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Reflets poursuivi par Altice : la liberté d'informer menacée

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par Jet Lambda

Le retour du bâillon

  [UPDATE à l'issue de l'audience du 29 juin] « J’abdique », a déclaré le parquet en ouverture d’un procès qui n’aura finalement pas eu lieu. Les accusateurs ont plié devant le travail conjoint des médias libres, leurs soutiens et les conclusions envoyées par la défense avant l’audience. Une belle déculottée pour des magistrats aussi impulsifs que vindicatifs, qui voulaient par cette attaque intimider celles et ceux qui protestent contre les violences policières et la mort de Rémi Fraisse.

Soutien Iaata
Soutien Iaata

 

[UPDATE à l'issue de l'audience du 29 juin] « J’abdique », a déclaré le parquet en ouverture d’un procès qui n’aura finalement pas eu lieu. Les accusateurs ont plié devant le travail conjoint des médias libres, leurs soutiens et les conclusions envoyées par la défense avant l’audience. Une belle déculottée pour des magistrats aussi impulsifs que vindicatifs, qui voulaient par cette attaque intimider celles et ceux qui protestent contre les violences policières et la mort de Rémi Fraisse. Cette tentative de procès aura au moins renforcé la solidarité envers les médias libres. Longue vie !

C'est une histoire presque banale. Un procureur qui décide de lancer des poursuites pour « provocation publique à la commission d’un délit ou d’un crime » contre un individu lié à un site d'informations indépendant. Le tout au sujet d'un article qui a fortement déplu aux représentants de l'ordre. Ce site, c'est Iaata.info, actif à Toulouse et ses environs, qui fonctionne en mode autogéré selon la longue tradition des sites Indymedia, comme le font aujourd'hui Paris-luttes.info en Ile-de-France ou Rebellyon.info dans la région lyonnaise. Le texte incriminé – ici sa version originale [souvent inaccessible], et là une copie – donnait des conseils de riposte aux manifestants face aux stratégies policières (après un rassemblement à Toulouse le 21 février dernier, organisé suite à la mort de Rémi Fraisse sur le site du barrage de Sivens quelques semaines auparavant). Parmi ces conseils, la phrase:

« À plusieurs, on peut rapidement mettre une voiture en travers de la route, voir l’enflammer ».

Le fond de cet article n'est pas vraiment en question (lire PS plus bas). Il a servi de prétexte pour tenter de bailloner des organes d'informations qui menacent de plus en plus les pouvoirs locaux dans des régions où la presse est monopolistique et rarement offensive. Cet article n'est, en outre, pas signé, comme cela arrive souvent dans le cadre d'une publication collective, et les enquêteurs ont déployé toute la panoplie de la flicaille antiterroriste pour tenter de confondre un instigateur. C'est ainsi qu'une personne a été identifiée comme responsable éditorial – "directeur de la publication", selon le terme légal consacré – car il aurait réglé l'achat du nom de domaine (avec la collaboration remarquée du prestataire Gandi qui a fourni les traces numériques aux enquêteurs).

Critiquer la police et ses pratiques fait pourtant partie de la libre expression – même si c'est pour certains une position discutable, pas pour moi soyez-en sûrs. Ne pas signer un article n'est pas un délit, alors que certaines méthodes d'infiltration policières dans les manifs – voire de provocations d'agents en civil destinées à justifier des interpellations musclées – sont encore plus clairement discutables. Impossible pour moi de ne pas interpréter cette instruction – le procès est prévu à Toulouse le 29 juin – comme un nouvel épisode d'intimidation pour diviser la contestation entre les médias institutionnels et les modes d'expression alternatifs. Entre journalistes encartés et les autres. Les valeurs "républicaines" si vaillamment mis en exergue après les tueries du mois de janvier ne sont pourtant pas réservées à une caste particulière ni à une profession.

L'expression publique, d’où qu'elle vienne – d'un éditocrate mondain, d'un blogueur, d'un crieur public ou d'un lanceur d'alertes autoproclamé –, est protégée par la loi sur la liberté de la presse de 1881, elle n'est pas réservée aux représentants de la presse professionnelle. Il m'a été assez désagréable, par exemple, lors des débats sur la scélérate loi sur le renseignement, de voir des syndicats de journalistes tenter d'exclure des dispositifs de surveillance de masse les "journalistes de rédaction" (sic) pour les distinguer de la plèbe. Non, les libertés publiques sont celles de tous. Et les entraves à ces libertés, comme d'insérer dans le droit commun (donc de l'exclure de la loi de 1881) le délit d'apologie du terrorisme (merci M. Cazeneuve, cf la dernière loi antiterro de novembre 2014), doivent être combattues comme un tout.

Emory Douglas, 1969
Emory Douglas, 1969
C'est pourquoi, dans le sillage de cette affaire Iaata, un collectif s'est constitué au lendemain de l'inculpation de Toulouse avec texte de soutien, ici sur le site de la revue Jef Klak, là une version PDF.

PS. – Mise à jour suite aux premiers commentaires.

Je suis un peu effaré des premiers commentaires. Je ne veux pas paraître donneur de leçons, chacun a sa conception de l'ordre et de l'expression publique, mais ces réactions ça me font penser à celui qui montre le doigt et qui oublie la lune. Évidemment que le texte incriminé est fébrile, parfois stupide, mal écrit, il est même maladroit et sans finesse, ne serait-ce que sur le but poursuivi, car il donne des tuyaux à la police plus qu'aux manifestants. Et il donne donc un prétexte pour frapper. Mais ce qui est visé, ce n'est ni l'auteur du compte-rendu, ni un éventuel "directeur de publication", c'est bien le site d'informations en lui-même, et tous les autres derrière.

Jamais la contre-information sociale n'a été autant en mesure de faire face à l'information officielle, c'est a dire la conjonction entre le pouvoir central, les notables locaux, et la presse locale. Combien de quotidien d'information dans votre région? Existe-t-il une ville ou il existe un réel pluralisme, avec plus d'un seul quotidien monopolistique? Et quand il y a 2 quotidiens – La Dépêche et Sud Ouest à Toulouse, Ouest France et Presse Océan à Nantes... –, ont-ils une réputation d'être indépendants face aux maires, aux patrons du coin, au préfet ou au procureur? Les sites de la Mutu, s'ils ne sont pas animés par des "journalistes" qui ont appris le bon style à l'école des médias mainstream, sont un relais nécessaire, je pense, à la communication à sens unique que la presse régionale contribue à perpétuer. A Toulouse, le proc et le préfet ne sont-ils pas sous pression depuis la mort d'un manifestant en octobre? Le premier depuis 1977 ? Ne pensez-vous pas qu'ils cherchent un prétexte pour taper dans la ruche et la faire éclater? C'est _ ça _ le fond de l'histoire, pas de savoir si de proposer de cramer une voiture ou de dire merde aux flics, c'est bien ou c'est pas bien.

Je sais bien que les lecteurs de Reflets ont une sympathie un peu plus prononcée pour les irrédentistes qui usent de leur clavier. L’affaire des Anonymous qui se sont fait pincer pour mettre du sable dans les rouages de l'industrie nucléaire est symptomatique. Le degré de sympathie est immédiat, sans qu'un seul lecteur ose affirmer, par crainte d'excommunication, qu'il est complètement débile d'imaginer que l'on va contraindre un secteur économique hyperpuissant en allant défacer un seul serveur informatique. Vous seriez surpris d'apprendre que les premiers militants qui ont contacté les 3 hackers prévenus (car il y en a un troisième…) pour les aider juridiquement dans cette affaire ne sont pas encartés à Greenpeace ou aux Verts, ce sont des groupes autogérés qui militent par ailleurs contre la répression policière, en manif et ailleurs.

 

 

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