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Reflets poursuivi par Altice : la liberté d'informer menacée

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par shaman

La ZAD du L.I.E.N reprend le maquis

La sortie du déconfinement, c'est aussi le déconfinement des luttes

Sur un terrain privé niché au cœur de la garrigue du nord de Montpellier, les collectifs "SOS Oulala" et "Gare aux garrigues" ont organisé un week-end de rencontres nommé "Confluence des luttes du sud". Les gens recherchent les moindres coins d'ombres et récupèrent des soirées du samedi. L'assemblée prévue à 15 h ne s'est étrangement pas tenue. Mais des groupes, de-ci, de-là, semblent s'assembler à l'arrière-plan. Reportage.

Les ruines de la M.E.R, la première occupation réalisée dans le cadre de la ZAD du L.I.E.N

Dimanche 6 juin. Le rappeur sur scène vient de finir son chant en Occitan. Il laisse passer les applaudissements et enchaine sur un autre texte.

Je bosse avec les mots avec ou sans dents

Poisson barbare ascendant

Les pieds dans l'eau de l'Hérault, la gueule de barbe

Ne tarde pas à perdre le nord et à me mettre à parler dans ma barbe

Garde le Sud pour me rappeler qu'il n'y a pas d'identité sans massacres

Pas d'histoires sans guerres ni débâcles

Depuis quelques mois, la ZAD du L.I.E.N est en sous-marin. Sa première forme était la M.É.R, "Maison de l'écologie et des résistances", une petite bâtisse expropriée et vouée à la destruction puis réoccupée le 6 octobre 2020 par le collectif "SOS Oulala". Une initiative qui n'avait pas dû plaire au préfet malgré les appels à l'union nationale de Macron face au nouveau confinement.

Un occupant d'alors témoigne :

Le matin du 22 octobre vers 6 heures, des forces commando, équipées de béliers et de fusils mitrailleurs, ont encerclé la M.É.R et lancé un assaut violent, sans sommations, en défonçant les portes, contre dix militant·es écologistes non-violent·es, encore endormi·es en sous-vêtements dans leurs sacs de couchage.

Cathy, membre du collectif ajoute dans un témoignage à La Mule Du Pape :

Face à cette non-violence, quelle a été la réponse apportée ? Des hommes armés qui au petit matin, défoncent les portes, défoncent les barres de bois. […] Je me suis rendue dans le salon et quelques instants plus tard j’étais au sol, face à terre et menottée.

La petite maison perdue au milieu de la pinède sera rapidement écartée de l'image à grands coups de bulldozers. On n’entrave pas une économie en soif de croissance, dépendante aux travaux publics et aux déplacements.

Un étrange convoi se faufile à travers les petits chemins vers une destination qui semble être connue
Un étrange convoi se faufile à travers les petits chemins vers une destination qui semble être connue

Le L.I.E.N contesté, ou "Liaison Inter-Cantonale Évitement Nord", est un projet conçu dans les années 80. La rocade qui contourne Montpellier par le nord. Un projet qui a évolué au fil des années par tranches de travaux successifs et dont l'aboutissement tiendrait à ces huit petits derniers kilomètres. Certains croyaient ce dernier tronçon enseveli sous les procédures juridiques conduites depuis 20 ans. Car ces derniers kilomètres traversent exploitations et zone urbanisées.

En 2013, une énième lutte parvient à annuler la déclaration d'utilité publique pour causes d'inexactitudes dans l'information au public. Republiée par le département en 2015, elle affronte de nouveau plusieurs procédures. En novembre 2019, la cour d'appel de Marseille donne finalement raison au département de l'Hérault dans son contentieux avec le collectif d'habitants et la mairie de Grabels qui s'inquiètent de la pollution de sa source. C'est au petit matin de janvier 2020 que les tronçonneuses sonnent le signal d'alarme. Un premier chantier de déboisement est lancé et des arbres faisant partie d'un bois classé mordent la poussière. Le collectif SOS Oulala se constitue alors et agrège très vite divers militants des associations de défense de l'environnement : Greenpeace, Alternatiba, ANV-COP21. Une nouvelle lutte s'ancre dans le paysage Montpelliérain.

Des signes commencent à se discerner sur les panneaux transportés par les personnages cagoulés
Des signes commencent à se discerner sur les panneaux transportés par les personnages cagoulés

Suite à l'expulsion de la M.É.R et à la conférence de presse des occupants qui suivra, les autorités seront obligées de s'exprimer. Le département publiera un communiqué de presse qui vantera des "temps de parcours améliorés", des "traversées de communes apaisées", un "territoire dynamisé". Une page du communiqué sera consacrée à démonter une à une des supposés "fake news" propagées par les opposants. Le chantier sera bien sûr "green". Et dans un coin, un petit encart trône : "Recours -> Retards" "Coût engendrés pour le contribuable : 6,16 M d'euros" "Sans ces retards, le dernier tronçon serait en service".

Les opposants dénoncent un projet d'un autre temps et un cheval de Troie pour bétonner massivement le nord de Montpellier. Le tracé traverse un corridor vert de 29 ha de forêts formé de pins, passe par plusieurs zones inondables avant de se diriger vers Bel Air à travers les collines rocailleuses de garrigues isolées, refuges précieux pour la biodiversité. Face aux "seulement 10 ha imperméabilisés" affichés par le département, les opposants avancent les 70 ha mis en causes dont 40 ha d'espaces naturels et 30 ha d'agricoles. De nombreux écosystèmes menacés, tronçonnés. Un état de fait qui n'est pas nié par les autorités, le préfet ayant dû signer une dérogation pour "l'expulsion" (définitive?) de 109 espèces protégées pour autoriser le lancement des travaux.

Espèces menacées sur le parcours du dernier tronçon du L.I.E.N - https://www.herault.gouv.fr/
Espèces menacées sur le parcours du dernier tronçon du L.I.E.N - https://www.herault.gouv.fr/

Parachevant la liaison entre les autoroutes A75 et A9, ces petits derniers 8 km prennent soudain l'allure de dominos. À deux kilomètres d'un échangeur, près du village de Saint Clément de rivière, menace le projet Oxylane. Ce "village dédié à la santé, aux sports et aux loisirs", avec comme promoteur en chef Decathlon, devrait aboutir au bétonnage de 24 ha de nouvelles terres agricoles. Le projet est actuellement toujours embourbé dans les différents recours déposés par d'autres opposants locaux. Le futur "Ecoparc Bel Air" placé en fin du tronçon manquant prévoit, pour sa part, d'aménager 50 ha habilement organisés "autour d'une "coulée verte"". Enfin, dans une demande de renouvellement d'autorisation d'exploitation de la carrière de Combaillaux par le groupe Lafarge et datant de 2016, on peut lire :

La société LAFARGE GRANULATS FRANCE envisage le développement de la production de la carrière en réponse au marché local, puis dès les travaux du L.I.E.N 2017-2018 facilitant la desserte du site et sa compétitivité, une augmentation progressive vers la production autorisée de 250 000 tonnes/an avec l'ouverture vers de nouveaux marchés.

Mais plus que ces projets, c'est la dynamique de fond qui est critiquée par les opposants : une opération faisant la part belle au béton et à la voiture. Un projet qui omet d'intégrer des notions essentielles à l'ère du temps : relocalisations, transports en commun, circuits courts, puits carbones. Et de ces notions, la région en aurait bien besoin. La métropole de Montpellier, avec 14 autres zones "critiques" en France, à ainsi été recalée en 2018 par la Cour de Justice Européenne. La France du "Champion du climat" n'aurait pas su apporter de réponses aux inquiétudes de l'Europe concernant la pollution de l'air. Une étude de 2011, consultable sur le site du développement durable de la région Occitanie, place les transports comme générateurs d’un tiers des émissions de la région, avec la part spécifique des véhicules particuliers en croissance de 10% depuis les années 1990. Pour conclure, cette autre étude britannique réalisée par l'organisation Transport for Quality of Life affirme : "Il faut arrêter de construire de nouvelles routes". Celles-ci émettent de grandes quantités de dioxyde de carbone durant leur construction, puis par l'augmentation de la vitesse et du trafic qu'elles induisent. Construire de nouvelles routes remet en cause les gains réalisés par ailleurs, grâce à la voiture électrique par exemple. Contacté par Numerama, Lynn Sloman de l'organisation britannique y ajoutera une dimension sociale :

"Les riches peuvent payer pour vivre sur des routes tranquilles et verdoyantes, avec moins de circulation ; les pauvres ne peuvent pas. En construisant plus de routes, nous créons une société plus dépendante de la voiture, ce qui signifie plus de pollution, mais aussi moins de services et de magasins accessibles à pied et à vélo en toute sécurité."

Le département semble avoir pour lui les enquêtes d'opinion annoncées comme à 75% favorables au projet. Les opposants, eux, observent le gouffre écologique vers lequel nous nous dirigeons.

La caravane s'arrête le temps d'une pause pour reprendre son souffle
La caravane s'arrête le temps d'une pause pour reprendre son souffle
Puis elle repart à l'assaut de la colline condamnée
Puis elle repart à l'assaut de la colline condamnée
A chaque étage, la colline se pare de ses plus belles pancartes
A chaque étage, la colline se pare de ses plus belles pancartes
Des panneaux informatifs prennent place
Des panneaux informatifs prennent place
L'exposition déploie ses ailes
L'exposition déploie ses ailes
Les "bêtes à bon dieu" ne sont pas oubliées
Les "bêtes à bon dieu" ne sont pas oubliées
Un dernier coup d’œil général avant que la nuit tombe
Un dernier coup d’œil général avant que la nuit tombe

Lors de la conférence de presse donnée suite à la destruction de la M.É.R, les occupants avaient prévenu : "Il y aura des suites". Depuis dimanche, c'est chose faite.

Le week-end de convergence des luttes a été l'occasion pour battre le rappel des forces vives et s'est transformée en réouverture de la lutte contre le L.I.E.N. Un lutte représentée par la mise en place de cette exposition informative sur la colline aux bois rasés. Dans le même temps, un collectif de soutien indépendant prenait pied sur le tracé du L.I.E.N pour y poser les bases d'un camp. Le collectif "SOS Oulala" prévoie des actions d'informations et de communication avec la population.

De son côté, le nouveau collectif implanté sur le tracé affirme :

" On occupe la ZAD aujourd'hui parce que l'urgence climatique et sociale nous appelle à un blocage immédiat de tous les projets destructeurs. Et contrairement à ce qu'on entend souvent dans la bouche de nos chers élu.e.s, patrons et journalistes, une ZAD ce n'est pas un QG de terroristes anti-démocratie, ni un regroupement de « casseurs » cherchant la violence à tout prix. Bien au contraire, c'est la réaction de personnes indigné.es par l'état actuel de notre société. C'est un lieu qui entremêle plein de luttes trop chouettes dans le but de créer un archipel de zones libres et d'inventer d'autres manières d'être et de faire."

"SOS Oulala" et "Gare aux garrigues" ont annoncé que l'exposition resterait sur site jusqu'aux élections départementales pour interpeller l'opinion. Avec la fin de la trêve du confinement et la reprise des luttes du printemps, cette ZAD-ci pourrait bien s'installer durablement dans le décor.

Affaire à suivre.

Appel du nouveau collectif "ZAD du L.I.E.N" à rejoindre l'occupation du tracé - https://www.facebook.com/ZAD-du-LIEN-103515591966581
Appel du nouveau collectif "ZAD du L.I.E.N" à rejoindre l'occupation du tracé - https://www.facebook.com/ZAD-du-LIEN-103515591966581

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