de St Paulien, les dons de masques de l’entreprise ARVEL de St Paulien, les dons de charlottes du karting de St Paulien, le matériel de coiffure par le salon Avenue 73 de St Paulien, la création de blouses lavables par l’Association Art Créatif de St Paulien, la fabrication de charlottes lavables par une habitante du village, la livraison de masques par la présidente du conseil d’administration de la Résidence qui va chaque vendredi à l’Hôpital Emile Roux récupérer notre dotation hebdomadaire pour nous la livrer, les bénévoles VMEH qui appellent les résidents par téléphone, la solidarité de l’EHPAD de Solignac qui nous donne généreusement la moitié de leur stock de visières, le soutien de nos élus qui prennent des nouvelles.

La vie continue et doit continuer à l’EHPAD : ainsi nous avons ouvert notre propre salon de coiffure et d’esthétique qui rencontre un succès terrible ! Nous ne cessons d’organiser des vidéo conférence, des reportages, des lectures de lettres, des appels téléphoniques pour le maintien du lien entre les résidents et les familles ! La situation est dure et se durcit….

le salon de coifure - D.R.
le salon de coifure - D.R.

S’il vous plait, ne nous oubliez pas ! Nous remercions de tout cœur les personnes qui pensent à nous et nous aident généreusement, nous ne les oublierons pas !

Nathalie Cottier, directrice et toute son équipe

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